CHAPITRE XLV

Guérison d’un malade et prédication à Dothan.

Jésus alla ensuite à Dothan, ville ancienne, adossée à une chaîne de montagnes, et qui voit s’étendre devant elle la belle plaine d’Esdrelon. Nathanaël de Cana se trouvait là, dans une maison magnifique, entourée de cours et de galeries, qui appartenait à un homme malade appelé Issachar. Nathanaël avait prié Jésus de le visiter, et le Seigneur alla le voir vers midi. Cet homme était riche, âgé d’environ cinquante ans et hydropique. Peu de jours auparavant il avait épousé une jeune veuve de vingt-cinq ans, appelée Salomé : mais le mariage n’était pas encore consommé. Cette union avait eu pour motif un précepte de la loi : il existait entre eux une parenté semblable à celle de Ruth et de Booz ; la grande fortune d’Issachar devait passer à Salomé. Les méchantes langues de la ville, les pharisiens surtout, se scandalisaient de ce mariage, et c’était le sujet de toutes les conversations. Mais Issachar et Salomé, dès qu’ils eurent appris que Jésus passait dans le voisinage, avaient mis leur confiance en lui.

Lorsque Marie, pendant sa grossesse, s’était rendue de Nazareth à Hébron avec saint Joseph pour visiter Elisabeth, elle avait fait une station dans cette demeure. Jésus, dans le sein de sa mère, y avait donc reçu l’hospitalité, et il y venait à présent, trente et un ans plus tard, comme Sauveur, pour récompenser dans la personne du fils malade cette œuvre de charité des parents.

Salomé était l’enfant de la maison et veuve du frère d’Issachar, lequel à son tour était veuf de la sœur de Salomé. Tous deux sans enfants de leur premier mariage, ils étaient les derniers rejetons d’une tige illustre et s’étaient mariés espérant que Jésus, prenant pitié d’Issachar, le guérirait. Salomé fondait son espoir sur sa parenté avec saint Joseph ; elle était originaire de Bethléem, et le père de Joseph donnait le nom de frère à son grand-père, bien qu’ils ne fussent point véritablement frères. Elle comptait parmi ses ancêtres un descendant de David qui, je crois, avait été roi aussi. Ces liens de parenté avaient décidé autrefois Joseph à entrer dans cette demeure avec la sainte Vierge.

Salomé reçut Jésus devant la maison, avec ses suivantes et ses serviteurs : elle se jeta à ses genoux, et le pria de guérir son mari. Jésus l’accompagna dans la chambre du malade, qui était au lit, enveloppé de linges, paralysé de la moitié du corps. Le Seigneur le salua et lui parla avec bonté. Le pauvre homme en fut très ému : il voulait exprimer toute sa gratitude, mais il ne pouvait se redresser. Jésus pria, le toucha, et lui donna la main. Aussitôt il se mit sur son séant, se leva de son lit, et s’habilla ; ensuite le mari et la femme se prosternèrent devant Jésus. Le Seigneur les exhorta, les bénit, et leur promit qu’ils ne mourraient pas sans laisser de postérité. Les gens de la maison manifestèrent une grande joie, lorsque Jésus se montra au milieu d’eux avec les deux époux. Cependant cette guérison ne s’ébruita pas ce jour-là.

