CHAPITRE LV
Résurrection de la fille de Jaïre à Capharnaüm.
Pierre avait sans doute appris de Marie en quel endroit se trouvait Jésus, car je le vis dès le matin se rendre auprès de lui, et lui annoncer que Jaïre, le chef de la synagogue de Capharnaüm, était dans sa maison. Jésus lui ordonna d’assurer Jaïre qu’il ne devait pas s’inquiéter ; que sa fille ne mourrait pas encore, et qu’il irait chez lui après le repas.
Après avoir pris un peu de nourriture, Jésus revint à Capharnaüm avec ses disciples, et se rendit sur la place devant la synagogue, où il guérit plusieurs malades. Pendant qu’il s’occupait d’eux, je vis arriver Jaïre, chef de la synagogue ; il se jeta à ses pieds et le supplia de venir sauver sa fille, qui se mourait. Jésus consentit à le suivre, mais les malades se récrièrent, et ne voulurent point le laisser partir ; il les calma en leur promettant de venir à eux avant la clôture du sabbat. Comme il parlait encore, quelqu’un vint dire au chef de la synagogue : « Votre fille est morte, ne tourmentez pas le Maître. » Mais Jésus, ayant entendu cette parole, dit au père de la jeune fille : « Ne crains point, crois seulement, et elle sera sauvée. » Ils se rendirent alors vers la partie septentrionale de la ville, où se trouvait la maison de Jaïre, non loin de celle de Cornélius. Lorsqu’ils furent arrivés, ils virent devant la porte des pleureuses et des joueurs de flûte. Jésus ne laissa entrer avec lui que Pierre, Jacques et Jean. Au milieu de la cour il dit à ceux qui se lamentaient : « Pourquoi ce deuil et ces pleurs ? Retirez-vous, la jeune fille n’est pas morte, mais elle dort. » Ils se rirent de lui, sachant qu’elle était morte. Toutefois Jésus ordonna de les renvoyer, et ils durent quitter la cour, dont on ferma la porte. Il entra alors dans la salle où la mère éplorée et ses servantes étaient occupées à préparer les linceuls ; puis, avec le père, la mère et les trois disciples, il alla jusqu’à la chambre de la jeune fille et s’approcha de son chevet ; les autres restèrent au pied du lit. La mère ne me plut pas, je la vis froide et méfiante ; le père n’était pas non plus un ami solide du Sauveur ; il ne voulait nullement se brouiller avec les pharisiens ; sans son angoisse et l’urgente nécessité, il n’aurait pas eu recours à lui. Mais, pensait-il, s’il guérit ma fille, je la conserverai ; sinon ce sera un triomphe pour les pharisiens. Cependant la guérison du serviteur de Cornélius l’avait vivement impressionné, et lui avait inspiré plus de confiance. Sa fille n’était pas grande, et la maladie l’avait beaucoup exténuée : je lui donnai tout au plus onze ans, et elle était même petite pour cet âge, car dans ce pays les jeunes filles de douze ans sont très développées. Elle était couchée sur son lit, enveloppée dans une longue robe. Jésus la prit doucement dans ses bras, et l’appuyant contre sa poitrine, il souffla sur elle. Il se passa alors quelque chose d’extraordinaire. J’avais vu auprès du corps, à droite, une petite figure lumineuse dans un cercle diaphane ; au moment où Jésus souffla sur la jeune fille, je vis cette lumière, semblable à une petite figure humaine, s’approcher d’elle et entrer dans sa bouche. Jésus replaça le corps sur sa couche, le prit par l’avant-bras, comme font les médecins, et dit : « Jeune fille, lève-toi. » Tout d’abord elle se mit sur son séant ; ensuite, Jésus continuant à lui tenir le poignet, elle se leva tout à fait, ouvrit les yeux et descendit de sa couche. Il la conduisit, faible encore et toute chancelante, dans les bras de ses parents. Ceux-ci avaient regardé ce qui se passait d’abord avec une froideur inquiète, puis avec frayeur et angoisse ; maintenant ils étaient hors d’eux-mêmes de bonheur. Jésus leur commanda de donner à manger à la jeune fille et de ne dire à personne ce qui était arrivé ; il reçut les remerciements du père et s’en retourna dans la ville. L’étonnement et le trouble de la femme l’empêchèrent d’exprimer sa gratitude. Le bruit s’était subitement répandu parmi les pleureuses que la jeune fille était en vie. Elles pénétrèrent dans la maison, les unes confuses, les autres doutant et ricanant ; elles virent toutes la jeune fille manger.
Chemin faisant, Jésus s’entretint de cette guérison avec les disciples, et dit : « Ses parents n’ont ni foi vive ni sincérité, mais leur fille a été ressuscitée à cause d’elle-même et pour la gloire du royaume de Dieu ; sa mort n’a pas été une punition méritée par des fautes ; toutefois elle aura à se garder de la mort de l’âme. » De retour sur la place, il guérit plusieurs malades qui l’attendaient, puis il enseigna dans la synagogue jusqu’à la clôture du sabbat. Les pharisiens étaient si dépités et si exaspérés, qu’ils auraient sans doute mis la main sur lui, s’il était entré en discussion avec eux. Mais il se perdit dans la foule et quitta la ville en passant par le jardin de Zorobabel : les disciples durent aussi se disperser.
Le Seigneur passa encore une partie de la nuit en oraison. Ces prières qu’il faisait dans la solitude contribuaient à convertir les pécheurs, à déconcerter et à déjouer les desseins des pharisiens : car il faisait tout humainement, afin que les hommes pussent l’imiter. Ainsi, il priait son Père céleste pour l’accomplissement de son œuvre. On aurait pensé que ses ennemis allaient le mettre en pièces ; mais il leur échappa, et le jour suivant il guérit de nouveau devant la synagogue et y entra pour enseigner.
Pourquoi les pharisiens ne chassaient-ils pas les malades ? Pourquoi ne défendaient-ils pas à Jésus de prêcher dans la synagogue ? Parce que c’était un droit acquis tant aux pharisiens qu’aux docteurs. Ils n’avaient donc sur lui d’autre pouvoir que de l’accuser de blasphème et d’hérésie, mais à cet égard ils manquaient absolument de preuves. Quant au baptême qu’il faisait administrer, ils ne s’en souciaient guère et n’y assistaient jamais.