CHAPITRE XLIX
Prédication de Jésus à Gabara, et conversion de Madeleine.
En quittant Giscala, Jésus, au lieu d’aller à Béthulie, qui en était tout près, se dirigea vers Gabara, ville assez considérable, située au pied d’une montagne qui se dressait à pic derrière elle comme une haute muraille.
Marthe, Véronique, Jeanne Chusa et Anne, fille de Cléophas, venaient de faire le voyage de Béthanie à Capharnaüm. Sur le chemin, Dina la Samaritaine et Marie la Suphanite d’Ainon s’étaient jointes à elles. Puis Marthe les avait quittées pour aller voir Madeleine à Magdalum, qui n’était qu’à une lieue de là.
Marthe s’était rendue chez Madeleine pour la décider à assister, avec Dina la Samaritaine et Marie la Suphanite, à une prédication que Jésus devait faire le surlendemain, sur la montagne de Gabara. Madeleine l’accueillit d’une manière assez bienveillante, dans une aile délabrée du château et la conduisit à une pièce voisine de ses somptueux appartements. Il y avait en elle un mélange de vraie et de fausse honte ; d’une part elle rougissait de sa sœur, pieuse, simple, mal mise, qui s’était associée aux amis de Jésus, dédaignés de ses compagnons de plaisir ; d’autre part, elle rougissait de sa conduite en présence de sa sœur, et elle n’osait pas l’introduire dans les appartements qui étaient le théâtre de ses folies et de ses désordres. Madeleine avait l’âme brisée, mais elle n’avait pas la force de s’affranchir de son joug honteux ; elle était pâle et consumée par le chagrin. Sa position, d’ailleurs, était moins brillante et moins indépendante qu’autrefois. L’homme avec qui elle vivait dans le péché lui était à charge, principalement parce que c’était un homme très peu élevé de sentiments. De plus et surtout elle avait déjà été touchée une fois par l’enseignement du Seigneur.
Marthe la traita avec autant de discernement que d’affection. Elle lui dit : « Dina la Samaritaine et Marie la Suphanite, deux femmes aimables et spirituelles que tu connais, t’invitent à aller avec elles entendre l’enseignement de Jésus sur la montagne. C’est tout près de toi, et elles seraient charmées de jouir de ta compagnie. Tu n’auras pas à rougir d’elles devant le peuple : tu sais que leur mise est convenable et de bon goût et leurs manières distinguées. La foule innombrable, l’éloquence merveilleuse du Prophète, les guérisons qu’il opère, la hardiesse avec laquelle il attaque les pharisiens, tout cela sera pour nous le plus beau des spectacles. Véronique, Jeanne Chusa et la mère de Jésus, qui te veut tant de bien, moi-même enfin, nous sommes toutes persuadées que tu ne te repentiras point d’avoir accepté notre invitation. Je pense que cette diversion pourra t’égayer un peu ; tu parais maintenant trop isolée, il n’y a personne auprès de toi qui sache apprécier ton cœur et tes talents. Oh ! si tu voulais passer quelque temps avec nous à Béthanie ! Nous entendons des choses si admirables et nous avons tant de bien à faire ! et toi tu as toujours eu le cœur tendre et charitable ! mais au moins viens demain avec nous à Damna ; nous autres femmes nous sommes à l’hôtellerie ; mais tu pourras avoir un appartement à part, et tu ne seras obligée de recevoir que les personnes que tu connais, etc. » Ainsi parla Marthe à sa sœur, évitant avec le plus grand soin tout ce qui pouvait la froisser. La mélancolie de Madeleine la disposait à accepter la proposition ; cependant elle fit d’abord quelques difficultés, mais elle céda bientôt, et promit à Marthe d’aller avec elle à Damna le lendemain. Elles dînèrent ensemble, et dans la soirée Madeleine vint plusieurs fois voir Marthe. Le même soir, Marthe et Anne de Cléophas prièrent Dieu de rendre ce voyage salutaire à Madeleine.
