CHAPITRE L
Prédication et miracles de Jésus à Capharnaüm. — Il guérit le serviteur du Centurion Cornélius, et délivre un possédé. — Sagesse de Jésus dans ses guérisons.
Jésus se rendit ensuite dans la vallée de Capharnaüm, à la maison de sa mère ; ses disciples l’avaient quitté pour aller voir leurs familles. Toutes les saintes femmes étaient réunies, et son arrivée causa une grande joie. Pierre et les parents de Jésus assistèrent au repas. Cette fois encore Marie et les saintes femmes prièrent Jésus de passer le lendemain de l’autre côté du lac, à cause de l’exaspération des pharisiens. Il leur dit qu’elles pouvaient être sans inquiétude. Marie lui recommanda le serviteur malade du centurion Cornélius ; elle dit que Cornélius était un excellent homme ; qu’il avait montré, quoique païen, sa bienveillance pour les Juifs, en leur faisant bâtir une synagogue.
Le lendemain matin, Jésus partit pour Capharnaüm avec plusieurs disciples, dans le dessein d’aller chez le centurion Cornélius. Comme il arrivait à la maison de Pierre, située devant la ville, il rencontra les deux Juifs que Cornélius lui avait récemment envoyés. Ils le prièrent de nouveau d’avoir pitié du serviteur du centurion, « car, disaient-ils, il le mérite bien : il est ami des Juifs, il nous a fait bâtir une école, et il s’est même trouvé honoré de pouvoir faire cela pour nous ». Jésus leur répondit qu’ils pouvaient lui annoncer sa venue, et ils dépêchèrent un messager pour lui en porter l’assurance. Le centurion demeurait au nord de Capharnaüm, à peu de distance de la ville, sur le versant de la hauteur qui la dominait. A droite de la porte, Jésus prit le chemin de ronde le long des murailles de la cité, et il passa devant le logement d’un lépreux, à qui l’on avait permis de se creuser une chambre dans l’épaisseur du rempart. A quelques pas plus loin, Jésus pouvait apercevoir la maison de Cornélius ; celui-ci, dans son humilité, s’était agenouillé en avant de sa maison, et avait envoyé son messager au-devant de Jésus pour lui porter ces paroles : « Le centurion vous fait dire : Seigneur, ne vous donnez point tant de peine, car je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit ; mais dites un mot, et mon serviteur sera guéri ; car moi qui suis un homme soumis à la puissance d’autrui, ayant sous moi des soldats, je dis à celui-ci : Va, et il va ; à un autre : Viens, et il vient ; et à mon serviteur : Fais cela, et il le fait. Combien doit-il vous être plus facile d’ordonner à votre serviteur de guérir, et de faire qu’il soit en effet guéri ! » Ce qu’ayant ouï, Jésus fut dans l’admiration, et se tournant vers la foule, il dit : « En vérité, je vous le dis, je n’ai trouvé, même en Israël, une aussi grande foi. Je vous le dis, beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident, et auront place dans le royaume des cieux avec Abraham, Isaac et Jacob, tandis que les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents. » Il se tourna ensuite vers le centurion en disant : « Va, et qu’il te soit fait selon ta foi. » Le messager se hâta de reporter ces paroles au centurion agenouillé. Cornélius s’inclina jusqu’à terre, se releva et s’empressa de retourner chez lui ; mais à quelques pas de la maison, son serviteur vint au-devant de lui, enveloppé dans un drap de la tête aux pieds.
Jésus retourna aussitôt au logement du lépreux, devant lequel il fallait passer pour venir à la ville. Le lépreux sortit et se jeta à ses pieds en disant : « Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir. » Jésus lui répondit : « Etends les mains » ; puis il le toucha et lui dit : « Je le veux, sois guéri ». La lèpre se détacha alors et tomba, et Jésus ordonna à cet homme de se montrer aux prêtres, et d’offrir le don prescrit par Moïse en témoignage pour eux et de ne parler du miracle à personne. Le lépreux, qui était bien connu dans la ville, se rendit chez les pharisiens pour qu’ils examinassent s’il était véritablement guéri. Ceux-ci, tout exaspérés, lui firent subir un examen rigoureux ; mais ils furent obligés de constater sa guérison. Ils lui cherchèrent pourtant querelle, et le renvoyèrent avec dédain.
