CHAPITRE LI

Résurrection du fils de la veuve de Naïm.

Le lendemain de bonne heure, Jésus, accompagné des futurs apôtres, de plusieurs disciples et d’une multitude d’autres personnes qui étaient venues de Gabara à Capharnaüm, se dirigea vers la plaine d’Esdrelon pour se rendre à Naïm. Les uns marchaient en avant, les autres en arrière : Jésus se tenait la plupart du temps entre les deux troupes, avec quelques-uns de ses disciples. Il enseigna de temps en temps dans les champs, lorsqu’ils se reposaient, ou qu’ils rencontraient des gens rassemblés.

Naïm était une jolie ville, située sur une charmante colline au bord du Cison. J’appris que Jésus s’était abstenu, dans un voyage précédent, de se rendre à Naïm, bien qu’il en fût tout près, parce qu’il savait que le jeune Martial était malade, et qu’il voulait l’arracher à la mort, et par là propager la foi en lui. Au moment où les apôtres, qui suivaient un étroit sentier, s’approchaient de la porte, j’en vis sortir une troupe de Juifs en manteaux de deuil, et portant le corps de Martial. J’ai toujours ouï dire que les Juifs courent tumultueusement quand ils enterrent leurs morts ; il en était ainsi en cette occasion : ils faisaient réellement beaucoup de bruit. Quatre hommes portaient le corps dans une bière, placée sur des perches recourbées au milieu. Jésus, passant au milieu de ses disciples, qui s’étaient rangés sur deux lignes, s’approcha des porteurs et leur dit : « Arrêtez-vous » ; puis, mettant la main sur la bière, il ajouta : « Déposez cette bière ». Ils le firent, et ils se tinrent à l’écart pendant que les disciples se plaçaient des deux côtés. La mère, qui avait suivi le corps avec plusieurs femmes, venait de passer la porte ; toutes se tenaient voilées à quelques pas de Jésus, accablées de douleur. La mère, placée un peu en avant, pleurait amèrement et pensait sans doute : « Hélas ! il est venu trop tard ! » Jésus lui dit avec bonté, mais d’un ton grave : « Femme, ne pleurez point ! » Il était touché de la douleur de tous les assistants, car les habitants de la ville aimaient beaucoup la veuve, à cause de sa grande charité envers les orphelins et les pauvres. Cependant il y avait aussi dans la foule plusieurs méchants, et il en survenait d’autres encore. Jésus demanda de l’eau et un rameau : on apporta à un de ses disciples une cruche d’eau et une petite branche d’hysope qu’on cueillit dans un jardin.

Le disciple remit ces choses à Jésus, qui dit aux porteurs : « Ouvrez la bière et détachez les bandelettes ». Pendant qu’ils étaient à l’œuvre, le Sauveur leva les yeux au ciel et dit : « Mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, je vous rends gloire de ce que vous avez caché aux sages et aux prudents ce que vous voulez révéler aux humbles. Oui, mon Père, il vous a plu ainsi. Toutes choses m’ont été données par mon Père. Et nul ne connaît le Fils, si ce n’est le Père ; et nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le révéler. Venez à moi, vous tous qui prenez de la peine et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. Prenez mon joug sur vous, et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez du repos pour vos âmes. Car mon joug est doux et mon fardeau léger ». Lorsqu’ils eurent levé le couvercle, je vis le corps étendu dans la bière, enveloppé de bandelettes et comme emmaillotté. Ils délièrent en les déroulant les bandelettes, et découvrirent le visage et les mains, ne laissant sur le corps que le seul suaire. Jésus bénit l’eau, y trempa la branche d’hysope et aspergea les assistants. A ce moment, je vis une multitude de petites figures ténébreuses, semblables aux insectes, aux scarabées, aux crapauds, aux serpents, aux oiseaux funèbres, sortir de plusieurs des assistants. Personne cependant ne sembla s’en apercevoir, mais tous parurent émus et recueillis, plus purs et plus sereins Ce miracle du Sauveur était un symbole de la résurrection des âmes. L'eau et l'hysope amère rappellent le baptême et la pénitence qui, au commandement du Sauveur, chassent de l'âme Satan et le péché, qui la retenaient dans les liens de la mort. . Jésus ensuite aspergea le jeune homme et fit sur lui un signe de croix avec la main. Alors une forme noire semblable à un épais nuage sortit du corps ; et Jésus dit : « Jeune homme, je te le commande, lève-toi. » Le jeune homme se mit sur son séant et regarda avec étonnement ceux qui l’entouraient. Le Seigneur dit : « Donnez-lui un vêtement » ; et on l’enveloppa d’un manteau. Aussitôt il se leva tout à fait et dit : « Qu’est-ce que ceci ? Pourquoi suis-je ici ? » On lui mit des chaussures ; et il marcha ; puis Jésus, le prenant par la main, le conduisit dans les bras de sa mère, qui s’élançait au-devant de lui. « Je vous rends votre fils, lui dit le Seigneur ; mais je vous le redemanderai quand il aura été régénéré par le baptême ». La mère était si remplie de joie, d’étonnement, de crainte respectueuse, et tellement hors d’elle-même, que, sans remercier Jésus, elle ne faisait que pleurer et serrer son fils contre son cœur. On le reconduisit chez lui, le peuple chantant des cantiques de louange. Le Sauveur les suivit avec les disciples jusqu’à la maison de la veuve, qui était très vaste et entourée de cours et de jardins. De toutes parts accouraient les amis de la famille : il y avait foule pour voir le ressuscité. Il prit un bain et fut revêtu d’une robe blanche. On lava les pieds à Jésus et à ses disciples, et on leur servit des rafraîchissements. Les heureux parents firent distribuer d’abondantes aumônes aux pauvres, qui s’étaient rassemblés autour de la maison pour exprimer leur joie de la résurrection de Martial. Ceux-ci reçurent des vêtements, du drap, du blé, des agneaux, des oiseaux et aussi de l’argent. Pendant ce temps, Jésus enseignait la multitude qui remplissait la cour de la veuve.