La prédication qui devait avoir lieu sur la montagne de Gabara avait été annoncée plusieurs jours d’avance : des troupes nombreuses d’hommes et de femmes s’y rendirent de tous les environs, à plusieurs lieues à la ronde, et campèrent tout autour de la montagne. Au milieu d’une enceinte, on apercevait une chaire en pierre dont on ne s’était point servi depuis longtemps. Il arriva aussi des païens de Cydessa et des environs d’Adama, ville située au bord du lac Mérom. Tous ces gens amenaient leurs malades, et ils apportaient avec eux d’abondantes provisions. Pierre, André, Jacques, Jean et tous les autres disciples, avaient déjà rejoint Jésus à Gabara. Le nombre des disciples, amis et parents du Sauveur, s’élevait jusqu’à soixante personnes. Il eut, le jour même où Marthe était chez sa sœur, plusieurs entretiens avec des pharisiens et des hérodiens ; il enseigna et opéra des guérisons dans plusieurs quartiers de la ville ; il passa le reste de la journée en promenades et en entretiens avec les amis qui survenaient. Il recevait les disciples qui étaient ses parents ou ses amis intimes en leur prenant les deux mains et en appuyant leurs joues contre les siennes pour leur donner un baiser fraternel Note de la sœur Emmerich : Pierre avait un caractère surprenant : il était excessivement zélé et ardent pour ce qui était bien et juste ; mais, quand il lui était échappé de parler ou d'agir déraisonnablement, il devenait, au premier avertissement, confus, timide et humble. André était calme, ferme et infatigable, sans souci ni inquiétude.
L'Evangile ne raconte aucune particularité, sinon quand il s'agit des disciples ou des personnes dont l'individualité, représente certains types dans l'Eglise. Il omet les superfluités et évite les répétitions. Ainsi les histoires de toutes les pécheresses sont représentées par l'histoire de la seule Madeleine. On n'y trouve des paroles des apôtres que les plus significatives. C'est comme lorsqu'on dit d'un homme : « C'est une excellente tête ; il a un cœur tendre, c'est un homme à toutes mains ; il a des pieds agiles ; il est aisé d'émouvoir sa bile ». On ne croit pas nécessaire de parler de ses genoux, de ses épaules, de ses oreilles, de son estomac, de sa poitrine, etc., à moins qu'on ne veuille indiquer les vertus ou les vices dont ces organes sont les instruments. L'Evangile par les mêmes motifs parle peu de Marie, un peu plus de Madeleine et de Marthe ; tout y est combiné pour le profit et le plus grand bien des hommes de tous les temps, et non pour le profit et le bien d'une certaine époque ; l'Evangile omet ce qui aurait pu édifier un peuple, une époque, mais être occasion de scandale pour d'autres hommes et d'autres temps. Des prédications de Jésus qui duraient souvent plusieurs heures, l'Evangile nous communique seulement les enseignements principaux, les sentences les plus instructives : ce sont les résumés de ses doctrines, de ses exhortations, de ses tendances ; car il enseignait ce qui était nécessaire aux différentes individualités, et comme il revenait souvent dans les mêmes endroits, il répétait ses instructions en les développant et en les éclaircissant. .
Le lendemain donc, Marie Madeleine se rendit à Damna, accompagnée de Marthe, d’Anne de Cléophas et d’une servante. Elle fit le voyage sur un âne, n’ayant pas l’habitude des longues promenades à pied. Elle était élégamment mise, mais non avec le luxe exagéré qu’elle étala plus tard, lorsqu’elle se convertit pour la seconde fois. Elle descendit dans l’hôtellerie où étaient les saintes femmes, mais elle prit un appartement à part et n’alla voir ni Marie, ni Véronique. Elle reçut l’une après l’autre la visite de la Suphanite et de la Samaritaine. Elles s’entretinrent courtoisement et familièrement ensemble ; cependant la familiarité de ces pécheresses converties n’était pas sans une certaine réserve ; il me semblait voir d’anciens camarades rencontrant un officier qui s’est fait prêtre. Mais cet embarras se dissipa bien vite au milieu des larmes et autres témoignages de sympathie féminine.
