CHAPITRE XLVII
Jésus à Abez et à Dabrath. — Sa bonté envers les cœurs droits et simples. — Sa sévérité envers les pharisiens hypocrites.
Jésus se rendit ensuite avec ses disciples à un puits d’eau vive situé dans la vallée, à un quart de lieue d’Abez. Plusieurs femmes de la ville y étaient venues puiser ; lorsqu’elles le virent arriver, quelques-unes s’empressèrent d’aller dans les maisons qui se trouvaient devant Abez, et elles amenèrent bientôt avec elles un grand nombre d’hommes et de femmes. Ils apportaient des bassins, des linges, du pain et des fruits ; ils lavèrent les pieds des saints voyageurs et leur offrirent des rafraîchissements. Bientôt la foule augmentant de plus en plus, Jésus se mit à enseigner. On le conduisit ensuite dans la ville ; dès qu’il eut franchi la porte, un grand nombre de jeunes garçons et de jeunes filles sortirent de toutes les maisons, de toutes les rues, et allèrent à sa rencontre avec des couronnes et des guirlandes de fleurs. Les disciples trouvant que la presse était trop grande, entourèrent le Seigneur et voulurent repousser les enfants. Mais Jésus leur dit : « Retirez-vous et laissez-les approcher. » Alors les enfants se pressèrent autour de lui ; il les embrassa, les pressa contre son cœur et les bénit. Les pères et les mères se tenaient à leurs portes et aux galeries des vestibules. Jésus se rendit à la synagogue et enseigna la foule qui s’y rassembla.
Je vis quelques femmes sujettes à des pertes de sang se glisser, voilées, au milieu de la foule, jusque derrière lui, et baiser le bord de sa robe ; elles furent aussitôt guéries.
Alors un messager de Cana vint le trouver pour le prier, au nom du premier magistrat de cette ville, de venir voir son fils, dangereusement malade. Jésus le rassura, et lui dit d’attendre. Peu après, deux Juifs de Capharnaüm se présentèrent devant lui ; ils étaient envoyés par un païen qui déjà avait fait prier Jésus, par l’intermédiaire de ses disciples, de venir secourir son serviteur malade. Ils le sollicitèrent avec instance de faire hâte et d’aller avec eux à Capharnaüm avant que le serviteur mourût. Mais Jésus leur répondit qu’il irait en son temps, et que le serviteur ne mourrait pas encore. Les messagers assistèrent ensuite à sa prédication.
La ville de Dabrath était située dans un vallon, au pied du mont Thabor, du côté de l’est ; de ce lieu la vue s’étend sur la plaine de Saron, jusqu’à l’endroit où le Jourdain sort du lac. La ville était magnifiquement bâtie. Je me rappelle encore une belle maison avec une avant-cour entourée de péristyles. Je vis Jésus y entrer et plusieurs personnes se presser de descendre l’escalier pour le recevoir ; l’un de ses parents, fils d’Elia, frère aîné de saint Joseph, y demeurait.
Il s’appelait Jessé, était déjà âgé, et avait eu quatre frères. Sa femme vivait encore, et ils avaient trois fils et trois filles. Aaron, l’aîné de ses fils, avait vingt ans ; Caleb, le second, en avait dix-huit. Leur père pria Jésus de les recevoir au nombre de ses disciples ; il le promit, et l’on convint qu’ils le suivraient à son retour dans leur pays. Jessé et toute sa famille étaient des gens pieux ; ses enfants allaient tous les jours prier au Thabor, et il les accompagnait souvent. Jésus séjourna chez lui avec ses disciples ; il guérit plusieurs personnes dans la ville, et il enseigna dans la synagogue.
Il y avait dans cette ville des pharisiens et des saducéens. Ils se réunirent en conseil, pour délibérer sur la manière dont ils pourraient contredire Jésus. Le soir, Jésus se rendit avec les disciples sur le mont Thabor, où l’on avait convoqué beaucoup de monde ; il les enseigna à la clarté de la lune jusque bien avant dans la nuit.
