CHAPITRE LVI

Vocation de saint Matthieu.

Aussitôt après le départ de Jésus pour Naïm, Marthe, les saintes femmes de Jérusalem, Dina et plusieurs autres de leurs compagnes étaient retournées chez elles. J’ai vu Maroni et son fils tellement importunés par les visites des personnes désireuses de voir le ressuscité, qu’il leur fallut se cacher. Je vis aussi Madeleine retomber par malheur dans ses anciens dérèglements. Ses amis des environs étaient venus chez elle ; la conversation roulait toujours sur Jésus, ses habitudes, ses rapports et ses liaisons avec toutes sortes de gens du commun ; on la raillait à cause des propos dont elle-même était le sujet. On la trouvait plus belle, plus charmante que dans ces derniers temps : car depuis quelques jours elle avait bien changé à son avantage. Hélas ! elle s’était laissé prendre à ces flatteries, et je la vis tentée de renouveler sa vie de pécheresse, et de tomber même plus bas qu’auparavant, comme il arrive dans les rechutes. Ah ! pourquoi est-elle revenue à Magdalum ! Excepté à Damna, où il y avait beaucoup de gens de bien, elle avait de tous côtés un très mauvais voisinage : à Gabara, à Jotapat, à Tibériade, on était perverti et de mœurs légères. On avait entendu parler dans ce monde corrompu, de la possibilité de sa conversion, et par haine contre Jésus on s’efforçait de la retenir dans le mal.

Je vis aussi une fête chez le centurion Cornélius, à l’occasion de son serviteur guéri. Beaucoup de païens et une foule de pauvres s’y rendirent. Il avait fait dire à Jésus, aussitôt après la guérison, qu’il voulait offrir beaucoup de victimes de toute espèce ; mais Jésus lui fit répondre qu’il devait plutôt inviter ses ennemis pour se réconcilier avec eux, ses amis pour les porter au bien, les pauvres pour les rassasier ; car Dieu ne prenait pas plaisir aux holocaustes, etc.

La plupart des païens qui avaient assisté à la fête donnée par Cornélius se rassemblèrent ensuite au bord du lac, près de Bethsaïde ; Jésus les enseigna. Comme la foule était très grande, il monta sur une barque avec quelques disciples, et les publicains montèrent sur une autre, qui appartenait à Pierre. Du haut de la barque il fit une longue instruction aux païens et à tous ceux qui étaient restés sur le rivage, et il leur raconta la parabole du semeur et de l’ivraie. Ils traversèrent ensuite le lac : la barque de Pierre allait à la rame, remorquant celle de Jésus ; les disciples se relayaient pour ramer. Jésus, assis sur le tillac auprès du mât, en avait autour de lui quelques-uns ; les autres se tenaient sur le bord de la barque de Pierre. Ils lui demandèrent ce que signifiait cette parabole et pourquoi il leur parlait en paraboles ; il se mit à la leur expliquer.

En abordant à l’autre rive, ils trouvèrent un chemin conduisant aux maisons des publicains qui étaient dans les barques ; ceux-ci le prirent pour retourner chez eux, tandis que Jésus avec les disciples tourna à droite en longeant le lac. Il passa ainsi à quelque distance de la maison de Matthieu et du bureau où il recevait les impôts. Voyant un sentier par où on y allait, il s’y engagea ; les disciples le suivirent en hésitant. Cependant Matthieu, ayant vu, du haut d’une colline, que Jésus et ses disciples se dirigeaient vers son bureau, devant lequel ses serviteurs et quelques publicains étaient occupés à examiner des marchandises, eut honte, et se hâta d’y entrer. Mais Jésus, qui s’était approché, laissant en arrière les disciples, l’appela de l’autre côté du chemin. A sa voix Matthieu sortit, se prosterna la face contre terre et dit : « Seigneur, je ne me croyais pas digne que vous me parliez. » Mais Jésus lui répondit : « Matthieu, lève-toi et suis-moi. » Et, se levant, il s’écria qu’il abandonnerait tout avec joie et qu’il le suivrait sur-le-champ ; puis il alla avec Jésus à l’endroit où les disciples s’étaient arrêtés. Ceux-ci le saluèrent et lui donnèrent la main. Thaddée, Simon et Jacques le Mineur manifestèrent surtout leur joie : ils étaient ses frères par leur père Alphée, qui, avant son mariage avec Marie fille de Cléophas, avait eu Matthieu d’une première femme. Il les invita tous à être ses hôtes ; mais Jésus répondit qu’ils viendraient le lendemain dîner chez lui, et ils s’en allèrent.