Le jour suivant, Madeleine avec sa servante, Marie la Suphanite, Dina et Anne de Cléophas arrivèrent de grand matin sur la montagne. Une foule innombrable de peuple s’était rassemblée tout autour. On amenait un grand nombre de malades, qu’on classait suivant les espèces de maladies, les uns près, les autres loin. On avait aussi dressé, pour les mettre à l’abri, des tentes et des berceaux de verdure. Au sommet de la montagne, les disciples de Jésus rangeaient amicalement les gens et les aidaient de diverses manières. Une couverture était étendue au-dessus de la chaire, et plusieurs pavillons abritaient les auditeurs ; Madeleine et ses quatre compagnes occupaient des places commodes, non loin de la chaire : les femmes se tenaient ensemble.
Vers dix heures, Jésus arriva au sommet de la montagne avec ses disciples ; il était suivi des pharisiens, des hérodiens et des saducéens. Il monta aussitôt en chaire ; les disciples se tenaient d’un côté, les pharisiens de l’autre, tous rangés en cercle. Pendant la prédication, Jésus fit plusieurs pauses, afin que les auditeurs pussent céder la place à d’autres et aller prendre quelques rafraîchissements ; lui-même en prit une fois. Cette instruction fut une des plus sévères et des plus véhémentes qu’il eût jamais données. Avant la prière, il dit à ses auditeurs qu’ils ne devaient pas se scandaliser s’il appelait Dieu son père, car celui qui fait la volonté du Père céleste est son fils, et il leur montra qu’il faisait la volonté du Père. Puis il pria son Père à haute voix, et commença à prêcher la pénitence avec la sévérité des prophètes. Il embrassa tout ce qui s’était passé depuis le temps de la promesse ; il représenta les menaces des prophètes et leur accomplissement, comme des figures du temps présent et du prochain avenir. Il prouva l’avènement du Messie par l’accomplissement des prophéties. Il parla du précurseur Jean, qui avait préparé la voie ; il avait fidèlement rempli sa mission, mais eux étaient restés endurcis. Il releva leurs vices, leur hypocrisie et leur idolâtrie de la chair. Il peignit des plus vives couleurs les pharisiens, les saducéens et les hérodiens. Il parla avec beaucoup d’ardeur de la colère de Dieu, du jugement qui était proche, de la ruine de Jérusalem et du Temple, et des calamités qui frapperaient leur pays. Il parla du second avènement du Messie au dernier jour, de la confiance que devaient avoir ceux qui craignaient Dieu, et des consolations qui leur étaient réservées. Enfin il parla de la grâce, disant qu’elle leur serait ôtée pour être donnée aux païens.
S’adressant ensuite aux disciples, il les exhorta à la fidélité et à la persévérance, et leur dit qu’il les enverrait partout pour enseigner à tous la voie du salut. Il leur ordonna de ne point s’attacher aux pharisiens, ni aux saducéens, ni aux hérodiens, indiquant ces derniers par des comparaisons frappantes, et même tout à fait claires. Cela excita d’autant plus leur dépit que la plupart n’étaient liés que secrètement avec cette secte, et ne voulaient point porter le nom d’hérodiens On pourrait opposer cette conduite de Jésus aux ménagements que certaines âmes, bien intentionnées sans doute, mais abusées par l'esprit du siècle, croient devoir accorder aux fauteurs de systèmes ou d'idées anti-catholiques. La vraie charité met avant tout les intérêts de la vérité, qui est le Christ. Quand l'erreur est scandaleuse, il importe avant tout qu'elle soit démasquée. .
