CHAPITRE LX

Guérison de Marie de Cléophas. — La pêche miraculeuse.

Le lendemain, dès le matin, Jésus enseigna dans la synagogue, devant une multitude de peuple. Pendant ce temps, Marie de Cléophas allait si mal, que la sainte Vierge envoya prier Jésus de tout quitter pour la guérir ; il partit, et vers midi, il arriva à la maison de Pierre, qui est située près de la ville, et où se trouvaient la mère de Jésus, Maroni la veuve de Naïm, ainsi que les fils et les frères de la malade, les uns disciples de Jean, les autres de Jésus. Le plus affligé était Siméon, enfant de huit ans, né du troisième mariage de la malade avec le frère cadet du beau-père de Pierre, Jonas, mort six mois auparavant. Jésus s’approcha d’elle, fit une prière et lui imposa les mains. La fièvre l’avait tout à fait exténuée. Jésus la prit par le bras et lui dit que le mal l’avait quittée. Il ordonna de lui apporter à boire et à manger. Il donnait presque toujours cet ordre après ses guérisons : il me fut révélé que c’était une allusion au très saint Sacrement ; d’ordinaire, il bénissait même les aliments. Je ne pourrais exprimer la joie des fils de Marie, et particulièrement du petit Siméon, quand ils virent leur mère en santé se lever, et se mettre à soigner les autres malades de son sexe. Jésus se retira au même instant, et commença à guérir les malades qui s’étaient rassemblés, en grand nombre, autour de la maison. La plupart étaient des gens abandonnés depuis longtemps de leurs médecins et regardés comme incurables ; plusieurs étaient presque moribonds. Il en était venu de très loin ; quelques-uns originaires de Nazareth, avaient connu Jésus dans sa jeunesse. Je vis des gens en apporter sur leurs épaules plusieurs qu’on aurait pris pour des cadavres. Je ne l’ai jamais vu guérir tant de gens dangereusement attaqués.

Les disciples de Jean, arrivés la veille, vinrent ensuite trouver Jésus ; ils s’accusèrent de s’être en secret irrités contre lui, parce qu’il n’avait rien fait pour délivrer leur maître de sa prison, et ils dirent qu’ils s’étaient imposé des jeûnes austères pour obtenir de Dieu qu’il le décidât à le sauver. Je fus très émue en voyant ce grand attachement pour leur maître. Jésus les consola ; je ne me rappelle plus tout ce qu’il leur dit, mais il déclara encore une fois que Jean était saint entre tous les hommes. Ensuite je les entendis demander aux disciples de Jésus pourquoi le Seigneur ne baptisait pas lui-même ; leur maître ne s’était jamais lassé de le faire. Ils leur répondirent que Jean avait baptisé parce qu’il était le Baptiseur, et que Jésus guérissait parce qu’il était le Sauveur. Jean n’avait pas opéré de guérisons. Il vint aussi à Jésus des scribes de Nazareth, qui le prièrent, avec beaucoup de courtoisie, de vouloir bien accorder une nouvelle visite à la ville de Nazareth, sa patrie ; ils semblaient vouloir excuser ce qui s’y était passé. Jésus leur répondit qu’un prophète n’est jamais en honneur dans son pays.

Il prit ensuite un repas dans la maison de Pierre, et Marie de Cléophas, qui avait parfaitement recouvré la santé, servit à table avec les autres femmes. Jésus, assisté de ses disciples, s’occupa ensuite de distribuer des aumônes aux pauvres qu’il avait guéris et aux voyageurs nécessiteux. En même temps que, de ses propres mains, il donnait ainsi à chacun selon ses besoins, il les enseignait, les consolait et les exhortait. Ses aumônes consistaient en vêtements, étoffes, couvertures, pain et argent. Les saintes femmes y ajoutèrent de leurs provisions, et des personnes riches y contribuèrent pareillement. Les disciples portaient les habits et les pains dans des corbeilles, et les répartissaient conformément aux ordres de Jésus.

Dans l’après-midi, il enseigna à la pêcherie de Pierre, devant une foule nombreuse. Les barques de Pierre et de Zébédée se trouvaient à peu de distance du rivage sur lequel les disciples pêcheurs se tenaient, non loin de la foule, occupés à nettoyer leurs filets. La nacelle de Jésus était près des barques. Lorsque la presse devint trop grande sur le rivage, étroit d’ailleurs et bordé de rochers escarpés, Jésus fit signe aux pêcheurs, et ils amenèrent sa nacelle. Cependant un scribe de Nazareth, qui était venu avec des malades guéris la veille par le Seigneur, s’approcha de lui et lui dit : « Maître, je vous suivrai partout où vous irez ». Jésus lui répondit : « Les renards ont leurs tanières, et les oiseaux du ciel leurs nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête ».

La nacelle ayant abordé, il y monta avec quelques disciples. Ceux-ci l’éloignèrent un peu de terre et la conduisirent çà et là, tandis que Jésus continuait à enseigner les auditeurs qui se tenaient sur le bord du lac : il leur raconta plusieurs paraboles touchant le royaume de Dieu, entre autres celle où il est comparé à un filet jeté dans la mer, et celle de l’ennemi semant de l’ivraie au milieu du froment.

