CHAPITRE LXII

Seconde résurrection de la fille de Jaïre.

Après avoir lu à la synagogue des textes de la Genèse (xli, 1, etc.), et du livre des Rois (III Rois, xvi, 16-28), Jésus enseigna sur les songes expliqués par Joseph dans sa prison en Égypte, et sur le jugement de Salomon. Puis il continua à exposer le sermon sur la montagne, sans être cette fois troublé.

Jaïre, chef de la synagogue, assistait à l’instruction de Jésus ; il était accablé de tristesse et tourmenté de remords. Lorsqu’il avait quitté sa maison, sa fille était agonisante, et sa mort devait être d’autant plus terrible que c’était le châtiment de ses péchés et de ceux de ses parents. Dès le sabbat précédent, la fièvre l’avait reprise. Sa mère, ainsi que sa tante et la mère de Jaïre qui demeuraient aussi dans la maison avaient, comme la jeune fille elle-même, pris à la légère sa guérison miraculeuse, sans en garder de reconnaissance, sans rien faire pour s’amender ; et Jaïre, homme pieux, mais tiède, faible et fort épris de sa femme, avait laissé les choses aller à sa volonté. Ces femmes se paraient de tous les atours des païens, et il régnait dans la maison une frivolité toute mondaine. Après la guérison de la jeune fille, sa mère et sa tante se moquèrent de Jésus, et elle-même suivit leur exemple. Elle était maintenant dans sa onzième année, et presque à l’âge nubile. Jusqu’alors elle avait gardé son innocence ; mais la conduite immodeste de ses parents, les festins donnés après sa guérison, les parures dont on l’avait ornée, les visites des jeunes prétendants dont les familiarités excitaient chez elle de mauvais désirs avaient porté atteinte à sa pureté. Elle fut prise d’abord de violents accès de fièvre, pendant lesquels une soif ardente la tourmentait ; puis, dans la dernière semaine, elle tomba dans un délire continuel. Un jour, enfin, elle se lamenta à grands cris des peines que lui causaient ses prétendants. Ce jour-là, elle était à l’agonie. Dès le commencement de la semaine, ses parents s’étaient dit en eux-mêmes, chacun de son côté, que c’était une punition de leur conduite légère ; puis ils s’étaient communiqué l’un à l’autre cette pensée. La mère, bouleversée et pleine de confusion, dit à Jaïre : « Espères-tu que Jésus aura encore une fois pitié de nous ? » Et elle le poussa à implorer de nouveau, en toute humilité, le secours du Seigneur. Jaïre, qui avait honte de se montrer devant Jésus, attendit jusqu’après la clôture du sabbat. Il était convaincu que le Seigneur pourrait l’aider en tout temps, s’il le voulait. Peut-être, enfin, rougissait-il de le solliciter en plein jour, en face de la foule.

Au moment où Jésus sortit de la synagogue, il y avait autour de lui une grande quantité de malades et d’autres gens qui voulaient lui parler. Cependant Jaïre s’approcha, profondément affligé, se jeta à ses pieds et le supplia d’avoir encore une fois pitié de sa fille, qui était agonisante. Jésus lui promit de le suivre. Mais, comme Jaïre tardait à revenir chez lui, sa femme, qui croyait que Jésus ne voulait pas s’y rendre, lui envoya un messager pour lui annoncer que sa fille était morte. Jésus alors consola Jaïre, et lui dit d’avoir confiance en lui.

Il faisait déjà nuit ; les disciples et les amis du Seigneur, ainsi que les pharisiens qui l’épiaient, se serraient autour de lui. Je vis à cet instant l’hémorroïsse, qui habitait près de la synagogue, se glisser parmi le peuple, à la faveur des ténèbres, en s’appuyant sur le bras de ses gardes. Des femmes sujettes à la même maladie, quoique à un moindre degré, avaient été guéries le matin même, en touchant le vêtement de Jésus, au moment où il allait traverser le lac ; leur récit avait éveillé en son cœur une vive foi. Elle espérait, à la faveur de l’obscurité et de la foule, pouvoir toucher le Sauveur sans être vue. Il connaissait son désir, et il ralentit un peu sa marche, tout en continuant de parler. Elle réussit donc à s’approcher. Se mettant à genoux, elle s’appuya sur une main et toucha de l’autre, à travers la presse, le vêtement du Seigneur : elle se sentit aussitôt guérie. Jésus, s’étant retourné, dit aux disciples : « Qui est-ce qui m’a touché ? » Pierre, ainsi que ceux qui étaient avec Jésus, lui dirent : « Maître, au milieu d’une telle foule qui vous presse, vous dites : Qui m’a touché ? » Mais Jésus repartit : « Quelqu’un m’a touché ; car j’ai connu moi-même qu’une vertu était sortie de moi ». Alors il regarda autour de lui, et, comme s’il s’était fait un peu d’espace, la femme, voyant qu’elle ne pouvait rester cachée, vint toute tremblante se jeter à ses pieds : elle déclara devant le peuple ce qu’elle avait fait, et comment elle avait été guérie à l’instant. Puis elle pria Jésus de lui pardonner ; et il lui dit : « Ma fille, ayez confiance ; votre foi vous a sauvée. Allez en paix ». Et elle s’en alla avec ses suivantes. Elle avait une trentaine d’années, était grande, mais pâle et maigre, et s’appelait Énoué.