Dans cette prédication, Jésus avait souvent cité les prophètes. Il dit aussi que s’ils n’acceptaient pas le salut, il leur arriverait pis qu’à Sodome et à Gomorrhe. A ce mot, les pharisiens crurent le trouver en défaut ; et, pendant une pause, ils lui demandèrent si cette montagne, cette ville, toute cette contrée, devaient être abîmées avec eux tous, et comment il pouvait leur arriver quelque chose de pire. Jésus répondit qu’à Sodome les pierres avaient été précipitées dans l’abîme, mais non pas toutes les âmes ; car ils n’avaient pas connu la promesse, ils n’avaient pas eu la loi ni les prophètes ; il ajouta d’autres paroles qui me semblèrent se rapporter à sa descente aux limbes et à la délivrance de plusieurs habitants de Sodome. Les Juifs ne le comprirent pas ; mais moi, je me réjouis comme un enfant d’apprendre que toutes ces âmes n’étaient pas perdues Il est assez probable, en effet, que le terrible châtiment du Seigneur dut en amener un certain nombre au repentir. Saint Pierre, dans sa première épître (Ch. III, v. 19 et 20), enseigne positivement la même chose, par rapport au déluge universel. . Jésus dit ensuite aux Juifs d’alors, que tout leur avait été donné, qu’ils avaient été choisis de Dieu pour être son peuple, qu’ils avaient tous reçu l’enseignement et les remontrances, la promesse et son accomplissement ; mais que, s’ils repoussaient tout cela et persistaient dans leur incrédulité, ce ne seraient pas les pierres et les montagnes qui seraient précipitées dans l’abîme, car elles obéissaient à leur Seigneur, mais leurs âmes infidèles et leurs cœurs endurcis. C’était là quelque chose de pire que ce qui était arrivé à Sodome.
Après avoir si sévèrement exhorté les pécheurs à la pénitence et prédit le châtiment inévitable des obstinés, Jésus montra de nouveau toute la tendresse de son cœur ; les yeux mouillés de larmes de compassion, il appela à lui tous les pécheurs. Il pria son Père de toucher les cœurs, afin que les pécheurs revinssent enfin à lui, ne fût-ce que quelques-uns, ne fût-ce qu’un seul, quand même il serait chargé des plus grands crimes ! S’il pouvait seulement gagner une âme il voulait tout partager avec elle ; il voulait tout donner pour elle et sacrifier pour elle jusqu’à sa vie. Il s’écria, en étendant les bras vers tous : « Venez à moi vous tous qui prenez de la peine et qui êtes chargés ; venez pécheurs, faites pénitence, croyez et partagez le royaume des cieux avec moi ! » Il tendit aussi les bras vers les pharisiens et vers tous ses ennemis, afin que quelqu’un d’eux, au moins un seul, vînt à lui.
Quoique Madeleine eût pris place au milieu des autres femmes avec des airs de belle et grande dame qui sait se maîtriser, elle avait cependant, dès le commencement, éprouvé de la honte et une émotion très vive. D’abord elle promena ses regards sur la foule qui l’entourait ; mais lorsque Jésus parut et se mit à enseigner, ses yeux et son âme s’attachèrent de plus en plus à lui. Elle fut vivement impressionnée de son exhortation à la pénitence, de la peinture qu’il fit du vice, de ses menaces de châtiment ; elle ne put y tenir, et se mit à trembler et à pleurer sous son voile. Quand il sollicita les pécheurs avec tant de bonté et avec de si vives instances de venir à lui, les auditeurs furent saisis ; il y eut un mouvement dans l’assemblée, et la foule se porta en avant. Mais lorsqu’il dit : « Oh ! si une seule âme voulait venir à moi ! » Madeleine se sentit tellement entraînée, qu’elle voulut aller jusqu’à lui. Elle fit même un pas ; mais les autres femmes la retinrent pour ne point causer de désordre, et lui dirent : « Plus tard, plus tard ! » Son agitation fut à peine remarquée de ses voisins, parce que tous étaient suspendus aux lèvres du Seigneur. Mais Jésus, qui lisait dans le cœur de Madeleine, lui adressa aussitôt des paroles de consolation ; il ajouta « que si seulement une étincelle de pénitence, de repentir, de foi, d’espérance, d’amour était tombée avec ses paroles dans un pauvre cœur égaré, elle ne s’éteindrait pas, elle se ranimerait et allumerait un feu que lui-même voulait nourrir, attiser et faire monter jusqu’au Père céleste ». Ces paroles consolèrent Madeleine ; la paix rentra dans son âme, et elle se rassit à sa place parmi les autres femmes.