Comme le soir approchait, Jésus dit à Pierre : « Avancez en mer et jetez vos filets pour pêcher ». Mais Pierre répondit : « Maître, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre ; cependant sur votre parole je jetterai le filet ». Ils remontèrent alors sur leurs barques avec leurs filets, et gagnèrent le large. Jésus congédia le peuple, et suivit sur sa nacelle la barque de Pierre. Il leur expliqua encore plusieurs paraboles, et lorsqu’ils furent arrivés à la haute mer, il leur dit où ils devaient jeter leurs filets. Puis il dirigea sa nacelle pour aborder près de la maison de Matthieu.

Cependant la nuit était venue. Les pêcheurs avaient allumé des torches au bord des barques, du côté des filets. Ils les avaient jetés dans un endroit profond, après quoi ils voguèrent vers Chorozaïn ; mais les filets résistaient, et ils ne purent les retirer. Lorsqu’enfin à force de rames ils les eurent amenés sur un bas-fond, ils les virent remplis de tant de poissons, que les mailles, en plusieurs endroits, s’étaient rompues. Alors, montant sur des canots, ils allèrent à ces filets qu’ils ne pouvaient entraîner, prirent les poissons à la main, les mirent dans des filets plus petits et dans des caisses attachées aux barques, et appelèrent Zébédée pour qu’il vînt les aider avec sa barque.

Tous étaient effrayés de cette pêche, car ils n’avaient jamais rien vu de semblable. Pierre surtout était plongé dans la stupeur ; il comprenait qu’il n’avait pas encore suffisamment apprécié le Seigneur ; il sentait la vanité des soucis terrestres, car ils avaient travaillé en vain toute la nuit, et sur sa parole, ils avaient pris, en un instant, plus que d’habitude en des mois entiers. Après avoir allégé les filets, ils les tirèrent sur le rivage et furent de nouveau surpris, en voyant combien il y restait de poissons. Jésus se tenait là debout, et Pierre, tout consterné, se jetant à ses pieds, lui dit : « Retirez-vous de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur Ce miracle offrait aux apôtres un symbole de leur récente vocation de pêcheurs d'hommes. Il nous apprend que c'est à la parole de Jésus-Christ et à la toute-puissance de sa grâce qu'il faut attribuer tout succès, dans le ministère de la conversion des âmes. . » Mais Jésus lui dit : « Ne crains point : désormais tu seras un pêcheur d’hommes. » Cependant Pierre, pénétré de son indignité, se reprochait de trop songer aux soins de la vie ; le jour à ce moment commençait à poindre, il était entre trois et quatre heures.

Les disciples, ayant mis à terre leurs poissons, dormirent quelque temps sur leurs barques ; Jésus, ne prenant avec lui que Saturnin et le fils de Véronique, se dirigea vers l’est et gravit la montagne sur le versant méridional de laquelle est placée la ville de Gamala. Il enseigna ces deux disciples sur la prière et la méditation ; puis il les quitta pour chercher la solitude. Saturnin et le fils de Véronique continuèrent leur chemin, s’entretenant et priant ensemble, et parfois se reposant. Les autres disciples passèrent la journée à transporter leur poisson. Ils en distribuèrent une grande partie aux pauvres, et racontèrent à tous leur pêche miraculeuse. Ils en vendirent aussi aux païens campés près du lac, et en amenèrent beaucoup à Capharnaüm et à Bethsaïde. Tous étaient maintenant convaincus qu’ils ne devaient point laisser leurs cœurs s’appesantir dans les soins de cette vie ; car de même que les flots et la tempête obéissaient au Seigneur, de même aussi les poissons se laissaient prendre à son commandement Cette guérison de la sœur de la sainte Vierge, immédiatement suivie de la pêche miraculeuse, semble figurer la guérison des âmes de bonne volonté du peuple juif, frère de Jésus-Christ par le sang, dont le Sauveur se servit ensuite pour prendre les âmes de la grande mer du monde païen, et pour les attirer à lui. Aussi le premier de ces prodiges a-t-il lieu dans la maison de Pierre, lequel est lui-même le ministre du second. .

Il me fut révélé en ce temps-là pourquoi la fille de Jaïre devait tomber malade. Jaïre était un homme tiède et négligent, qui, sans être méchant, manquait néanmoins de zèle. Il avait environ trente-six ans, et sa femme vingt-cinq ; elle n’était point pieuse, mais vaine et sensuelle. La jeune fille délicate et prétentieuse, était très faible pour son âge : elle paraissait avoir à peine huit ans, quoiqu’elle en eût onze. Les parents, ayant pris très légèrement la guérison de leur fille, ne s’étaient point amendés. Leur péché principal était de manquer, en présence de leur fille, de réserve dans leurs paroles et leurs actions, et d’avoir ainsi éveillé, dans cette faible créature, des convoitises qui devaient amener sa rechute.