CHAPITRE LIX
Dernier témoignage rendu par Jean au Sauveur.
Plusieurs des disciples les plus anciens et les plus intimes du Précurseur, envoyés par lui-même, sont venus de Machérunte à Capharnaüm. Ils ont fait appeler dans le vestibule de la synagogue les magistrats et le comité des pharisiens, et leur ont présenté un rouleau long et étroit ayant la forme d’un cornet. C’était une lettre que Jean leur adressait, et qui contenait un témoignage clair et convaincant en faveur de Jésus. Pendant qu’ils la lisaient, et qu’un peu décontenancés ils en conféraient ensemble, une foule considérable se rassembla et les messagers racontèrent à haute voix ce que Jésus avait dit dans un discours solennel, en face d’Hérode, devant ses propres disciples et une multitude d’auditeurs.
Voici ce qui avait décidé la démarche de Jean : à leur retour, les disciples qu’il avait envoyés vers Jésus à Mageddo lui rapportèrent la réponse du Sauveur, lui firent part de ses miracles, de ses prédications, ainsi que des persécutions des pharisiens ; ils lui firent connaître aussi les plaintes qu’on faisait contre lui de ce qu’il ne délivrait pas son Précurseur. Jean, à ces nouvelles, se sentit porté à rendre encore une fois témoignage au Seigneur, puisqu’il n’avait pu le persuader, par ses instances, de se rendre témoignage à lui-même. Il fit donc demander à Hérode la permission d’adresser ses dernières paroles à ses disciples et à tous ceux qui désireraient l’entendre, disant que bientôt il se tairait pour jamais. Hérode la lui accorda de bonne grâce. En conséquence, on laissa entrer dans une cour du château les disciples et beaucoup d’habitants de la contrée ; Hérode et sa méchante femme s’assirent sur une estrade, entourés de soldats. Alors Jean sortit de sa prison et fit son discours. Hérode s’y était prêté, dans le désir de se concilier la multitude et de répandre le bruit que la captivité du Prophète était peu rigoureuse. J’entendis le Précurseur parler de Jésus avec un grand enthousiasme, disant de lui-même qu’il n’avait été envoyé que pour lui préparer la voie, et qu’il n’avait jamais annoncé que lui, mais que ce peuple obstiné ne voulait pas le reconnaître. Il demanda à ses auditeurs s’ils avaient oublié ce qu’il avait dit de Jésus, voulant, ajouta-t-il, le répéter en termes clairs, parce que sa fin approchait. Tous les assistants furent très émus de ces paroles, et la plupart de ses disciples versèrent des larmes. Hérode en fut fort troublé, car il n’avait point résolu de le faire mourir ; sa concubine dissimula de son mieux ses sentiments. Jean continua à parler avec beaucoup d’ardeur, rappelant le miracle qui avait eu lieu lors du baptême de Jésus ; enfin, il s’écria : « Oui, c’est le Fils bien-aimé de Dieu qu’ont annoncé les prophètes ; tout ce qu’il enseigne est la parole de Dieu son Père ; ce qu’il fait, c’est le Père lui-même qui le fait ; personne ne peut aller au Père que par lui, etc. ». Il réfuta ensuite tout ce que les pharisiens reprochaient au Seigneur, et particulièrement l’accusation de ne pas sanctifier le jour du sabbat. Il dit que tout homme devait sanctifier le sabbat, mais que les pharisiens le profanaient en refusant de suivre l’enseignement de Jésus, qui était le Fils de Celui par qui le sabbat avait été établi, etc. Puis il déclara qu’il n’y avait de salut en aucun autre qu’en Jésus, et que celui qui ne croirait point en lui et ne suivrait point ses préceptes serait condamné. Enfin il exhorta tous ses disciples à rejoindre Jésus et à ne pas rester aveuglément auprès de lui sur le seuil, lorsqu’il ne tenait qu’à eux d’entrer dans le temple même.
Son discours étant fini, il envoya quelques disciples à la synagogue de Capharnaüm avec la lettre qui devait apprendre aux pharisiens que Jésus était le Fils de Dieu, l’accomplissement de la promesse : que sa doctrine et ses actions étaient justes et saintes ; ils y lurent la réfutation de leurs prétendus griefs, la menace du jugement de Dieu, et une exhortation à ne pas rejeter le salut. Les disciples de Jean avaient ordre aussi de lire au peuple une autre lettre qui n’était que la copie de la première, et de lui répéter tout ce qu’il avait dit devant Hérode. Je les ai vus remplir leur mission à Capharnaüm. Une foule nombreuse se rassembla autour d’eux, car les rues fourmillaient d’hommes, à cause du sabbat. Il s’y trouvait des Juifs de tous les environs. Ils entendirent avec enthousiasme ce que Jean disait de Jésus ; beaucoup d’entre eux, se sentant affermis dans leur foi, poussèrent des cris d’allégresse.
Les pharisiens, qui ne savaient que répondre, furent obligés de céder aux dispositions de la foule ; mais ils se regardèrent entr’eux, haussant les épaules et secouant la tête. Ils feignirent donc d’approuver la lettre, mais, pour montrer qu’ils maintenaient leur autorité, ils dirent aux disciples de Jean qu’ils ne mettraient point d’obstacle aux prédications de Jésus, pourvu que celui-ci ne transgressât point la loi, et ne troublât pas la paix publique. « Sans doute, ajoutèrent-ils, c’est un homme heureusement doué ; mais nous devons veiller à l’ordre, et en toute chose il y a une mesure à garder. Jean est un homme de bien, mais dans sa prison il ne peut pas savoir tout ce qui se passe au dehors ; d’ailleurs il n’a pas eu beaucoup de rapports avec Jésus, etc. ».
Sur ces entrefaites, le sabbat ayant commencé, on se rendit à la synagogue. Jésus y alla aussi avec ses disciples, et toute l’assemblée l’écouta ce jour-là avec admiration. Il prit pour texte de sa prédication le passage de la Genèse (chap. xxxvii, 1-41) qui raconte comment Joseph fut vendu par ses frères, et le passage d’Amos (ii, 6) qui contient des menaces contre les péchés d’Israël.
Les pharisiens ne le troublèrent pas ; ils l’écoutèrent avec une secrète envie, et il leur fallut, malgré eux l’admirer. Le témoignage de Jean proclamé devant tout le peuple les avait confondus.
Tout à coup la synagogue retentit de cris effroyables. Un possédé furieux qu’on avait amené de Capharnaüm se trouvait pris d’un accès violent, jusqu’à essayer de mordre ceux qui l’entouraient. Jésus se tourna de son côté en disant : « Tais-toi ! Emmenez-le dehors » ; et aussitôt cet homme se trouva calmé. On l’emmena, et il se coucha par terre tout intimidé devant la synagogue. La prédication du sabbat finie, Jésus vint à lui et le délivra du démon qui le tourmentait. Il se rendit ensuite avec les disciples dans la maison de Pierre auprès du lac, afin de jouir d’un peu de tranquillité. Ils y prirent un léger repas, et le Seigneur enseigna encore. La nuit venue, il se retira comme à l’ordinaire pour prier dans la solitude.
Les pharisiens, s’étant réunis, se mirent à scruter une foule d’anciens écrits qui renfermaient la doctrine et la manière de vivre des prophètes, et spécialement les traditions concernant Malachie ; en les comparant avec l’enseignement de Jésus, ils furent contraints de reconnaître sa supériorité et d’admirer ses qualités extraordinaires ; et néanmoins ils ne purent s’empêcher de critiquer sa doctrine.