Matthieu se hâta de retourner de son bureau à sa maison, située à un quart de lieue du lac, dans un enfoncement de la colline. Il chargea un homme de la barque de Pierre d’exercer ses fonctions jusqu’à nouvel ordre. Puis il raconta à sa femme le bonheur qui lui était arrivé et la résolution qu’il avait prise de tout quitter pour suivre désormais Jésus ; elle partagea sa joie. Il lui dit de préparer un festin pour le lendemain, et s’occupa lui-même à faire des invitations et à donner les ordres nécessaires. Matthieu était de l’âge de Pierre. C’était un homme épais, musculeux, à la barbe et aux cheveux noirs. Depuis qu’il avait rencontré Jésus sur le chemin de Sidon, il avait été baptisé par Jean et s’était conduit de la manière la plus consciencieuse.

Le lendemain, vers midi, le Seigneur se rendit avec ses disciples chez Matthieu ; un grand nombre de publicains y étaient arrivés d’avance. Des pharisiens et des disciples de Jean s’étaient joints en route aux disciples de Jésus, avec lesquels ils se promenèrent dans le jardin, car ils n’entrèrent pas dans la maison. « Comment, dirent-ils aux disciples, pouvez-vous souffrir qu’il vive dans une si grande intimité avec des pécheurs et des publicains ? » Ceux-ci leur répondirent : « Dites-le lui vous-mêmes ! » Mais les pharisiens répliquèrent : « On ne peut pas parler à un homme qui veut toujours avoir raison. »

Matthieu accueillit Jésus et ses disciples avec autant d’humilité que de prévenance. Ses demi-frères l’embrassèrent cordialement. Il présenta sa famille au Seigneur, qui adressa quelques paroles bienveillantes à la femme et bénit les enfants. Je ne vis plus ceux-ci : je me suis souvent étonnée de voir les enfants disparaître aussitôt que le Seigneur les avait bénis. Jésus s’étant assis, Matthieu s’agenouilla devant lui ; le Seigneur lui imposa la main sur la tête, le bénit et lui adressa quelques exhortations. Ce publicain s’appelait auparavant Lévi, et ce fut alors seulement qu’il reçut le nom de Matthieu. Le festin se fit dans une galerie ouverte : la table était disposée en forme de croix. Jésus était assis au milieu des publicains. De pauvres voyageurs qui passaient devant la maison, s’étant approchés, les disciples leur distribuèrent des aliments. C’est alors que les pharisiens abordèrent les disciples et qu’ils échangèrent les questions et les réponses relatées dans l’Evangile de saint Luc (ch. v, 30-39). Les pharisiens parlèrent principalement du jeûne, parce que les Juifs rigides commençaient ce soir-là un jour de jeûne, à l’occasion de la destruction des écrits de Jérémie par le roi Joachim ; ils blâmèrent aussi Jésus de ce qu’il permettait à ses disciples de cueillir des fruits sur le chemin, ce que ne faisaient pas les Juifs, particulièrement en Judée. Jésus fit sa réponse tout en restant à table avec les publicains, pendant que les disciples allaient et venaient dans la maison.

Je vois Capharnaüm fort animé par la foule des étrangers, amis ou ennemis, qui viennent voir Jésus. Beaucoup de païens se joignent à Zorobabel et à Cornélius. La guérison de l’hémorroïsse n’a pas encore eu lieu. Je la vois depuis longtemps à Capharnaüm ; elle a déjà consulté beaucoup de médecins ; elle dépérit à vue d’œil. C’est une païenne, veuve d’un juif de Césarée (Césarée est la capitale de Philippe). Elle n’a pas encore une foi bien vive ; mais elle vient de faire la connaissance de la sainte Vierge, qui visite les malades, et Marie l’a consolée et fortifiée dans la foi C'est Marie qui attire secrètement les âmes à Jésus. .