CHAPITRE XLVI
Jésus instruit les siens. — Il rassure et éclaire sur sa mission des gens de sa famille.
Après avoir fait cinq lieues dans la vallée avec ses disciples, comme la nuit approchait, le Sauveur arriva à une auberge solitaire qui n’avait autre chose à lui offrir que son toit, son foyer et des places pour dormir. Tout près de la maison était un puits qui datait du temps de Jacob. Les disciples ramassèrent des fruits et des branches d’arbres sur des hauteurs situées du côté de l’orient, et firent du feu. Chemin faisant, Jésus avait eu de longs et fréquents entretiens avec les disciples, dans le but spécialement d’instruire Thomas, Simon, Manahem, le petit Cléophas et tous les nouveaux disciples. Il leur dit que, pour le suivre, il fallait abandonner tout ce qu’on avait, sans regret, sans regarder en arrière et avec un profond sentiment de la vanité des biens terrestres ; mais que celui qui aurait quitté ses biens à cause de lui recevrait le centuple dans son royaume. Il ajouta qu’avant de renoncer à tout, ils devaient s’éprouver eux-mêmes, pour savoir s’ils en étaient capables. Judas Iscariote ne plaisait guère à plusieurs disciples, particulièrement à Thomas, qui s’expliqua franchement avec Jésus sur ce Judas, fils de Simon. « C’est, dit-il, un homme qui dit trop facilement oui et non ; quant à moi, je ne comprends point pourquoi vous, qui vous êtes montré plus difficile pour d’autres, vous l’avez accueilli. » Jésus répondit d’une manière générale que tous, et lui-même par conséquent, étaient soumis aux décrets éternels de Dieu.
Lorsque les disciples se furent retirés pour dormir, Jésus se rendit seul sur la montagne et y passa la nuit en prière.
Au sortir de cette auberge solitaire, Jésus se dirigea vers le nord, à quelques lieues de là, vers la ville d’Endor. Au lieu d’y entrer, il s’arrêta dans une hôtellerie faisant partie d’un groupe de maisons disséminées depuis Endor jusqu’à la montagne. Bientôt un grand nombre de personnes appelées par les disciples se rassemblèrent autour de lui, et il les enseigna. Sur la demande de plusieurs, il entra chez eux, et guérit leurs malades dont quelques-uns étaient des païens qu’on avait amenés d’Endor. L’un de ces derniers était un petit garçon de sept ans, possédé d’un démon muet qui souvent le rendait indomptable. Son père, le tenant par la main, s’approcha de Jésus ; aussitôt l’enfant entra en fureur, s’échappa, et courut se cacher dans une caverne de la montagne. Le malheureux père s’avança vers Jésus, se jeta à ses pieds et lui confia son chagrin. Alors Jésus se rendit à la caverne, et dit à l’enfant de paraître devant son Seigneur. Le petit garçon obéit et vint humblement se prosterner devant Jésus, qui lui imposa les mains et commanda à Satan de le quitter : l’enfant tomba en défaillance, et une sombre vapeur sortit de lui. Quelques instants après il se releva, courut à son père et lui parla affectueusement. Celui-ci embrassa son enfant, et s’agenouilla avec lui devant Jésus pour le remercier. Jésus fit une exhortation au père, et lui ordonna d’aller se faire baptiser à Ainon.