Il était environ six heures, et le soleil commençait à descendre derrière la montagne. Jésus pendant sa prédication s’était tenu tourné vers l’occident L'occident païen devait être le principal théâtre des conversions opérées par Jésus et son Eglise. ; car de la chaire on faisait face à ce côté, et il n’y avait personne derrière lui. Le Seigneur fit alors une prière, bénit l’assemblée et la congédia. Puis il ordonna aux disciples d’acheter des aliments aux gens qui en avaient apporté et de les distribuer aux pauvres et aux nécessiteux, de telle sorte que chacun pût emporter quelque chose chez lui. Une partie des disciples se mit aussitôt à l’œuvre ; la plupart des assistants donnèrent gratuitement des vivres ; les autres en vendirent volontiers ; car ces disciples étaient bien connus dans le pays, et ils faisaient leurs demandes du ton le plus affectueux ; ainsi les pauvres furent bien pourvus, et rendirent grâces à la charité du Seigneur. Pendant ce temps, les autres disciples se rendirent avec Jésus auprès des nombreux malades qu’on avait placés au bord du chemin, dans un repli de la montagne. Avant son départ, Simon Zabulon, le chef de la synagogue, rappela à Jésus qu’il l’avait invité à souper chez lui, et le Seigneur lui répondit qu’il irait. Les pharisiens et les autres ennemis du Sauveur retournèrent à Gabara, dépités, émus, surpris, exaspérés. Mais, comme chacun avait honte de laisser voir son émotion aux autres, ils se mirent, chemin faisant, à critiquer et à censurer Jésus, son enseignement et sa conduite, si bien qu’arrivés à la ville, ils étaient, comme auparavant, remplis de complaisance en eux-mêmes.
Madeleine et ses quatre compagnes suivirent Jésus auprès des femmes malades, et se montrèrent prêtes à les secourir autant qu’elles pourraient. Madeleine était très émue, et les misères dont elle était témoin l’ébranlèrent encore davantage. Jésus s’occupa d’abord assez longtemps des hommes ; il en guérit un très grand nombre, et les hymnes chantés par eux et par leurs compagnons, qui s’en retournaient, remplissaient les airs. Lorsqu’il s’approcha des femmes malades avec ses disciples au travers de la foule, le peuple, en se pressant, se retira pour lui faire place, de sorte que Madeleine et ses compagnes furent contraintes de s’effacer un peu. Cependant Madeleine épiait l’occasion et cherchait le moyen de s’approcher du Seigneur ; mais il se dirigeait toujours du côté opposé.
Jésus guérit plusieurs femmes sujettes à des pertes de sang et qui se tenaient à l’écart. Mais quelle ne fut pas l’émotion de la délicate Madeleine, si peu accoutumée au spectacle des souffrances humaines, et quels souvenirs, quels sentiments de reconnaissance se réveillèrent au cœur de Marie la Suphanite, lorsque six femmes, attachées ensemble trois par trois, furent amenées de force à Jésus par des filles robustes qui les traînaient avec de longues courroies. Elles étaient possédées par d’horribles esprits impurs. C’étaient les premières possédées que je voyais ainsi entraînées publiquement devant le Sauveur. D’ordinaire ces démoniaques étaient douces et paisibles, et elles ne se faisaient aucun mal les unes aux autres ; mais, quand elles se trouvaient près des hommes, elles devenaient furieuses, s’élançaient vers eux, criaient et se roulaient par terre dans les convulsions les plus affreuses. C’était un spectacle horrible ! On les avait liées et tenues à l’écart pendant que Jésus prêchait ; maintenant on les lui amenait. Dès qu’on s’était mis en marche, elles avaient opposé une vigoureuse résistance : Satan, qui redoutait le Seigneur, les tourmentait cruellement. Elles poussaient des cris terribles, et leurs membres se tordaient d’une manière effrayante. Jésus, à leur approche, se tourna vers elles, leur ordonna de se taire et de rester tranquilles : aussitôt elles devinrent silencieuses et immobiles. Alors il s’avança vers elles, les fit délier et leur commanda de s’agenouiller ; puis il pria et leur imposa les mains. Elles tombèrent aussitôt dans une courte défaillance pendant laquelle l’ennemi sortit d’elles comme une sombre vapeur. Leurs parents les relevèrent, et, versant des larmes, elles se tinrent voilées devant Jésus ; ensuite elles se prosternèrent à ses pieds pour lui rendre grâces. Le Seigneur les exhorta à se convertir, à se purifier et à faire pénitence, si elles ne voulaient pas retomber au pouvoir des esprits impurs.