Le jeune homme, vêtu d’une robe blanche, courait tout joyeux de côté et d’autre, se montrait à tout le monde et distribuait des aumônes. C’était une vraie fête de voir les manifestations de sa joie, quand ses camarades d’école furent amenés dans la cour par leurs maîtres. Lorsqu’il s’approcha d’eux, plusieurs furent effrayés, craignant que ce ne fût un esprit ; et il courut sur eux et augmenta leur terreur en forçant sa voix. Comme ils prenaient la fuite, d’autres se moquèrent d’eux, et firent les braves ; ils donnèrent la main à Martial en regardant les timides avec dédain.

On prépara, dans la maison et dans les cours, un festin auquel tout le monde devait prendre part. Pierre, en qualité de parent de la veuve, qui était nièce de son beau-père, exprima son bonheur de la manière la plus vive, et remplit en quelque sorte les fonctions de père de famille. Jésus parla plusieurs fois au jeune homme en présence de la foule rassemblée, et je vis qu’elle put entendre ce qu’il disait, et qu’elle en fut très émue. Il ne parla jamais de ce jeune homme comme d’un mort ; mais il semblait vouloir exprimer que la mort, entrée dans le monde par le péché, l’avait lié et enchaîné pour l’achever dans le tombeau ; qu’il serait tombé aveuglé dans les ténèbres, et qu’il aurait ouvert les yeux trop tard, là où il n’y a plus ni miséricorde ni salut ; mais à la porte de l’enfer, la clémence de Dieu avait brisé ses chaînes, en considération de la piété de ses parents et de quelques-uns de ses ancêtres ; que maintenant il devait se faire délivrer de la maladie du péché, pour ne pas subir une captivité plus redoutable. Il enseigna sur les vertus des parents, qui profitent plus tard aux enfants, disant que Dieu, à cause de la sainteté des patriarches, avait jusqu’alors conduit et épargné Israël ; mais que, lié et enchaîné par la mort du péché, Israël se trouvait à cette heure, comme ce jeune homme, sur le bord du tombeau. C’était pour la dernière fois que la miséricorde de Dieu venait visiter son peuple. Jean avait préparé la voie par sa prédication puissante ; il avait cherché à réveiller les cœurs du sommeil de la mort, et Dieu, dans sa miséricorde, ouvrait pour la dernière fois à la lumière les yeux de ceux qui ne s’obstinaient pas à les tenir fermés. Il compara le peuple, dans son aveuglement, à ce jeune homme enveloppé dans le linceul et renfermé dans la bière, et auquel le salut s’était offert près du tombeau, lorsqu’il avait déjà passé la porte de la ville. « Comprenez, dit-il, ce qui serait arrivé d’horrible et d’épouvantable, si ceux qui portaient le mort n’avaient pas écouté ma voix, s’ils n’avaient ni déposé ni ouvert la bière, s’ils n’avaient pas délié les bandes du corps ; si enfin, par obstination, ils avaient achevé d’enterrer vivant celui qui n’était que fortement enchaîné par la mort ! N’est-ce pas la conduite des faux docteurs, des pharisiens qui détournent le peuple de la voie de pénitence, qui l’étranglent avec les liens de leurs lois, l’enferment dans la bière de leurs observances, et le jettent ainsi dans le tombeau éternel ? » Il conjura enfin les assistants de ne pas repousser les offres miséricordieuses de son Père céleste, mais de se hâter de faire pénitence et de recevoir le baptême et la vie éternelle.