Après avoir guéri le lépreux, Jésus prit une rue qui conduisait au milieu de la ville. On y avait amené beaucoup de malades et de possédés, et il passa une heure entière à les guérir. Les malades étaient placés dans des cabanes qui se trouvaient autour d’un puits.
La veuve Maroni vint alors solliciter Jésus de se rendre auprès de son fils Martial, âgé de douze ans ; il était si malade, qu’elle craignait de ne pas le retrouver en vie en rentrant chez elle. Jésus lui dit de retourner sans inquiétude auprès de son enfant, qu’il irait le voir ; mais il ne dit pas quand il le ferait. Elle apportait des dons pour subvenir aux besoins de Jésus et de ses disciples. Toute consolée, elle se hâta de regagner sa maison, accompagnée de son serviteur. Cette femme, aussi bonne que riche, était la mère de tous les enfants pauvres de Naïm. Elle était, je crois, nièce du beau-père de Pierre.
Jésus se rendit à la synagogue, où se trouvaient réunis les futurs apôtres et un grand nombre de ses disciples et de ses amis, ainsi que plusieurs femmes ses parentes ou attachées à sa personne. Les pharisiens et les saducéens avaient résolu de lui faire ce jour-là une vive opposition. Ils avaient soudoyé des gens pour exciter un tumulte, à la faveur duquel ils le chasseraient de l’assemblée ou même se saisiraient de lui ; mais il arriva tout autre chose. Jésus commença par une harangue forte et véhémente ; il parla sans ménagement aucun, comme quelqu’un qui a pouvoir et autorité. L’exaspération des pharisiens en vint au point qu’ils allaient faire éclater leur colère, lorsque tout à coup il s’éleva dans la synagogue une grande rumeur : un habitant de la ville qui était possédé d’un démon impur, et qu’on tenait enchaîné à cause de ses fureurs, avait brisé ses liens tandis que ses gardiens assistaient à la prédication. Il se précipita comme une furie au milieu de l’assemblée, en poussant des cris affreux et, s’étant frayé un passage à travers la foule qui mêlait ses cris aux siens, il pénétra jusqu’à la place d’où prêchait le Seigneur, et s’écria : « Qu’y a-t-il entre nous et vous, Jésus de Nazareth ? Etes-vous venu pour nous chasser ? Je sais que vous êtes le Saint de Dieu. » Jésus, sans s’émouvoir et se tournant à peine vers lui du haut de la chaire, le menaça en disant : « Tais-toi et sors de cet homme ». Aussitôt l’homme se calma ; et le démon, après l’avoir déchiré et jeté à terre, sortit de lui comme une épaisse vapeur. Cet homme, tout pâle, quoique tranquille, se prosterna la face contre terre en pleurant. Tous avaient été témoins de cette scène terrible, manifestation merveilleuse de la puissance de Jésus. L’épouvante des assistants fit bientôt place à des murmures d’admiration ; les pharisiens eux-mêmes avaient perdu toute leur hardiesse et se parlaient entre eux. « Qu’est-ce que ceci ? disaient-ils ; il commande avec force et puissance aux esprits impurs, et ils sortent ». Jésus continua à enseigner sans la moindre interruption. Le possédé délivré, dont la faiblesse et la maigreur étaient extrêmes, fut ramené chez lui par sa femme et par quelques-uns de ses parents qui se trouvaient là. Les exercices de la synagogue terminés, il vint à Jésus qui sortait, le remercia et lui demanda ce qu’il devait faire. Le Sauveur l’exhorta à se corriger de ses défauts, de peur qu’il ne lui arrivât quelque chose de pire, et l’engagea à faire pénitence et à recevoir le baptême. Il reprit son travail, ayant recouvré la santé et la paix. Des esprits impurs de cette espèce s’emparaient souvent des hommes qui se livraient sans frein à la satisfaction de leurs appétits charnels.