Le matin du jour suivant, Jésus fit une instruction dans la maison de son parent, et guérit plusieurs malades de la ville. L’après-midi il prêcha sur une place devant la synagogue. Un grand nombre de malades étaient venus des environs, et les pharisiens s’en montraient exaspérés. Il existait à Dabrath une femme riche nommée Noémi. Après avoir trompé son mari, qui était mort du chagrin que lui causaient ses infidélités, elle s’était attachée à un intendant, auquel elle avait promis de l’épouser ; mais elle le trompait également et continuait sa vie déréglée. Cette femme assista à la prédication de Jésus à Dothan, et l’enseignement du Seigneur la changea complètement. Elle conçut un profond repentir et désira ardemment demander au Sauveur la rémission et une pénitence de ses péchés. Elle chercha donc de toute manière à s’approcher de lui ; mais il se tournait toujours d’un autre côté. C’était une femme de qualité et qui n’était pas encore tombée dans le mépris public. Comme elle s’efforçait de percer la foule, les pharisiens s’interposèrent ; ils lui demandèrent si elle n’avait pas honte de se montrer, et l’engagèrent à retourner chez elle. Mais elle ne les écouta point ; son désir de recevoir son pardon la mettait hors d’elle-même, et elle finit par se frayer un passage. Elle se prosterna devant Jésus, et s’écria : « Seigneur, puis-je encore espérer d’obtenir la grâce et le pardon de Dieu ? Seigneur, je ne puis continuer à vivre ainsi ! » Jésus l’ayant rassurée, elle lui dit : « J’ai mortellement péché contre mon mari, et j’ai trompé l’homme qui actuellement est intendant de ma maison ». Elle avoua ainsi ses fautes devant tout le monde. Tous cependant ne pouvaient l’entendre, car Jésus s’était éloigné de la foule, et les pharisiens, qui se pressaient pour avancer, faisaient grand bruit tout autour de lui. Alors Jésus lui dit : « Levez-vous, vos péchés vous sont remis ». Et elle lui demanda une pénitence. Mais Jésus l’ayant renvoyée pour cela à un autre moment, elle ôta toutes ses parures : les perles de sa coiffure, ses bagues, ses agrafes, ses colliers et ses bracelets, et elle remit toutes ces choses aux pharisiens pour qu’ils les distribuassent aux pauvres ; puis elle se voila le visage.
Jésus se rendit à la synagogue, car le sabbat allait commencer ; et les pharisiens, les saducéens, qui étaient fort exaspérés, l’y suivirent. La lecture de ce soir traitait de Jacob et d’Esaü (Genèse, xxv, 19-31 ; Malachie, I et II). Jésus appliqua au temps présent les circonstances de la naissance de Jacob et d’Esaü. Les deux frères luttaient dans le sein de leur mère : ainsi faisaient la synagogue et la communion des saints. La loi est rude et dure ; elle est née la première comme Esaü, mais elle vend son droit d’aînesse pour un plat de lentilles, pour la bonne odeur de toutes sortes d’observances et de pratiques extérieures ; elle le vend à Jacob, qui reçoit la bénédiction et devient un grand peuple, qu’Esaü doit servir, etc. L’explication du Seigneur fut admirable, et les pharisiens n’y purent rien trouver à redire ; ils se mirent cependant à disputer contre lui. J’ai entendu tout le discours, mais je ne saurais le rendre.
Les pharisiens lui reprochèrent de se faire des partisans, d’établir dans tout le pays des hôtelleries, et de s’approprier les biens et l’argent des riches veuves, qui auraient dû profiter à la synagogue et aux docteurs de la loi. Ils ne doutaient pas qu’il n’en fût de même pour Noémi ; toutefois ils auraient bien voulu savoir comment il avait pu lui remettre ses péchés.
La veuve convertie se présenta de nouveau à Jésus avec son intendant. Le Seigneur parla d’abord à chacun d’eux en particulier, puis à tous les deux ensemble. La femme, avec ses sentiments actuels, ne devait pas se marier, d’autant plus que l’homme était d’une condition inférieure. Elle lui céda une partie de son bien, et distribua le reste aux pauvres, se réservant seulement ce qui était strictement nécessaire à sa subsistance. Le jour du sabbat, les Juifs avaient l’habitude d’aller à la promenade ; à cette heure, Noémi et plusieurs autres femmes juives vinrent voir la femme de Jessé. Jésus les fit jouer à un jeu instructif et qui convenait au sabbat. Tout ce que j’en ai retenu, c’est qu’il consistait en une série d’énigmes et de paraboles à mots couverts, qui s’adressaient à chacune en particulier, et qui les touchaient vivement. Ainsi l’on demandait où chacune d’elles avait son trésor, si elle le faisait profiter, si elle le celait, si elle le partageait avec son mari, si elle le confiait aux domestiques, si elle l’avait sur elle à la synagogue, enfin si c’était là qu’était son cœur ? On demandait encore comment elle élevait ses enfants et traitait ses domestiques, etc. Jésus parla aussi de l’huile et de la lampe, dans le sens spirituel, disant que la lampe brûle mieux lorsqu’elle est remplie, mais qu’il ne faut pas répandre l’huile inutilement. Alors, une femme, interrogée sur ce sujet, répondit toute joyeuse : « Oui, Maître, j’entretiens toujours avec grand soin la lampe du sabbat » ; ce qui fit rire ses voisines ; car elle n’avait pas du tout compris le sens de la parabole. Jésus expliquait toutes les paraboles de la manière la plus saisissante, et celles qui avaient mal répondu devaient donner une aumône aux pauvres ; cette femme donna une pièce d’étoffe. Toutes avaient d’avance fait apporter leurs présents.