Vers le soir, Jésus avec ses disciples descendit à Gabara. Un grand nombre de personnes, parmi lesquelles plusieurs pharisiens, l’accompagnaient, marchant les uns devant, les autres derrière lui. Madeleine, cédant à une impulsion irrésistible et ne songeant plus à sa réserve mondaine, suivit de près le Seigneur et se mêla à la foule des disciples. Ses compagnes, qui ne voulaient pas la quitter, en firent autant. Comme elles s’efforçaient d’être aussi près que possible du Sauveur, contrairement aux usages, les disciples lui en parlèrent. Mais, se tournant vers eux, il dit : « Laissez-les, ce qu’elles font ne vous regarde pas ». Arrivé à la ville, il trouva, dans l’avant-cour de l’auberge où Simon Zabulon avait disposé le festin, une grande foule de malades et de pauvres qui s’y étaient introduits pendant qu’il s’y rendait ; ils implorèrent son secours et il vint aussitôt auprès d’eux, les exhorta, les consola et les guérit. Sur ces entrefaites, Simon Zabulon parut accompagné de quelques autres pharisiens ; il le pria de vouloir bien ne pas différer plus longtemps de venir au festin où tous les convives l’attendaient ; il ajouta qu’il avait fait assez de choses aujourd’hui, et que ces gens pouvaient bien être ajournés pour cette fois. Mais Jésus lui répondit : « Ce sont mes hôtes, à moi ; je les ai invités, et je dois avant tout leur donner mes soins ; en m’invitant, tu as invité ceux-ci ; je n’irai à ton festin qu’après les avoir secourus, et je les amènerai avec moi ». Les pharisiens furent donc obligés de se retirer et de faire dresser des tables dans les portiques de l’avant-cour pour ces nouveaux conviés. Jésus, après avoir guéri tous les malades, les fit conduire, ainsi que les pauvres, par ses disciples, aux tables qu’on venait de dresser pour eux.
Madeleine et les quatre femmes avaient suivi Jésus jusqu’à l’hôtellerie, et elles se tenaient sous l’un des portiques de l’avant-cour, devant la salle à manger. Cependant Jésus se mit à table avec une partie de ses disciples. Le repas était magnifique, et Jésus ordonna souvent à ses disciples de porter des mets aux tables des pauvres, de les servir et de manger avec eux. Il enseigna pendant le repas, et les pharisiens disputèrent vivement contre lui ; je ne me souviens plus sur quoi, car je regardais toujours Madeleine, qui s’était approchée de l’entrée de la salle, avec ses compagnes. Elle avançait toujours, et les quatre femmes la suivaient à quelque distance.
Tout à coup elle entra, la tête voilée et humblement inclinée, tenant à la main un petit flacon de couleur blanche, qui était bouché avec un bouquet d’herbes. Elle s’approcha rapidement de Jésus par derrière et lui répandit le flacon sur la tête ; puis elle prit des deux mains l’extrémité de son voile et le passa sur la tête du Seigneur, comme si elle eût voulu lui lisser les cheveux et essuyer le parfum qui s’écoulait. Elle fit tout cela avec célérité, et se retira aussitôt quelques pas en arrière. La discussion animée s’arrêta tout à coup. Tous se taisaient, regardant Jésus et cette femme. Le parfum exhalait son odeur. Jésus était serein ; mais plusieurs des convives secouaient la tête, regardant Madeleine avec mécontentement, et chuchotaient entre eux. Simon Zabulon semblait particulièrement dépité, et Jésus lui dit : « Je sais bien ce que tu penses, Simon ; tu te dis en toi-même qu’il n’est pas convenable que j’aie permis à cette femme de m’oindre la tête. Tu te dis que c’est une pécheresse ; mais tu as tort, car, aimant beaucoup, elle a fait une chose que tu avais négligée. Tu ne m’avais pas rendu tous les honneurs qu’on doit à son hôte ». Puis se tournant vers Madeleine, qui se tenait encore derrière lui, il lui dit : « Allez en paix ! beaucoup de péchés vous sont remis ». Alors Madeleine retourna vers les autres femmes, et elles quittèrent la maison. Jésus parla d’elle aux convives, disant qu’elle avait un cœur bon et compatissant ; il parla de la sévérité avec laquelle on juge les fautes connues et publiques, tandis que souvent on en cache de beaucoup plus grandes au fond de son cœur. Il continua encore longtemps à enseigner ; puis il retourna avec les disciples à l’hôtellerie où il était descendu.
