CHAPITRE LII
Réponse de Jésus aux deux disciples envoyés par Jean-Baptiste.
Jésus, suivi de ses disciples, se dirigea du côté de l’ouest sur la rive septentrionale du Cison, vers Mageddo, ville située au pied d’une montagne à l’occident de laquelle se trouvait la vallée de Zabulon.
Pendant qu’il allait à travers champs, enseignant en paraboles les gens occupés aux semailles, je vis arriver quatre disciples de Jean ; ils saluèrent les disciples et s’arrêtèrent auprès d’eux pour écouter le Sauveur. Ils ne venaient point de la part de Jean, bien qu’ils eussent eu des rapports avec lui et les siens ; après avoir été ses disciples, ils avaient dévié ; liés secrètement avec les hérodiens, ils s’étaient chargés pour eux d’espionner en particulier ce que Jésus enseignait de son royaume. Ils se montraient plus austères et plus obséquieux que les disciples de Jésus ; ils avaient remplacé la peau de mouton de Jean par une espèce d’étole de peau, et à sa doctrine ils avaient substitué les observances d’une secte rigide. Vers le soir, survinrent encore douze autres disciples de Jean, dont deux envoyés par lui ; les autres s’étaient joints à ceux-ci comme témoins.
Au moment où ils parurent, Jésus vint à Mageddo, et ils le suivirent. Quelques-uns d’entre eux, ayant vu les derniers miracles de Jésus, en avaient informé Jean ; et d’autres, après la résurrection de Martial, s’étaient empressés pareillement d’aller de Naïm à Machérunte, disant à leur maître : « Que signifie cela, et que devons-nous en penser ? Voilà ce que nous l’avons vu faire, voilà ce que nous lui avons ouï dire ! Cependant ses disciples sont beaucoup plus libres que nous en ce qui touche le jeûne et les observances légales. Qui devons-nous suivre ? Qui est-il ? Pourquoi guérit-il, console-t-il et secourt-il tout le monde, même les étrangers, tandis qu’il ne fait rien pour vous délivrer vous-même ? »
Jean avait toujours fort à faire avec ses disciples ; ils ne voulaient point le quitter, et, s’il les envoyait si souvent à Jésus, c’était afin qu’ils apprissent à le connaître et qu’ils se décidassent à le suivre. Cependant ils avaient peine à prendre ce parti, parce qu’ils tiraient vanité de se dire disciples de Jean. C’était aussi un de ses motifs pour faire à tout moment prier Jésus de déclarer publiquement qui il était, afin que, l’ayant appris, ils se convertissent à lui, et entraînassent avec eux tout le peuple. Après le retour des messagers qui doutaient encore, il résolut de dépêcher de nouveau deux disciples pour lui faire derechef la même question, et le presser avec instance de confesser hautement qu’il était le Messie, le Fils de Dieu.
En entrant dans la ville, Jésus alla droit à la place circulaire où étaient rassemblés tous les malades des environs. Il y en avait là de toute espèce : des paralytiques, des aveugles, des sourds, des muets, des possédés, et avec eux des gens de Nazareth qui le connaissaient. Il parcourut leurs rangs et guérit les possédés de diverses manières. Ceux-ci n’étaient pas précisément furieux, bien qu’ils eussent parfois des convulsions et fissent des contorsions terribles. Jésus les guérit de loin, en passant devant eux ; ils s’évanouirent, et, quand ils revinrent à eux, ils se trouvèrent en santé et paisibles.
A peine Jésus avait-il commencé de parcourir les rangs des malades, que les disciples envoyés par Jean se placèrent sur son chemin en affectant beaucoup de zèle et voulurent lui adresser la parole ; mais Jésus, sans y faire attention, continua de guérir. Ils en furent mortifiés, ignorant ses motifs. D’ailleurs, nombre de disciples de Jean étaient des esprits étroits et avaient une sorte de jalousie de métier. Jean ne faisait pas de miracles, Jésus en faisait. Jean parlait de Jésus d’une manière significative, et lui ne faisait rien pour le tirer de prison. Quoique émerveillés de ses miracles et de ses enseignements, ils se laissaient influencer par ce que tout le monde disait : « Qui est donc cet homme ? Ne connaissons-nous pas tous ses pauvres parents ? » Puis ils ne concevaient rien à ce qu’il disait de son royaume : ils ne voyaient ni royaume, ni préparatifs pour en établir un. La considération et le respect dont Jean jouissait, jusque dans sa prison, de la part de la foule leur donnaient à penser que si Jésus l’y laissait languir, c’était pour favoriser sa propre renommée. Ils étaient en outre mécontents de la liberté qu’il accordait à ses disciples. Ils attribuaient à l’humilité excessive de Jean les louanges qu’il prodiguait à Jésus et les messages qu’il leur avait fait faire pour le prier de se déclarer et de se faire connaître publiquement. Comme Jésus éludait toujours la question, et qu’ils ne se doutaient pas que Jean les envoyât vers Jésus pour qu’ils le reconnussent, ils éprouvaient à cela plus de difficultés que l’enfant le plus simple, à cause de l’idée qu’ils avaient d’eux-mêmes.