Jésus écrivit ensuite sur le sable, devant chacune d’elles, une énigme à laquelle toutes devaient répondre chacune à son tour. Puis il enseigna sur les énigmes, révélant à chacune ses mauvais penchants et ses défauts d’une manière qui fit une profonde impression sur toutes, sans qu’elles eussent pourtant à rougir l’une devant l’autre. Ces avertissements concernaient surtout les fautes qu’elles avaient commises à l’occasion de la fête des Tabernacles, où les réjouissances et les libres rapports avec les hommes les exposaient beaucoup à faillir. Plusieurs de ces femmes parlèrent ensuite en particulier avec Jésus, confessant leurs péchés, et lui en demandant le pardon et une pénitence ; il les consola et les réconcilia avec Dieu.
Toutes ces femmes avaient apporté des aromates, des fruits confits et des parfums ; elles les offrirent à Jésus, qui les remit aux disciples pour les distribuer aux malades pauvres, ordinairement privés de ces douceurs.
Avant que Jésus allât à la synagogue pour la clôture du sabbat, des hérodiens le firent inviter à se rendre à un certain endroit de la ville, où ils voulaient discuter avec lui. Jésus dit à leurs messagers d’un ton sévère : « Dites à ces hypocrites qu’ils peuvent venir à la synagogue étaler leur duplicité ; là je leur répondrai, ainsi qu’aux autres. » Après les avoir ainsi caractérisés, il entra dans l’école.
Tout ce que je me rappelle de l’instruction du sabbat, c’est qu’elle traita de Jacob et d’Esaü, de la grâce et de la loi, des enfants et des serviteurs de Dieu, et que Jésus réprimanda si vertement les pharisiens, les saducéens et les hérodiens, qu’ils furent de plus en plus exaspérés. Il fit un rapprochement entre la vie ambulante d’Isaac, pendant une disette, et sa prédication, et entre la malveillance des Philistins, qui comblaient ses puits, et la persécution des pharisiens ; il ajouta que maintenant s’accomplissait la prédiction du prophète Malachie : « Mon nom sera grand dans tout le royaume d’Israël ; mon nom sera grand du levant au couchant parmi les nations ». Puis il dit qu’il avait poursuivi son chemin en deçà et au delà du Jourdain pour glorifier le nom du Seigneur, et qu’il continuerait jusqu’à ce que son heure fût venue ; enfin il cita ces paroles : « Le Fils doit honorer son Père, et le serviteur son maître » (Malach., I, 5, 6, 11) ; et il en tira contre eux de sévères réprimandes. Ils demeurèrent confus, et ne trouvèrent rien à lui répondre.
Mais lorsque le peuple quitta la synagogue, et que Jésus aussi voulut se retirer avec ses disciples, ils lui barrèrent le chemin dans une avant-cour, l’entourèrent et demandèrent qu’il leur rendît compte de ses paroles, disant qu’il n’était pas à propos de s’expliquer sur ces choses devant le bas peuple. Alors ils lui adressèrent plusieurs questions insidieuses, particulièrement sur leurs rapports avec les Romains ; je ne me souviens pas de quoi il s’agissait. Il leur répondit de façon à les réduire au silence. Ils voulurent enfin exiger de lui, tantôt en le menaçant, tantôt en le flattant, qu’il cessât de parcourir le pays avec ses disciples, d’enseigner et d’opérer des guérisons, « sinon, direntils, nous vous accuserons, nous vous poursuivrons comme des agitateurs et des perturbateurs du repos public ». Alors il leur répondit : « Jusqu’à la fin vous trouverez auprès de moi les disciples, les ignorants, les pauvres, les malades, les pécheurs, que vous laissez dans l’ignorance, dans la pauvreté, dans la maladie et dans le péché ». Ne sachant que lui répondre, ils quittèrent avec lui la synagogue, le traitant encore avec un semblant de politesse, mais intérieurement remplis de confusion et de ressentiment.