Jésus et les disciples prirent quelques rafraîchissements. Issachar l’invita à passer la nuit chez lui avec tous ses disciples, ainsi qu’à y prendre un repas après la synagogue ; et le Seigneur accepta son invitation. Il se rendit alors dans la synagogue, où il prêcha. A la fin les pharisiens et les saducéens se mirent à disputer contre lui. En parlant de l’alliance d’Abraham avec Cétura, il en était venu à parler du mariage en général. Les pharisiens prirent de là occasion de blâmer l’union d’Issachar avec Salomé, disant qu’il était contraire au bon sens qu’un homme de cet âge et infirme épousât une femme aussi jeune. Jésus répondit que ces gens s’étaient mariés pour suivre les prescriptions de la loi, et qu’eux, qui tenaient si fort à la loi, ne pouvaient pas les en blâmer. Ils s’étonnèrent qu’il insistât sur l’accomplissement de la loi dans un tel cas. Ils disaient qu’un homme si âgé et si malade ne pouvait pas accomplir la loi, n’étant pas capable d’avoir de postérité, et qu’en conséquence ce mariage n’était qu’un scandale. Jésus leur répondit que la foi d’Issachar lui avait obtenu une postérité. « Prétendez-vous, ajouta-t-il, mettre des bornes à la toute-puissance de Dieu ? Le malade s’est-il marié pour satisfaire sa concupiscence, ou pour obéir à la loi ? S’il a eu confiance en Dieu, et cru qu’il pouvait le secourir, il a bien fait. Mais votre indignation a une autre cause : vous espériez que cette famille s’éteindrait sans héritiers, et que vous pourriez prendre possession de ses biens. » Puis il cita plusieurs hommes pieux dont Dieu avait récompensé la foi en leur donnant une postérité dans un âge avancé, et termina par plusieurs autres choses touchant le mariage. Les pharisiens étaient pleins de dépit, mais ils n’osèrent plus rien dire.

Le jour suivant, comme Jésus se promenait dans les jardins dont la ville était entourée, Thomas s’approcha de lui, et sollicita la faveur d’être reçu au nombre de ses disciples : il voulait le suivre et faire tout ce qu’il ordonnerait ; son enseignement et ses miracles, dont il avait été témoin, l’avaient convaincu de la vérité de ce qu’avait dit de lui Jean et plusieurs de ses disciples. Il le priait donc de lui donner une place dans son royaume. Jésus lui répondit qu’il le connaissait, et qu’il savait qu’il viendrait à lui. Thomas, hésitant à croire, affirma que lui-même n’y avait jamais pensé ; qu’il n’était d’abord nullement enclin à quitter le monde, mais que, convaincu par les miracles de Jésus, il avait tout récemment pris cette résolution. Jésus lui répondit : « Tu parles comme Nathanaël ; tu te crois sage, et tu tiens des discours insensés. Le jardinier ne doit-il pas connaître de tout temps ses arbres, et le vigneron ses ceps ? celui-ci peut-il cultiver sa vigne sans connaître les serviteurs qu’il veut y employer ? »

Deux disciples de Jean, envoyés par lui au Seigneur, ayant assisté à sa prédication sur la montagne de Méroz et vu ses miracles, eurent avec lui en cet endroit un entretien, après lequel ils retournèrent aussitôt à Machérunte : ils étaient du nombre de ces disciples pleins de dévouement qui séjournaient auprès de la prison de Jean pour recevoir ses instructions ; et, comme ils n’avaient pas encore été témoins des miracles de Jésus, Jean les avait envoyés à Méroz pour qu’ils reconnussent la vérité de ce qu’il avait dit de lui. Le Précurseur les avait chargés de prier Jésus de déclarer publiquement et clairement qui il était, et de fonder son royaume sur la terre. « Nous sommes convaincus, lui dirent-ils, de tout ce que Jean a annoncé de vous ; mais ne viendrez-vous pas bientôt le délivrer de sa prison ? Il désire et il attend de vous sa délivrance : nous vous supplions donc de fonder votre royaume et de mettre Jean-Baptiste en liberté ; selon nous ce miracle serait plus utile que la guérison de quelques malades. » « Je sais, leur répliqua Jésus, que Jean espère et désire être délivré de cette prison : il en sera délivré en effet ; mais lui-même, qui m’a préparé la voie, ne croit pas que j’aille à Machérunte pour le mettre en liberté. Annoncez à Jean ce que vous avez vu, et dites-lui que j’accomplirai ma mission. »

Je ne puis dire si Jean savait que Jésus serait crucifié, et que son royaume n’était pas de ce monde ; je crois plutôt qu’il pensait, lui aussi, que Jésus convertirait le peuple, le délivrerait, et fonderait sur la terre un royaume de saints.