Les pharisiens s’étaient dit les uns aux autres : « Nous ne pouvons rien contre lui pour le moment ; il a trop de partisans ; nous nous bornerons à le contredire de temps en temps, nous manderons tout ce qui se passe à Jérusalem, et nous attendrons qu’il se rende au Temple pour la fête de Pâques ».
Cependant un grand nombre de malades s’étaient rassemblés dans les rues ; les uns étaient venus la veille, un peu avant le sabbat ; les autres, incrédules jusqu’alors, arrivaient de tous les coins de la ville, au bruit des guérisons opérées par Jésus. Quelques-uns d’entre eux déjà venus plusieurs fois, mais n’ayant reçu qu’un soulagement passager, revenaient le trouver encore. Je reçus à ce sujet l’explication suivante : ces malades étaient de ces âmes tièdes, faibles, paresseuses, qui changent plus difficilement de vie que les grands pécheurs à passions ardentes. Madeleine ne se convertit qu’à force de combats et après plusieurs chutes ; mais sa transformation fut entière. Le retour de Dina fut subit. Marie la Suphanite, qui languissait depuis longtemps, ressuscita tout d’un coup. La conversion de toutes les grandes pécheresses fut rapide et complète. Le vigoureux Paul fut frappé comme par un coup de foudre. Judas, qui fut au contraire toujours flottant, finit par se perdre. De même Jésus, dans sa sagesse, délivrait immédiatement des maux graves et violents, parce que, chez ceux qui en souffraient, la volonté était ou entièrement anéantie comme chez les possédés, ou paralysée par la douleur comme dans les cas de maladies mortelles. Quant aux gens maladifs, que leurs souffrances empêchaient seulement de pécher et qui n’étaient pas véritablement convertis, il les renvoyait souvent en les exhortant à changer de vie, ou se bornait à les soulager afin de maîtriser leur âme par les chaînes qui les enveloppaient. Jésus aurait pu les guérir tous sur-le-champ, mais il ne guérissait que ceux qui croyaient et faisaient pénitence ; souvent il les mettait en garde contre les rechutes. Plusieurs fois cependant il guérissait immédiatement des personnes légèrement malades, quand cela était salutaire à leur âme. Il n’était pas venu pour guérir les corps en facilitant le péché, mais pour sauver et délivrer les âmes.
Je vois toujours, dans chaque espèce de maladie, un dessein de Dieu, et comme le symbole d’une dette personnelle ou étrangère que l’homme, qu’il connaisse ou non sa culpabilité, doit payer ; ou bien j’y vois des épreuves, des voies de Dieu, des indulgences accordées par le Seigneur et dont le malade doit faire son profit ; personne ne souffre sans l’avoir mérité. Si nous disons que nous n’avons pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes, car le Fils de Dieu a dû prendre sur lui les péchés du monde pour les effacer, et celui qui veut être son disciple doit le suivre et porter sa croix. La patience et la joie dans les afflictions et l’union de nos souffrances à celles de Jésus-Christ faisant essentiellement partie de la perfection, le désir de ne pas souffrir est déjà lui-même une imperfection notable. L’homme a été créé parfait, et nous devons renaître parfaits aussi. Toute guérison est une pure grâce, une grande miséricorde de Dieu envers les pauvres pécheurs qui ont mérité plus que la maladie : la mort, dont le Sauveur a délivré par la sienne tous ceux qui croient en lui et mènent une vie conforme à leur foi.
Ce jour-là, je vis Jésus guérir ainsi beaucoup de possédés, de paralytiques, d’hydropiques, de goutteux, de muets, d’aveugles et d’autres personnes gravement malades, tandis qu’il passa outre devant d’autres qui pouvaient encore se tenir debout. Il y en avait parmi eux qui avaient été soulagés plusieurs fois par Jésus, mais qui, ne s’étant pas convertis sérieusement, étaient retombés dans leurs misères morales et physiques. Comme Jésus passait devant eux, ils s’écrièrent : « Seigneur, Seigneur, vous guérissez de toutes les maladies graves, et vous ne me guérissez pas ! Seigneur, ayez pitié de moi, je suis redevenu malade ! » Alors Jésus dit : « Pourquoi ne tendez-vous pas les mains vers moi ! » Tous alors tendirent les mains vers lui en disant : « Seigneur, voici nos mains ! » Mais il dit : « Vous n’étendez que les mains du corps ; mais je ne puis point saisir en vous celles du cœur : vous les fermez et ne me les donnez pas, car vous êtes remplis de ténèbres ». Il continua à enseigner sur ce sujet, puis il en guérit plusieurs qui se convertirent ; il en soulagea quelques autres ; devant un certain nombre enfin, il passa sans s’arrêter.
