CHAPITRE LXIII

Diverses guérisons à Capharnaüm. — Heureuses les entrailles qui vous ont porté !

Jésus sortit de la maison de Jaïre par une porte de derrière, afin d’éviter la foule qui se tenait dans l’avant-cour, et, accompagné des cinq disciples, il se dirigea vers le nord-ouest, du côté des remparts. Cependant deux aveugles qui le cherchaient avec leurs guides le suivirent en criant : « Fils de David, ayez pitié de nous ». Mais Jésus entra dans la maison d’un homme qui lui était dévoué. Cette maison était contiguë à la muraille de la ville, et avait une porte sur la campagne ; les disciples y séjournaient souvent. Lorsqu’il y fut arrivé, les aveugles s’approchèrent de lui, criant toujours : « Fils de David, ayez pitié de nous ». Jésus leur dit : « Croyez-vous que je puisse faire ce que vous désirez ? » Ils lui dirent : « Oui, Seigneur ». Il tira alors de son sein un flacon où il y avait du baume ou de l’huile, et en versa quelques gouttes dans une soucoupe. Le tenant dans la paume de la main gauche, il y jeta un peu de terre, qu’il remua avec le pouce et l’index de la main droite, et frotta de cette boue les yeux des aveugles disant : « Qu’il vous soit fait selon votre foi ». Aussitôt leurs yeux furent ouverts, et ils virent. Comme ils étaient prosternés à ses pieds pour lui rendre grâces, Jésus les menaça, disant : « Prenez garde que personne ne le sache ». Il leur dit ces mots pour ne pas être importuné par la foule, et particulièrement pour ne pas scandaliser davantage encore les pharisiens. Mais les cris des aveugles, lorsqu’ils imploraient son secours, avaient déjà indiqué où il était, et, en retournant chez eux, ils parlèrent de leur bonheur à tout venant. Aussi accourut-on bientôt de divers côtés.

A peine Jésus eut-il pris un peu de repos, que plusieurs de ses parents qui demeuraient aux environs de Séphoris lui amenèrent un homme possédé d’un démon muet. Ils le traînaient avec des cordes passées autour de son corps ; ils lui avaient aussi lié les mains, parce qu’il entrait dans des fureurs épouvantables et qu’il voulait se découvrir de la manière la plus indécente. C’était un pharisien qui s’appelait Joas, précédemment membre de la commission chargée d’épier Jésus, et ayant disputé avec lui dans l’école isolée entre Séphoris et Nazareth (voir tome Ier, p. 499). Le démon s’en était emparé, il y avait environ quinze jours, à l’époque où Jésus revenait de Naïm. Contrairement à sa conviction intérieure, et seulement par une lâche complaisance pour les autres pharisiens, il s’était mis comme eux à calomnier le Sauveur, disant qu’il était démoniaque et qu’il courait le pays comme un insensé L'état de cet homme était une application frappante de cette grande loi de la justice divine : « Chacun sera puni par où il a péché. » (V. Sag. XI, v. 17.) . L’impureté surtout le subjuguait. Lorsque Jésus entra, il était dans un accès violent ; il se précipita vers lui comme pour lui cracher au visage. Mais le Seigneur fit un signe de la main, qui l’arrêta tout court ; puis il ordonna au démon de sortir de lui. Alors cet homme tressaillit, et je vis une vapeur noire s’exhaler de ses lèvres ; il s’agenouilla devant Jésus, confessa ses péchés et en demanda le pardon. Le Seigneur lui pardonna, et lui imposa pour pénitence des jeûnes et des aumônes. Il eut ordre aussi de s’abstenir pendant quelque temps de différents aliments, par exemple d’ail, que les Juifs aiment beaucoup Jésus-Christ nous enseigne ici que la pénitence et la mortification sont nécessaires pour la guérison de l'âme. . Tout le monde fut stupéfait de cette guérison, car on regardait comme très difficile de chasser les démons muets, et les pharisiens avaient déjà cherché vainement à le guérir. Si ses compatriotes de Nazareth n’étaient pas venus l’amener à Jésus, il ne se serait point adressé à lui. Les pharisiens étaient furieux de ce qu’un des leurs eût été guéri par Jésus, et qu’il eût avoué publiquement un péché auquel ils avaient participé. Le possédé guéri étant retourné chez lui, la nouvelle de sa délivrance se répandit dans toute la ville de Capharnaüm. Le peuple disait : « Jamais rien de semblable ne s’est vu en Israël ». Mais les pharisiens disaient : « C’est par le prince des démons qu’il chasse le démon ». Jésus sortit de la maison avec ses disciples.

Il alla visiter le centurion Cornélius, instruisit sa famille et ses domestiques, et les fortifia dans la foi. Il entra aussi chez Jaïre, consola et encouragea la famille, et en particulier Salomé, la jeune fille ressuscitée. Je vis qu’il la prit par la main et la conduisit à ses parents : il lui recommanda la vie retirée, l’obéissance, et surtout la chasteté et la prière. Toute la famille s’était sincèrement convertie.