Madeleine était profondément touchée et ébranlée de tout ce qu’elle avait vu et entendu. Son âme dévouée et généreuse avait voulu honorer Jésus et lui donner un témoignage de ses sentiments. Elle avait vu avec douleur que les pharisiens ne lui avaient rendu, ni à son arrivée ni pendant le repas, aucun hommage particulier, à lui le plus admirable, le plus saint, le plus éloquent des docteurs, le plus charitable et le plus puissant des thaumaturges : aussi se sentit-elle poussée, par une impulsion intérieure, à l’honorer à la place de tous ; car elle n’avait pas oublié les paroles de Jésus : « Si une seule âme voulait venir à moi ! » Elle portait toujours sur elle, comme le font habituellement les grandes dames du pays, un petit flacon long comme la main. Elle était vêtue d’une robe blanche semée de grandes fleurs rouges et de petites feuilles. Son grand voile, habituellement roulé autour du cou, l’enveloppait tout entière. De taille au-dessus de l’ordinaire, elle était grasse, mais cependant svelte, avait de beaux doigts effilés, de petits pieds mignons, une démarche distinguée et de beaux cheveux longs et abondants.
Toutes ses amies la prièrent de rester avec elles, ou du moins de venir passer quelque temps à Béthanie ; mais elle répondit qu’elle avait besoin auparavant de retourner à Magdalum, pour régler ses affaires. Elles en furent désolées. Du reste, Madeleine ne cessait de parler des émotions qu’avaient excitées en elle la majesté de Jésus, la puissance de sa parole, sa douceur et ses miracles. « Je sens, se disait-elle, que je dois le suivre, je mène une vie indigne de moi ; je viendrai rester auprès de ses amies. » Recueillie et pensive, elle versait souvent des larmes ; son cœur se sentait soulagé. Toutefois elle persistait dans sa résolution de retourner à Magdalum. Marthe l’accompagna quelque temps, puis elle rejoignit les saintes femmes et se rendit avec elles à Capharnaüm.
Madeleine était plus belle que ses amies. Dina la Samaritaine, moins belle, mais plus active et plus adroite, était vive, affectueuse, toujours prête à rendre service, charitable, intelligente et humble. Cependant la sainte Vierge les surpassait toutes en merveilleuse beauté. Quant à la forme même des traits, d’autres pouvaient lui être comparées ; Madeleine avait même quelque chose de plus frappant ; mais Marie brillait entre toutes les autres par une expression sublime de candeur, de simplicité, de naïveté, de gravité, de douceur et de sérénité. Toutes les perfections se réunissaient en elle avec une telle harmonie, qu’elle apparaissait comme l’image même de Dieu dans la nature humaine. Personne n’a eu de ressemblance avec elle, si ce n’est son fils. Sa beauté efface celle de toutes les femmes qui l’entourent et de toutes celles que j’ai jamais vues. Tout en elle est pureté, innocence, gravité, sagesse, recueillement ; tout y est d’un charme qu’aucune parole ne peut rendre. A une majesté incomparable elle unit l’aimable simplicité d’un enfant. Elle est sérieuse, calme, souvent triste, mais jamais désespérée ni hors d’elle même ; les larmes coulent doucement sur son visage toujours plein de sérénité.