CHAPITRE LIII
Voyage vers Capharnaüm. — Jésus instruit ses disciples et guérit un lépreux.
Peu après, Jésus retourna à Capharnaüm, accompagné de vingt-quatre disciples, auxquels s’étaient joints les quatre faux disciples de Jean et quelques publicains de Mageddo qui désiraient recevoir le baptême. Ils marchaient lentement, et s’arrêtaient souvent en quelque site agréable, car Jésus enseigna pendant tout le chemin. Il semblait vouloir préparer les apôtres à leur vocation définitive et à leur mission prochaine. Il les exhorta à se défaire de toute sollicitude terrestre et à renoncer à tous les biens de ce monde. Rien de plus touchant que les discours qu’il tint ; sa parole avait un charme inexprimable. Il cueillit une fleur sur le chemin et dit : « Cette fleur n’a rien ! Cependant voyez sa couleur, ses filaments délicats ; le sage Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a jamais été si magnifiquement vêtu. »
Dans ces divers entretiens d’alors, chacun des apôtres aurait pu se trouver caractérisé d’une manière assez frappante ; et j’entendis quelque chose que j’ai oublié, mais qui me fit dire en moi-même : « Judas doit certainement prendre cela pour lui. » Il leur parla aussi de son royaume, disant qu’ils ne devaient pas croire que ce fût un royaume terrestre dont ils pussent ambitionner les dignités. Il insista là-dessus, parce que les quatre disciples de Jean, qui étaient des partisans secrets des hérodiens, devaient particulièrement épier ce qu’il dirait sur ce sujet. Il indiqua à ses disciples les gens dont ils devaient se défier, et décrivit ces hérodiens si clairement qu’on ne pouvait pas s’y méprendre. Il dit, entre autres choses, qu’ils devaient se garder de certaines gens qui portaient des peaux de mouton et de longues ceintures, désignant ainsi les partisans des hérodiens cachés parmi les disciples de Jean, et qui, à leur imitation, avaient autour du cou et sur la poitrine une sorte d’étole en peau de mouton. Il dit aussi qu’on pouvait les reconnaître à ce qu’ils ne regardaient personne en face, ou bien encore à ce que, si on leur faisait une communication propre à remplir les disciples de joie et de zèle, leurs cœurs se détournaient en s’agitant, et cherchaient à s’échapper comme un animal enfermé furète pour trouver une issue. Puis il saisit un buisson d’épines et dit : « Voyez si vous y verrez des fruits. » Quelques disciples regardaient bonnement. Alors Jésus dit : « Cueille-t-on des raisins sur des épines, ou des figues sur des ronces ? »
Ce fut ainsi qu’ils arrivèrent, vers le soir, à un hameau composé d’une vingtaine de maisons et situé au pied du Thabor à trois lieues environ de Mageddo.
Les habitants étaient assez bons ; ils connaissaient Jésus depuis le temps de sa jeunesse, car il se promenait souvent alors avec ses camarades aux environs de Nazareth. C’étaient pour la plupart des bergers occupés à recueillir du coton, tout en gardant leurs troupeaux. Lorsqu’ils virent Jésus venir à eux, ils s’empressèrent, leurs bonnets grossiers de peau de mouton à la main, d’accourir au-devant de lui. Il n’y avait pas de synagogue dans ce hameau, mais une école et un maître. Jésus s’y rendit et enseigna les habitants.