Jésus alla aussi enseigner et guérir quelques personnes, dans une maison située auprès de la porte de la ville. Il parla de Jean aux disciples ; il le loua plus encore qu’il ne l’avait fait tout récemment, en rendant témoignage de lui ; il dit qu’il était pur comme un ange, que rien de souillé n’était jamais entré dans sa bouche, et que jamais il n’en était sorti ni mensonge ni péché. Les disciples lui ayant demandé si Jean resterait encore longtemps sur la terre, Jésus dit qu’il mourrait quand son heure serait arrivée, mais que son heure était proche ; qu’une autre fois il leur en parlerait plus clairement, quand il serait seul avec eux. A ces mots, les disciples furent très affligés. Le Seigneur leur dit encore plusieurs choses qui se trouvent dans le sermon sur la montagne.

Il se rendit ensuite à la synagogue pour y prêcher. Après le départ des pharisiens, il enseigna ses disciples sur l’adultère, sur le serment et sur la réponse par oui et par non, comme il est dit dans le sermon sur la montagne.

Cependant les pharisiens tramèrent encore quelque méchanceté. Il y avait, dans un coin de la synagogue, un homme dont la main droite était desséchée ; il n’avait pas osé s’approcher du Seigneur ; car, quoique les pharisiens fussent partis, ils l’intimidaient encore. Lorsque ceux-ci avaient reproché à Jésus d’être venu chez eux en compagnie du publicain Matthieu, il leur avait répondu qu’il était venu pour consoler et convertir les pécheurs, et qu’il ne pouvait pas avoir des pharisiens pour disciples. Au bout de quelques heures ils revinrent à la synagogue, et lui dirent en ricanant : « Maître, il y a encore ici un malade que vous voudrez peut-être guérir ». Alors Jésus dit à l’homme qui avait la main desséchée : « Lève-toi et tiens-toi debout au milieu de l’assemblée ». Puis il lui dit : « Tes péchés te sont remis ». Les pharisiens méprisaient cet homme, qui était perdu de réputation ; ils s’écrièrent : « Sa main desséchée ne l’a pas empêché de pécher ». Mais Jésus lui prenant la main, en redressa les doigts et lui dit : « Etends ta main ». Il l’étendit, et elle se trouva saine à l’instant. Après avoir remercié Jésus, il s’en alla ; et le Seigneur, plein de compassion pour cet homme, le défendit contre leurs dénigrements, disant que, malgré ses faiblesses, c’était un bon cœur. Les pharisiens, confondus et exaspérés, répétèrent que Jésus était un profanateur du sabbat, et qu’ils porteraient plainte contre lui ; puis ils s’éloignèrent. Il y avait dans le voisinage de la synagogue des hérodiens avec lesquels ils tinrent conseil contre lui, se demandant comment ils le perdraient, lors de la fête de Pâques, à Jérusalem.

Un autre jour, Jésus enseignait encore les disciples devant tout le peuple, sur divers points qui sont mentionnés dans le sermon sur la montagne. Plusieurs femmes étaient présentes, entre autres Léa, belle-sœur de l’hémorroïsse récemment guérie. Son mari était pharisien, et violent adversaire de Jésus ; quant à elle, elle avait écouté sa prédication avec une émotion profonde. Au commencement je la vis, mélancolique et silencieuse, changer fréquemment de place parmi le peuple, comme si elle eût cherché quelqu’un ; mais ce n’était que l’effet du besoin qu’éprouvait son cœur de manifester hautement sa vénération pour Jésus. En ce moment, la Mère du Sauveur, qui arrivait de voyage, accompagnée de plusieurs saintes femmes, entra dans la cour qui entourait la salle où il prêchait. Le Seigneur venait de reprocher aux pharisiens leur impureté et leur perfidie, et, comme il mettait en regard de ses reproches les huit béatitudes, il dit : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! » Léa, qui à ce moment voyait entrer Marie, ne put se contenir, et, toute ravie de joie, elle s’écria au milieu de la foule : « Plus heureux encore » [je suis sûre de l’avoir entendu ainsi], « plus heureux le sein qui vous a porté, et les mamelles que vous avez sucées ! » Jésus la regarda tranquillement et dit : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent La réponse de Jésus est une confirmation de l'exclamation de Léa ; car Jésus est le Verbe de Dieu. Le mot écouter ou entendre équivaut à concevoir et à porter. Or c'est ce qu'a fait Marie. Garder la parole signifie aussi la nourrir et la développer par la pratique. (Note du pèlerin.) ». Jésus ensuite continua tranquillement d’enseigner. Léa s’approcha de Marie et la salua : elle lui raconta, pleine de joie, la guérison d’Énoué, veuve de son frère, et lui dit qu’elle avait résolu de donner tout son bien à l’Église future ; puis elle sollicita Marie de prier son Fils de convertir son mari. Marie s’entretint avec elle avec beaucoup de douceur et de sérénité ; elle n’avait pas entendu son exclamation ; elle se retira bientôt avec les saintes femmes.

Marie était d’une simplicité vraiment ineffable. Le seul témoignage de distinction que lui donnât Jésus en public consistait dans une déférence respectueuse. Elle ne témoignait d’empressement qu’auprès des malades et des ignorants, et se montrait toujours pleine d’humilité, de sérénité et de tendresse. Tous l’honoraient, même les ennemis de son Fils ; elle, cependant, ne recherchait la société de personne, mais vivait en silence dans la solitude.