En parcourant les rangs des malades qu’il guérissait, Jésus rencontra un homme de Nazareth, et celui-ci lui rappela qu’ils étaient d’anciennes connaissances, lui demandant s’il se souvenait que dans sa vingt-cinquième année, à l’époque de la mort de son grand-père, ils s’étaient souvent trouvés ensemble. Je ne sais plus s’il voulait parler du second ou du troisième mari de sainte Anne. Jésus, sans entrer dans ces détails, répondit qu’il le reconnaissait, et se mit aussitôt à lui parler de ses péchés et de ses douleurs ; puis, voyant qu’il se repentait et croyait, il le guérit, le consola et passa aussitôt au malade suivant. Quand il les eut visités tous, les disciples de Jean, stupéfaits de tant de miracles qu’ils avaient vus s’accomplir, s’approchèrent de lui et lui dirent : « Jean-Baptiste nous envoie vers vous et vous fait cette question : Etes-vous celui qui doit venir, ou est-ce un autre que nous attendons ? » Jésus répondit : « Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés ; ce qui est tordu est redressé, et bienheureux est celui qui ne se scandalise point de moi. » Ayant dit cela, Jésus se détourna d’eux, et ils partirent à l’instant.
Jésus ne pouvait pas parler plus clairement de luimême, car personne ne l’aurait compris. Ses disciples étaient des gens simples et bons, des âmes nobles et pieuses ; mais ils n’étaient pas encore préparés à entendre ce mystère. Plusieurs étaient ses parents selon la chair, et ils se seraient scandalisés, ou auraient mal interprété ses paroles. Le peuple n’était pas assez mûr pour apprendre la vérité, et le Seigneur était entouré d’espions. Les pharisiens et les hérodiens avaient des affidés jusque parmi les disciples du Précurseur.
Après le départ des envoyés de Jean, Jésus se mit à enseigner les malades qu’il avait guéris. Une foule nombreuse, parmi laquelle, outre ses disciples, on comptait plusieurs scribes et cinq publicains de cette ville, assistait à sa prédication. Il enseigna longtemps à la lueur des flambeaux qu’on avait déjà allumés pendant qu’il opérait ses dernières guérisons. Il prit pour sujet de son instruction la réponse qu’il avait faite aux disciples de Jean. Il parla de la manière dont on doit user des bienfaits de Dieu, les exhorta à se convertir et à faire pénitence. Les pharisiens qui se trouvaient là, il le savait bien, avaient pris occasion de la manière générale dont il avait répondu aux envoyés de Jean pour dire au peuple qu’il ne se souciait pas de lui, et le laissait périr pour devenir plus célèbre lui-même ; c’est pourquoi il voulut éclaircir sa réponse en renvoyant ses détracteurs aux témoignages que Jean avait rendus de lui, et qui leur étaient bien connus. Il leur demanda pourquoi ils doutaient toujours. Puis il ajouta : « Qu’êtes-vous allés voir dans le désert auprès de Jean ? Un roseau agité par le vent ? Mais encore, qu’êtes-vous allés voir ? Un homme vêtu mollement ? Ceux qui sont mollement vêtus se trouvent dans les maisons des rois. Qu’êtes-vous donc allés voir ? un prophète ? Oui, je vous le dis, et plus qu’un prophète, car c’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon ange devant votre face, lequel préparera votre voie devant vous. En vérité je vous le dis, il ne s’est pas élevé entre les enfants des femmes de plus grand que Jean-Baptiste ; mais celui qui est plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui. Or, depuis les jours de Jean-Baptiste jusqu’à présent, le royaume des cieux souffre violence et ce sont les violents qui s’en emparent. Car tous les prophètes et la loi ont prophétisé jusqu’à Jean. Et si vous voulez le comprendre, il est lui-même Elie qui doit venir. Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. »
Les assistants furent très émus ; ils approuvaient tout ce qu’avait dit Jésus, et voulaient se faire baptiser. Cependant il se trouvait là des docteurs de la loi qui murmuraient encore ; ils étaient surtout scandalisés des rapports que le Seigneur avait eus avec des publicains qui venaient d’assister à sa prédication. Alors Jésus enseigna de nouveau sur ses rapports avec les publicains et les pécheurs, et parla de toutes les accusations qu’on avait dirigées contre lui et contre Jean-Baptiste.