CHAPITRE LXI

Jésus instruit sur les béatitudes. — Guérison d’un paralytique

Le matin venu, Jésus s’embarqua sur le lac avec plusieurs disciples et descendit au nord de la maison de Matthieu. Déjà une foule considérable de païens, de personnes guéries par lui et de nouveaux baptisés, s’étaient rendus à la montagne qui s’élève à l’est de Bethsaïde-Juliade, sachant qu’il y devait prêcher.

Avant de monter en barque, il avait fait une instruction aux disciples pêcheurs, leur exposant brièvement toute sa doctrine, leur énonçant les huit béatitudes, sujet sur lequel il devait prêcher longtemps, à l’exception des jours de sabbat. Il leur avait dit : « Vous êtes le sel de la terre, choisis pour conserver et vivifier les autres ; vous ne perdrez point votre vertu. » Et il leur avait développé toutes ces choses au moyen d’exemples et de paraboles.

Il n’y avait pas de chaire sur la montagne, mais un tertre faisant saillie, surmonté d’un voile qu’on avait tendu à cette occasion. Au couchant et au sud-ouest, la vue s’étendait sur le lac et sur les montagnes de l’autre rive, et l’on pouvait même apercevoir le sommet du Thabor. Une foule nombreuse, composée surtout de païens déjà baptisés, était campée tout autour ; cependant, il y avait aussi des Juifs qui n’étaient pas très rigoureusement séparés des païens, parce que les rapports entre eux étaient fréquents, et que ces derniers d’ailleurs, depuis la domination romaine, avaient en ce lieu là, comme dans toute la Judée, le droit de n’être point tenus à l’écart.

Après avoir enseigné en général sur les huit béatitudes, Jésus expliqua la première : « Bienheureux les pauvres d’esprit, parce qu’à eux appartient le royaume des cieux. » Il donna des exemples, raconta des paraboles et parla du Messie. Il annonça particulièrement la conversion des païens, disant que maintenant était accompli ce que le prophète Aggée avait prédit de la consolation des gentils (ii, 8) : « Je mettrai en mouvement tous les gentils, car pour eux, viendra la consolation. »

Des pharisiens qui étaient arrivés l’écoutèrent avec dépit et furent dévorés d’envie. Les auditeurs avaient apporté des vivres et mangeaient pendant les pauses.

Il m’avait été révélé, touchant le sermon sur la montagne, que Jésus enseignerait pendant une quinzaine de jours sur les huit béatitudes. Les instructions principales qu’il a données aux disciples sont résumées dans le sermon de la montagne ; mais il se passa beaucoup de temps, et il se fit beaucoup de choses dans les intervalles.

Le lendemain, Jésus continua sa prédication sur la montagne, et il expliqua la seconde des huit béatitudes. La sainte Vierge, Marie de Cléophas, Maroni de Naïm et deux autres femmes étaient présentes, ainsi que tous les apôtres. Je vis le Seigneur retourner au bord du lac, avec les apôtres et les disciples auxquels il dit au sujet de leur vocation : « Vous êtes la lumière du monde ; » il parla aussi de la ville située sur une montagne et de la lampe qu’on met sur un chandelier. Il les laissa s’embarquer, et resta lui-même en arrière avec deux disciples peu connus, qu’il enseigna ; puis il traversa le lac et s’arrêta à Bethsaïde, chez André. La Mère de Dieu devait aller le jour suivant à Cana, avec Marie de Cléophas, Maroni de Naïm et le fils de celle-ci. Avant leur départ, le Seigneur s’entretint avec sa mère et les saintes femmes ; elles lui firent part de leur tristesse au sujet de Madeleine, disant qu’elle était retombée dans ses désordres, et demandant si elles ne devaient pas lui envoyer un message. Mais Jésus leur dit de prendre patience. Je vis que la rechute de Madeleine avait donné au démon plus d’empire sur elle, et qu’elle avait plus souvent des convulsions et des crampes. Satan la tentait avec plus d’ardeur, parce qu’il voyait qu’elle pouvait lui échapper. Peut-être était-ce en cela que consistait sa possession.

Peu après Jésus se rendit dans une maison que Pierre avait louée à Capharnaüm pour le Seigneur et ses disciples. Elle se trouvait au milieu d’une grande cour, et, lorsque Jésus devait venir pour enseigner et guérir, Pierre faisait ouvrir la porte afin que les malades pussent y entrer et l’attendre. Aussitôt qu’on eut appris que Jésus était dans cette maison avec ses disciples, une foule, au milieu de laquelle on comptait des pharisiens et des scribes, envahit la cour ; et Jésus fit une instruction, assis sous le portique et entouré de ses apôtres.

Il parla, entre autres choses, des dix commandements, et accusa les pharisiens de les interpréter uniquement à la lettre, leur disant, comme dans le sermon de la montagne : « Vous avez entendu qu’il a été dit aux anciens : “Tu ne tueras point” ; puis il leur exposa sa doctrine, qui fait un devoir de pardonner à ses ennemis et de les aimer. Ils étaient en pleine discussion, lorsqu’un grand bruit se fit entendre au-dessus de la salle : quatre hommes descendirent par l’ouverture ordinaire du toit un paralytique avec son lit, qu’ils placèrent au centre de l’assemblée, devant Jésus, en criant : « Seigneur, ayez pitié d’un pauvre malade ». Ces quatre hommes avaient depuis longtemps cherché en vain à percer la foule pour le faire entrer ; ils avaient enfin imaginé de monter sur le toit par l’escalier extérieur de la maison, et à l’aide de cordes ils avaient fait descendre le malade, après avoir élargi l’ouverture. Cet incident interrompit soudain la discussion ; tout le monde regarda le malade ; les pharisiens, indignés, virent là une intrusion très inconvenante. Mais Jésus, satisfait de la foi de ces gens, s’approcha du malade, qui ne pouvait pas se mouvoir et lui dit : « Mon fils, tes péchés te sont remis ». Les pharisiens, qui se scandalisaient toujours de ces paroles, pensèrent en leur cœur plein de fiel et de rage : « Il blasphème. Qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul ? » Mais Jésus, pénétrant leurs pensées, dit en face à chacun d’eux ce qu’il avait dans l’esprit, et ajouta : « Pourquoi pensez-vous ces choses en vos cœurs ? Lequel est le plus facile de dire au paralytique : Tes péchés te sont remis ; ou de lui dire : Lève-toi, emporte ton grabat et marche. Or, afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a sur la terre le pouvoir de remettre les péchés, je dis au paralytique : C’est à toi que je parle ; lève-toi, prends ton lit et va-t-en en ta maison ». Et aussitôt, se levant devant eux, il roula son lit, fit un faisceau des bâtons qui servaient à le porter, prit le tout sous les bras et sur les épaules, puis il s’en alla en sa maison, glorifiant Dieu ; ses amis l’accompagnaient, et tout le peuple poussait des cris de joie. Cependant les pharisiens, hors d’eux-mêmes, s’étaient retirés les uns après les autres, et Jésus resta seul avec ses disciples au milieu du peuple. Il enseigna encore quelque temps ; puis, le sabbat étant commencé, il se rendit à la synagogue accompagné de la foule.