Le soir, Jésus se rendit, avec ses disciples et plusieurs personnages qui l’attendaient devant la synagogue, du côté du nord et sur le mont Thabor. Là, s’étaient déjà rassemblées plusieurs autres personnes, parmi lesquelles se trouvaient ses cousins. Il s’assit sur le versant de la montagne ; ses auditeurs s’assirent à ses pieds. La nuit était belle ; on voyait briller les étoiles et la lune était presque dans son plein. Il enseigna jusque bien avant dans la nuit. Souvent il instruisait ainsi de braves gens, lorsqu’ils avaient terminé leur rude labeur de la journée. Tout est silencieux alors, rien ne distrait les auditeurs ; le ciel semé d’étoiles, la grandeur vague des perspectives, la fraîcheur agréable et la paix profonde de la nature portent les hommes au recueillement ; ils entendent mieux la voix qui les rappelle au bien, sont plus disposés à confesser leurs fautes, et ressentent moins la fausse honte ; enfin, rentrés chez eux, ils méditent, dans un calme qui n’est troublé par rien, les instructions qu’ils ont reçues. Toutes ces circonstances favorables se trouvaient réunies d’une manière toute particulière dans les alentours ravissants et les vastes perspectives qu’on aperçoit du haut du mont Thabor. Les habitants du pays le tenaient pour une montagne sainte, à cause du séjour des prophètes Elie et Malachie.
Comme Jésus s’en retournait à son logis, accompagné d’une grande foule, un marchand païen de l’île de Chypre, qui avait entendu son instruction, s’approcha de lui. Il demeurait chez Jessé, avec lequel il avait des rapports de commerce ; mais jusqu’alors il s’était tenu à l’écart par modestie. Maintenant il suivit le Seigneur dans une salle de la maison, où, seul à seul avec lui, il fut enseigné, comme l’avait été Nicodème, sur toutes les questions qu’il fit, avec autant d’humilité que de désir d’apprendre.
Ce païen était un homme probe et intelligent ; il s’appelait Cyrinus ; il parlait de toutes choses avec un grand sens, et écoutait l’instruction de Jésus avec beaucoup de modestie et avec une joie extrême. Il dit au Seigneur que depuis longtemps il avait compris le néant de l’idolâtrie et qu’il désirait devenir Juif ; mais il y avait une chose qui lui inspirait une répugnance extraordinaire ; c’était la circoncision. Ne pouvait-on pas arriver au salut sans cette pratique ? Jésus lui parla sans réserve et avec profondeur sur ce mystère : il lui dit qu’il devait d’abord circoncire son cœur et sa langue, et surtout ses sens, en se dépouillant des désirs charnels ; qu’ensuite il pourrait aller à Capharnaüm pour y recevoir le baptême. Cyrinus demanda à Jésus pourquoi il n’enseignait pas publiquement ces choses ; selon lui, beaucoup de païens qui languissaient dans l’attente se convertiraient, s’ils les savaient. Jésus répondit que s’il disait cela au peuple aveuglé, le peuple le ferait mourir ; il fallait éviter de scandaliser les faibles et de faire naître des sectes ; pour beaucoup de païens, d’ailleurs, ce précepte était encore nécessaire comme une épreuve et un sacrifice. Mais, maintenant que le royaume des cieux était proche, l’alliance contractée par la circoncision corporelle avait fait son temps et devait être remplacée par la circoncision de l’esprit et du cœur.
Cyrinus à son tour lui dit qu’à Chypre bien des gens désiraient ardemment le voir, et il se plaignit que ses deux fils, dont il loua d’abord la vertu, étaient ennemis jurés du judaïsme. Jésus le consola, lui promettant que ses fils deviendraient dans la vigne de zélés travailleurs, lorsqu’il aurait accompli sa mission. Ils s’appelaient, si je ne me trompe, Aristarque et Trophime, et devinrent plus tard disciples des apôtres. Jésus continua de s’entretenir avec ce païen jusqu’au matin de la manière la plus profonde et la plus touchante.