Jésus se rendit d’Endor à environ deux lieues au nord-est, jusqu’à l’entrée d’une vallée qui s’étendait de la plaine d’Esdrelon au Jourdain, le long de la côte septentrionale de la montagne de Gelboë. Au milieu de cette vallée se trouvait située, sur une hauteur isolée comme une île, Abez, ville de moyenne grandeur, entourée de jardins et d’avenues. Jésus n’y entra pas non plus ; mais, se détournant du côté du midi, et côtoyant la partie septentrionale de la montagne de Gelboë, il se dirigea vers une rangée de maisons séparées par des jardins et des champs. Là il entra dans une hôtellerie où l’attendaient plusieurs personnes âgées, hommes et femmes, alliées à sa famille. Ils lui lavèrent les pieds et lui donnèrent des marques sincères de leur estime et de leur dévouement. Ils étaient au nombre de quinze, neuf hommes et six femmes, qui l’avaient fait prier de venir les voir en ce lieu. Plusieurs d’entre eux étaient accompagnés de leurs enfants et de leurs serviteurs. C’étaient des parents de sainte Anne, de saint Joseph et de saint Joachim. Parmi eux se trouvaient un demi-frère de Joseph plus jeune que lui, le père de la fiancée de Cana, ainsi que la parente de sainte Anne qui était du voisinage de Séphoris et chez laquelle Jésus avait guéri un enfant aveugle, lors de son dernier voyage à Nazareth. Ils s’étaient concertés et réunis pour exprimer à Jésus leur désir de le voir en quelque demeure fixe et non plus courant toujours le pays ; ils s’offrirent donc de lui chercher un domicile où il pût enseigner paisiblement, sans être troublé par les pharisiens, lui remontrant le grand danger auquel il s’exposait, à cause de l’exaspération de ces derniers et des autres sectes. « Nous savons bien, lui dirent-ils, que vous faites beaucoup de miracles et d’œuvres de miséricorde ; mais choisissez un séjour où vous puissiez enseigner avec sécurité, afin que nous ne soyons pas continuellement dévorés d’inquiétudes à votre sujet. » Puis ils proposèrent différents endroits.
En faisant cette proposition à Jésus, ces vieilles gens, simples et pieux, étaient poussés par leur grande affection ; ils étaient très indignés des railleries que de méchantes gens s’étaient permises sur son compte, en leur présence. Jésus les entretint longtemps avec effusion, d’une tout autre manière que celle dont il usait avec le peuple et avec ses disciples. Il s’exprima plus clairement : il leur expliqua le sens de la promesse ; il leur dit qu’il devait accomplir la volonté de son Père céleste ; qu’il n’était pas venu pour vivre tranquille, ni pour ses parents ou pour quelques personnes seulement, mais pour tous les hommes, car tous les hommes étaient ses frères et ses parents ; que la charité ne souffre pas de repos ; que celui qui est envoyé pour secourir doit visiter les pauvres ; que, quant à lui, il devait renoncer aux commodités de la vie, son royaume n’étant pas de ce monde, etc. Il se donna beaucoup de peine avec ces bonnes vieilles gens ; ils s’étonnèrent de plus en plus de ce qu’il leur disait, et le comprirent de mieux en mieux. Leur attachement à sa personne et leur attention à son enseignement augmentaient sans cesse. Il alla se promener avec eux, à l’ombre, sur la montagne ; il les instruisit et les consola chacun en particulier ; puis il parla encore à tous en général. Il passa ainsi la journée, et ils prirent ensemble un frugal repas composé de pain, de miel et de fruits secs qu’ils avaient apportés.
Le soir, les disciples amenèrent à Jésus le fils d’un maître d’école de la ville. Il avait étudié, et désirait être nommé maître aussi. Il pria le Seigneur de l’accepter au nombre de ses disciples ; comme il avait étudié, Jésus, selon lui, pouvait l’employer sans délai ; il le priait donc de lui accorder une place, etc. Jésus lui répondit : « Cela ne se peut, ta science n’est pas la même que la mienne, tu n’as en vue que les biens de la terre, etc. ; » et il le renvoya.
Le lendemain, Jésus instruisit encore ses parents. Vers midi il les quitta, et ils s’en allèrent vers le mont Thabor, d’où ils se dispersèrent dans différentes directions. Il avait entièrement éclairé, consolé et soulagé ces bonnes vieilles gens, et, bien qu’ils n’eussent pas tout compris, leurs inquiétudes étaient apaisées, et ils retournèrent chez eux pleinement convaincus que ses paroles lui étaient inspirées par Dieu, qu’il accomplissait sa mission, et qu’il savait mieux qu’eux les voies qu’il avait à suivre. Rien de plus touchant que leur séparation. Ils prirent congé de lui avec un profond et affectueux respect, les yeux mouillés de larmes ; puis, lui adressant des sourires et des gestes d’amitié, ils remontèrent la vallée, vêtus avec une simplicité extrême, les uns montés sur des ânes, les autres à pied s’appuyant sur de longs bâtons. Jésus et ses disciples les accompagnèrent quelque temps, après les avoir aidés à charger leurs ânes et à s’y placer.