Vers midi, Jésus retourna à la ville, dans la maison d’Issachar, où Salomé et tous ses domestiques étaient occupés aux apprêts du festin. Derrière la demeure d’Issachar on sortait sur une jolie place où se trouvait une magnifique fontaine publique, entourée de divers bâtiments. Cette fontaine était considérée comme sainte, parce qu’Elie l’avait bénite. Il y avait aussi là une belle chaire en pierre, entourée d’une haie ; tout autour s’élevaient des arbres touffus, à l’ombre desquels un grand nombre de personnes pouvaient commodément assister aux instructions qui se donnaient en ce lieu plusieurs fois dans l’année, spécialement à la Pentecôte.

Une grande foule s’y était rassemblée, sur l’invitation de Jésus et d’Issachar ; et le Seigneur, du haut de la chaire, enseigna le peuple touchant l’accomplissement de la promesse, l’approche du royaume des cieux, la conversion et la pénitence, la manière d’implorer la miséricorde de Dieu et d’accueillir soit les grâces, soit les miracles. Il parla aussi d’Elisée, qui avait enseigné là, et raconta comment les Syriens qui voulaient s’emparer de lui, furent frappés de cécité, comment Elisée les fit tomber entre les mains de leurs ennemis à Samarie, enfin comment, au lieu de les faire tuer, il les fit bien traiter, leur rendit la vue et les renvoya à leur roi. Il appliqua tous ces souvenirs au Fils de l’homme et aux pharisiens qui le persécutaient. Il s’étendit ensuite sur la prière et les bonnes œuvres, sur le pharisien et le publicain qui étaient montés au Temple pour prier ; puis il dit que, quand on jeûne, on doit se parfumer et se bien vêtir, au lieu de faire parade de son austérité devant les hommes, etc. L’enseignement de Jésus fut une grande consolation pour ces pauvres gens qui étaient très maltraités par les pharisiens et les saducéens. Ceux-ci, au contraire, en furent courroucés, non moins que de la joie de la foule. Mais lorsqu’ils virent Issachar, rendu à la santé et plein d’allégresse, s’occuper avec les gens de sa maison et les disciples de Jésus à distribuer des aliments au peuple, dans leur exaspération ils se précipitèrent avec véhémence vers Jésus, comme s’ils eussent voulu s’emparer de sa personne ; en même temps ils se mirent à blâmer les guérisons opérées le jour du sabbat. Jésus les pria de l’écouter sans l’interrompre ; puis il leur fit prendre place autour de lui, et, se servant, selon son habitude, d’une comparaison, il dit aux plus outrecuidants : « Si le jour du sabbat vous étiez tombés dans ce puits, ne demanderiez-vous pas qu’on vous en retirât ? » Il continua sur ce ton jusqu’à ce qu’il les eût tellement confondus, qu’ils se retirèrent les uns après les autres. Alors il quitta Dothan avec plusieurs de ses disciples, et descendit dans la vallée qui s’ouvre à l’ouest de la ville et s’étend du nord au midi.

Issachar répandit à Dothan de grandes largesses. Il envoya aux hôtelleries établies pour pourvoir aux besoins de Jésus et de ses disciples, dix ânes chargés de toute sorte de provisions fraîches, et fit reprendre les anciennes.

En distribuant ses aumônes, Issachar disait continuellement : « Prenez, s’il vous plaît, prenez ! Cela n’est pas à moi. Cela appartient au Père céleste. C’est lui qu’il faut remercier ; il me l’a seulement prêté ! »

Lorsque Jésus fut parti, les médisances et les injures des pharisiens recommencèrent de plus belle. Ils dirent à la foule : « On voit bien qui il est ; il a pris à pleines mains les dons d’Issachar. Ses disciples sont des vagabonds, des fainéants ; il les nourrit et leur fait mener, aux dépens d’autrui, une vie dissipée. Si c’était un honnête homme, il resterait chez lui pour subvenir à la subsistance de sa mère ; son père était un pauvre charpentier ; mais il ne lui convient point d’exercer un métier honnête ; il lui faut courir le monde et troubler tout le pays. »