Ce hameau appartenait à un homme riche qui demeurait avec sa femme dans une grande maison isolée. Cet homme avait été un grand pécheur ; il était frappé de la lèpre, et à cause de cette maladie séparé de sa femme : celle-ci habitait l’étage supérieur, et lui une aile de la maison. Il avait caché son mal, pour ne pas subir les inconvénients de la séquestration. Bien qu’on sût dans le hameau ce qui en était, on feignait de l’ignorer ; mais pas un habitant ne passait devant sa maison, qui était cependant bâtie près de la route ; on avait toujours soin de faire un détour. Dans la soirée, on en parla aux disciples. Depuis longtemps ce lépreux était touché d’un repentir sincère, et soupirait après l’arrivée de Jésus. Il appela donc un esclave, garçon de huit ans qui le soignait, et lui dit : « Va vers Jésus de Nazareth et épie le moment où il se trouvera éloigné de ses disciples ; alors jette-toi à ses pieds et dis-lui : “Seigneur, mon maître est malade, et croit que vous pouvez le sauver, si vous voulez seulement passer devant notre maison par le chemin que tout le monde évite ; il vous sollicite humblement d’avoir pitié de sa misère et de prendre ce chemin ; cela suffira pour le guérir.” » Le petit garçon s’approcha de Jésus et s’acquitta très bien de sa commission ; Jésus lui dit : « Dis à ton maître que j’irai demain » ; puis il le prit par la main et lui imposa son autre main sur la tête, en lui donnant des éloges. Il allait en ce moment de l’école à l’hôtellerie, et, sachant bien que l’enfant devait venir, il s’était tenu à dessein un peu en arrière des disciples.
Le lendemain, à l’aube du jour, Jésus sortit de l’hôtellerie avec ses disciples. Comme il s’engageait dans le chemin qui passait devant la maison du lépreux, ils le prièrent de ne pas le prendre ; on leur avait recommandé de ne point passer par là. Mais Jésus continua de marcher et leur ordonna de le suivre. Ils lui obéirent, non sans répugnance, car ils craignaient qu’on n’en parlât jusqu’à Capharnaüm.
Le petit garçon ayant épié la sortie de Jésus, signala son approche à son maître. Celui-ci descendit par un sentier qui menait du chemin à sa maison, et là il se tint à quelque distance de la route. Lorsque Jésus approcha, il cria : « Seigneur, ne venez pas à moi ! si vous voulez que je sois guéri, je le serai. » Les disciples s’arrêtèrent, et Jésus lui dit : « Je le veux ; » puis il alla à lui, le toucha et s’entretint avec lui. Le lépreux se prosterna à ses genoux : il était guéri ; sa lèpre avait disparu. Il exposa à Jésus sa situation, et le Seigneur lui dit de reprendre sa femme et de reparaître peu à peu dans le monde. Il l’exhorta aussi à ne pas retomber dans ses péchés, et lui prescrivit le baptême de pénitence et des aumônes. Puis il retourna aux disciples et leur dit : « Celui qui croit et qui a le cœur pur, peut, pour les secourir, toucher même des lépreux. »
Le lépreux guéri, après avoir pris un bain, s’habilla convenablement et se rendit auprès de sa femme. Il lui raconta le miracle de Jésus. Le même jour, des gens malveillants du hameau allèrent annoncer ce qui s’était passé aux pharisiens et aux prêtres de la ville de Thabor, située à une demi-lieue du côté de l’est. Ceux-ci, ayant formé une commission d’enquête, vinrent tourmenter ce pauvre homme, l’examinèrent minutieusement pour savoir s’il était réellement guéri, et lui reprochèrent d’avoir caché sa maladie. Poussés par leur envie contre Jésus, ils affectaient de faire grand bruit d’une dissimulation qu’ils avaient notoirement tolérée jusqu’alors.