Dans l’après-midi il alla se promener sur les bords du lac avec tous ses disciples et ses parents, et il les enseigna de nouveau. La sainte vierge, Dina, Marie la Suphanite, Laïs, Athalie, Sabia, Marthe et quelques autres femmes étaient aussi allées en promenade aux environs de Bethsaïde, au-dessus de la maison des lépreux. Une caravane de païens, dont un grand nombre avaient amené leurs femmes, se tenait en cet endroit sous leurs tentes. C’étaient, je crois, des habitants de la haute Galilée. La sainte Vierge alla voir leurs femmes, qui s’étaient assises en cercle ; et tantôt debout, tantôt assise au milieu d’elles, elle les consola et les instruisit. Elles lui adressèrent des questions sur beaucoup de choses qu’elles ignoraient. Marie les leur expliqua et leur parla des patriarches, des prophètes et de Jésus.
Le Seigneur enseigna une foule de peuple sur la hauteur où était situé le jardin de Zorobabel. Il leur raconta plusieurs paraboles. Comme les disciples ne le comprenaient pas encore, il se retira avec les futurs apôtres et, s’étant mis à leur expliquer la parabole du semeur, il leur montra le danger d’arracher le froment avec l’ivraie. C’était Jacques le Majeur, qui lui avait dit que ses propres disciples ne le comprenaient pas, et qu’ils avaient demandé pourquoi il ne parlait pas plus clairement. Jésus répondit qu’il leur expliquerait tout, mais qu’à cause des faibles et des étrangers les mystères du royaume de Dieu devaient être exposés en paraboles : car ils s’en effrayaient, parce que dans l’état déplorable où ils se trouvaient, les mystères leur paraissaient un lourd fardeau. Il était donc nécessaire de les leur montrer sous le voile de paraboles, afin que cette connaissance pût germer et croître en eux ; c’est ainsi qu’on cache dans le sein de la terre la semence qui renferme l’épi. Il leur dit comment il fallait se préparer à le suivre, et ajouta que bientôt ils ne le quitteraient plus, et qu’il ne laisserait rien d’obscur pour eux. Je me rappelle encore que Jacques le Majeur lui dit : « Maître, pourquoi donc est-ce à nous que vous expliquez ces mystères, et pourquoi voulez-vous que nous, ignorants, nous les annoncions aux autres ? Dites plutôt à Jean-Baptiste, cet homme d’une si grande foi, qui vous êtes en réalité ? il pourrait mieux le divulguer ». J’ai oublié la réponse de Jésus.
Vers le soir, Jésus retourna à la synagogue pour y terminer l’instruction du sabbat. Les pharisiens, qui s’étaient enhardis de nouveau, recommencèrent à lui faire opposition au sujet de la rémission des péchés qu’il s’arrogeait. Quelques-uns d’entre eux, qui avaient assisté au festin donné à Gabara lui reprochèrent d’avoir dit à Marie-Madeleine que ses péchés lui étaient remis. D’où le savait-il ? Qui lui avait donné ce pouvoir ? C’était un blasphème. Jésus sut constamment les réduire au silence par ses réponses. Ils voulaient ensuite le pousser à dire qu’il n’était pas un homme, mais un Dieu. Jésus tourna de nouveau leurs paroles à leur confusion. Cela se passa dans l’avant-cour de la synagogue. Comme à la fin ils se mirent à exciter un grand tumulte par leurs clameurs, Jésus se déroba à leurs regards au milieu de la foule, de sorte qu’ils ne purent savoir où il était passé. Il se rendit par le ravin qui était derrière la synagogue au jardin de Zorobabel, et de là il prit des sentiers détournés pour venir à la maison de sa mère. Il y passa une partie de la nuit, s’entretenant avec elle et avec les autres saintes femmes.