Jésus alors se hâta d’aller à la maison de Jaïre. Il menait avec lui Pierre, Jacques, Jean, Saturnin et Matthieu. Les pleureuses se tenaient déjà dans le vestibule, mais elles ne se moquaient plus de lui. Jésus ne dit point cette fois : « Elle n’est pas morte, elle dort » ; il passa à travers ces gens ; et la mère de Jaïre, sa femme et sa belle-sœur vinrent humblement au-devant de lui, en habit de deuil et pleurant. Laissant Saturnin et Matthieu dans le vestibule, Jésus entra dans la chambre de la morte, accompagné de Pierre, de Jacques, de Jean, du père, de la mère et de la grand’mère. Le Seigneur se fit apporter une petite branche et un bassin plein d’eau, qu’il bénit. Le corps était tout à fait roide et plus défiguré que la première fois. J’avais vu alors l’âme se tenir à côté du corps, dans un cercle lumineux ; aujourd’hui je ne la vis point. Jésus avait dit : « Elle dort » ; cette fois il ne dit rien : elle était morte. Il l’aspergea d’eau bénite, avec la petite branche dont il avait fait usage à la première résurrection, et pria ; puis il prit la morte par la main, éleva la voix et dit : « Jeune fille, lève-toi ! »

Tandis qu’il priait, je vis l’âme de l’enfant dans un globe obscur s’approcher de sa bouche et y entrer. Elle ouvrit les yeux, se redressa, comme si elle s’était sentie attirée par Celui qui la touchait, et descendit de sa couche. Ses parents la reçurent en sanglotant, et tombèrent, les yeux baignés de larmes, aux pieds de Jésus, qui la leur avait conduite. Il leur ordonna de lui servir quelque chose à manger, et ils lui apportèrent du pain et du raisin. Elle mangea et parla. Jésus, d’un ton grave, exhorta les parents à recevoir avec reconnaissance la grâce que la miséricorde divine leur avait accordée, à renoncer entièrement à la vanité et aux désirs du siècle, à recourir à la pénitence qui leur était annoncée, et à ne pas élever pour la mort leur fille une seconde fois ressuscitée. Il leur reprocha toute leur conduite, la manière légère dont ils avaient accueilli la première grâce, les actions, les propos inconvenants par lesquels ils avaient exposé leur fille à une mort bien plus terrible, à la mort de l’âme. La jeune fille, vivement touchée, pleura ; Jésus l’exhorta à se garder de la convoitise des yeux et de la chair. Tandis qu’elle mangeait du pain et du raisin qu’il avait bénis, il lui dit que dorénavant elle ne devait plus vivre selon les sens, mais se nourrir du pain de la vie, de la parole de Dieu, faire pénitence, croire, prier et pratiquer les œuvres de miséricorde. L’émotion des parents était grande, et il s’opéra en eux un changement complet : le père promit de renoncer à tout pour suivre Jésus ; la mère et tous les autres assistants promirent aussi de s’amender. Tous rendirent grâces au Seigneur en versant des larmes. Jaïre donna sur-le-champ aux pauvres une grande partie de ses biens. La jeune fille s’appelait Salomé.

Un grand nombre de personnes s’étaient rassemblées devant la maison ; Jésus dit à Jaïre qu’il ne devait pas inutilement ébruiter ce miracle. Pour diverses raisons, il donnait souvent cet ordre aux gens qu’il avait guéris. C’était surtout parce que l’abondance des paroles, la vanité que l’on tire de la grâce accordée, détruisent l’émotion de l’âme et empêchent qu’elle ne médite sur la miséricorde de Dieu. Jésus voulait que les malades, aussitôt guéris, rentrassent en eux-mêmes et travaillassent à leur salut, au lieu de courir de côté et d’autre, pour jouir de la santé qui leur avait été rendue et de s’exposer ainsi à retomber dans le péché. Un de ses motifs aussi était de faire comprendre à ses disciples qu’ils devaient toujours éviter la vaine gloire, et faire les bonnes œuvres en vue de Dieu seul et par charité. Quelquefois son but était de ne pas augmenter le nombre des curieux et des importuns, et de ne pas attirer des malades qui ne seraient pas amenés vers lui par l’impulsion d’une foi pure, mais qui viendraient pour l’éprouver, et qui, comme la fille de Jaïre, retomberaient dans le péché et dans la maladie