Je vis Jésus marcher très vite, durant toute cette journée, avec les disciples. Pendant ce voyage, il les enseigna sur le renoncement aux biens terrestres et sur le royaume de Dieu, disant qu’il ne pouvait en ce moment rendre les choses intelligibles pour eux, mais qu’un jour viendrait où ils comprendraient tout ce qu’il leur avait dit. Il ajouta qu’ils ne devaient pas s’inquiéter, comme les païens, de ce qu’ils mangeraient et de quoi ils pourraient se vêtir : que bientôt ils verraient devant eux plus d’affamés que d’aliments ; qu’eux-mêmes diraient : « Où trouver assez de pain pour les rassasier ? » et que pourtant il y aurait surabondance. « Bâtissez, ajouta-t-il, vos maisons sur la pierre. » Par les maisons il entendait les places, les dignités dans son royaume, et il voulait leur faire comprendre qu’ils les obtiendraient par la lutte et les sacrifices. Mais ils comprirent cela humainement. Judas, surtout, était satisfait ; il dit avec outrecuidance qu’il prétendait se mettre à l’œuvre et qu’il ferait son possible. Jésus alors s’arrêta et dit : « Nous ne sommes pas encore au bout ; il n’en sera pas toujours comme maintenant ; on vous accueille bien, on vous nourrit, et vous avez tout en abondance : un temps viendra où vous serez persécutés et chassés, où vous n’aurez ni abri, ni pain, ni vêtement, ni chaussure. » Il dit encore qu’ils devaient tout considérer, se préparer sérieusement à tout abandonner, car il avait de grands desseins à leur égard. Il parla ensuite de deux royaumes opposés l’un à l’autre, disant : « Nul serviteur ne peut servir deux maîtres. Quiconque veut servir dans un royaume doit abandonner l’autre. » Il s’exprima sur les pharisiens et leurs suppôts, disant qu’ils insistaient sur l’observation des œuvres mortes et extérieures, tandis qu’ils négligeaient les œuvres intérieures et essentielles : la charité, le pardon et la miséricorde ; que, quant à lui, il faisait le contraire ; qu’il enseignait que la pulpe de l’amande sans le noyau était chose morte et stérile ; la piété devait précéder les œuvres de la loi ; la chair de l’amande devait croître avec le noyau. Il instruisit encore sur la prière, disant qu’il fallait prier en secret, et non de manière à être vu des hommes, etc.
Quand le Sauveur se promenait avec ses disciples, il les enseignait et les préparait afin qu’ils comprissent mieux ce qu’il avait dit dans ses prédications publiques, et qu’ils pussent ensuite l’expliquer au peuple. Il répétait souvent les mêmes choses, seulement en d’autres termes et dans un ordre différent. Parmi les disciples qui l’accompagnaient, ceux qui l’interrogeaient le plus souvent étaient Jacques le Majeur, Jude Barsabas, et aussi Pierre. Judas Iscariote parle souvent avec outrecuidance ; André ne s’étonne de rien ; Thomas observe et réfléchit ; Jean témoigne toujours une tendresse filiale au Sauveur. Les disciples les plus instruits se taisent, soit par modestie, soit parce qu’ils ne veulent pas toujours avouer qu’ils ne l’ont pas compris.
Peu avant l’ouverture du sabbat, Jésus et les siens arrivèrent dans la vallée qui se trouve à l’est de Magdalum ; là ils rencontrèrent le païen Cyrinus de Dabrath et le centurion Achias de Giscala, qui se rendaient à Capharnaüm pour se faire baptiser.
Avant d’entrer dans Capharnaüm, Jésus enseigna ses disciples sur l’obligation qu’il y avait pour eux de s’exercer à l’obéissance et sur la conduite qu’ils devraient tenir quand il les enverrait enseigner le peuple. Il leur donna aussi quelques règles générales sur l’attitude à prendre vis-à-vis de certains compagnons de voyage : je compris bien qu’il disait cela à l’intention des quatre hérodiens qui l’avaient suivi, car il parlait à haute voix, et c’était un peu avant qu’ils prissent congé de lui. « Quand des profanes, dit-il, viendront se joindre à vous sur votre chemin, vous les reconnaîtrez facilement à leur ton doucereux, à leur air souriant, à la multitude de leurs questions ; ces hommes-là ne se laissent point éconduire, mais tantôt approuvant, tantôt contredisant doucement, ils ne cessent pas de parler pour provoquer vos épanchements. Chassez-les, débarrassez-vous d’eux de toute manière, parce que vous êtes encore trop faibles et trop confiants, et que vous tomberiez facilement dans les filets de ces espions. Quant à moi, je ne les évite point, car je les connais, et je désire qu’ils entendent mon enseignement. »