Il est à remarquer que Jésus, en cette occasion, se servit de l’eau bénite : je crois que ce fut pour chasser les mauvais esprits. Plusieurs d’entre eux exerçaient leur empire sur quelques-uns des assistants qui, pleins de dépit, d’envie ou de maligne joie, pensaient que Jésus ne pourrait pas ressusciter le jeune homme. Je vis ces mauvais sentiments sortir d’eux sous la forme d’insectes de toute espèce. Lorsque le jeune homme fut ressuscité, je vis aussi au moment de l’aspersion un petit nuage d’insectes et de sales animaux de diverses grandeurs sortir du corps et disparaître dans le sein de la terre. J’ai pensé alors à ce qui s’était passé lorsque Jésus avait ressuscité d’autres morts. Pour ceux-là, il rappelait l’âme du mort, que je voyais séparée et éloignée de lui, enchaînée par ses fautes ; et elle venait au-dessus du corps et y rentrait : après quoi, le mort se relevait aussitôt. Mais pour le jeune homme de Naïm, il n’en fut pas ainsi : je ne vis point l’âme se séparer du corps ni rentrer en lui ; je vis la mort se soulever et se retirer du corps comme un fardeau dont le poids auparavant l’étouffait.

Après le repas, qui se prolongea jusque vers le soir, Jésus se rendit avec ses disciples dans un beau jardin que Maroni possédait à l’extrémité méridionale de la ville. Sur tout le chemin qu’il fit à travers la cité, il trouva des estropiés et d’autres malades, qu’il guérit. La ville entière était sur pied. Le jour commençait à disparaître, lorsque Jésus arriva au jardin. Maroni, les trois veuves, les amis de Maroni, les gens de sa maison et quelques docteurs de la synagogue s’y étaient rassemblés ; le jeune homme était aussi là avec quelques autres adolescents. Il y avait dans le jardin plusieurs berceaux ; devant le plus beau, dont le toit reposait sur des colonnes, on avait placé, sous des palmiers, un grand flambeau qui en éclairait l’intérieur. La lumière se reflétait d’une manière charmante sur les longues feuilles vertes et sur les arbres d’alentour ; les fruits se détachaient plus distinctement qu’en plein jour. Jésus enseigna d’abord en se promenant ; puis, après avoir mangé quelques fruits dans le berceau, il y fit encore une belle instruction. Il parla plusieurs fois avec le jeune homme qu’il avait ressuscité, de manière à être entendu des autres : ce fut une soirée ravissante. A une heure assez avancée de la nuit on retourna à la demeure de la veuve, où il y eut place pour tous dans les ailes de la maison.

A la nouvelle du séjour de Jésus à Naïm et de la résurrection du jeune homme, beaucoup de malades et d’autres personnes arrivèrent, pendant la nuit, de tous les environs, et remplirent la rue entière devant la maison de Maroni. Le jour suivant, Jésus en guérit un grand nombre. Il rétablit aussi la paix dans plusieurs familles : quelques femmes vinrent lui demander s’il ne pouvait pas leur donner des lettres de divorce, se plaignant beaucoup de leurs maris, et disant qu’elles ne pouvaient plus vivre avec eux. C’était une machination des pharisiens, qui, confondus par ses miracles, ne savaient comment trouver prise sur lui. Exaspérés au fond du cœur par ses succès, ils voulaient l’induire en tentation et l’amener à se prononcer contre la loi sur le divorce, pour pouvoir l’accuser d’hérésie. Jésus dit aux femmes qui se plaignaient : « Apportez-moi un vase de lait et un vase d’eau, et je vous répondrai ». Elles allèrent dans une maison voisine, et en rapportèrent les deux vases demandés ; Jésus alors mêla le lait avec l’eau et dit : « Séparez-moi maintenant le lait et l’eau, ensuite je vous séparerai ». Comme elles répondirent qu’elles ne le pouvaient pas, il parla de l’indissolubilité du mariage : Moïse n’avait permis de répudier les femmes qu’à cause de la dureté des cœurs ; mais les époux ne pouvaient pas être complètement séparés, parce qu’ils n’étaient plus deux, mais une seule chair ; dussent-ils ne plus vivre ensemble, le mari n’en était pas moins tenu de nourrir sa femme et ses enfants et de ne point se remarier. Il se rendit ensuite avec ces femmes dans leurs maisons, et parla en particulier aux maris, puis aux hommes et aux femmes ensemble. Il réprimanda les deux parties, mais surtout les femmes, puis il les réconcilia ; les maris versèrent des larmes ainsi que leurs épouses, et les uns et les autres furent désormais très unis. Les pharisiens en furent réduits à se dépiter davantage de voir leurs tentatives échouer encore une fois.

Lorsque le Sauveur quitta Naïm, Maroni, son fils, tous les gens de sa maison et beaucoup d’habitants l’accompagnèrent ; d’autres l’attendaient devant la porte de la ville avec des branches vertes à la main, ils l’accueillirent en chantant des psaumes à sa louange.