CHAPITRE XLIII
Enseignements et guérisons à Méroz. Jésus reçoit Judas au nombre de ses disciples.
De là Jésus, tirant vers la montagne au nord-est, se rendit à Méroz, à l’est de Samarie. C’est en cette ville que s’étaient établis certains descendants de Gad et d’Aser, tous deux fils de Zelpha, servante de Lia. Outre leurs enfants légitimes, les deux frères en avaient eu d’autres de servantes païennes de Sichem. Ce furent ceux-ci qui peuplèrent Méroz. Comme on ne voulait pas les admettre dans les tribus, les habitants de Méroz se montrèrent lâches et infidèles dans la guerre des Israélites contre Sisara. Par suite de leur isolement, ils n’avaient pas participé à beaucoup de choses bonnes et utiles, mais ils en avaient aussi évité beaucoup de mauvaises ; ils étaient toutefois en décadence.
Informés de l’arrivée du Seigneur, les pauvres habitants de Méroz l’accueillirent avec beaucoup de joie en deçà de la ville. Ils voulurent nettoyer ses vêtements et lui en offrir d’autres qu’ils avaient apportés avec des sandales. Jésus les remercia, et se rendit, accompagné de ses disciples, à une hôtellerie où on lui lava les pieds, et où il prit un léger repas. Les pharisiens vinrent le voir, et le soir il prêcha dans la synagogue devant une nombreuse assemblée. Son discours eut pour sujet le serviteur paresseux, et le talent enfoui dans la terre. Il compara à cet homme les habitants de la ville. Comme fils de servantes, ils n’avaient reçu qu’un talent, qu’ils avaient caché dans la terre, au lieu de le faire valoir ; mais le maître allait venir, et ils devaient se presser de gagner quelque chose. Il les réprimanda aussi sur leur manque de charité envers leurs voisins, et sur leur haine pour les Samaritains. Les pharisiens, qui en ce lieu oublié étaient les maîtres, et en abusaient, ne furent pas satisfaits de ce discours, mais il contenta d’autant plus le peuple.
Après l’instruction, Jésus alla devant la porte orientale de la ville, à une hôtellerie voisine d’un domaine rural de Lazare ; celui-ci l’avait préparée pour le recevoir. Barthélémy, Simon le Zélateur, Jude Thaddée et Philippe, qui s’étaient déjà entretenus avec les disciples, vinrent l’y trouver ; il les reçut avec bonté.
Judas Iscariote les avait accompagnés à Méroz, mais il s’était arrêté dans une maison de la ville où il logeait souvent. Barthélémy et Simon parlèrent de lui au Seigneur, disant qu’ils le connaissaient, que c’était un homme instruit, habile et serviable, et qu’il désirait beaucoup d’être admis au nombre de ses disciples. Jésus, après les avoir ouïs, se prit à soupirer et parut tout attristé. Comme ils lui en demandaient la cause, Jésus répondit : « Il n’est pas encore temps d’en parler, mais il faut réfléchir. »
Judas Iscariote, âgé alors d’environ vingt-cinq ans, était de taille moyenne et d’assez bonne mine ; il avait les cheveux très noirs et la barbe roussâtre, s’habillait avec soin et avec plus d’élégance que le commun des Juifs ; il était grand parleur, serviable et se donnant des airs d’importance. Dans ses entretiens, il s’appliquait à faire croire qu’il avait des rapports intimes avec de grands et de saints personnages, et parlait avec outrecuidance là où il n’était pas connu. Mais si des personnes mieux informées venaient à le démentir, il se retirait tout confus. Ambitieux, avide d’honneurs et d’argent, il avait toujours cherché à faire fortune, aspirant vaguement et sans trop se l’avouer à quelque dignité, aux distinctions, à la richesse. La vie publique de Jésus avait fait une grande impression sur lui : il voyait les disciples nourris, et le riche Lazare dévoué à Jésus ; on croyait que le Sauveur établirait un royaume. Tout le monde parlait du roi d’Israël, du Messie, du Prophète de Nazareth ; les miracles et la sagesse de Jésus étaient dans toutes les bouches. Judas avait donc grande envie d’être appelé son disciple et de participer un jour à sa gloire, qu’il pensait devoir être de ce monde. Depuis longtemps déjà il était allé partout prendre des renseignements sur lui, et répandre de ses nouvelles. Etant allé récemment dans l’île de Chypre, il y avait fait des récits multipliés sur Jésus et sur ses miracles, ce qui avait rendu les Juifs et les païens de ce pays très désireux de le voir. Plus tard, il avait fait la connaissance de plusieurs disciples ; et enfin il se trouvait tout près de lui. Il désirait particulièrement être de sa suite, à cause de sa position précaire et de ses connaissances, bien imparfaites cependant. Il s’était occupé de commerce, mais il y avait presque épuisé sa fortune paternelle. Dans ces derniers temps, il s’occupait de toute espèce de commissions, d’affaires et de courtages pour nombre de personnes, montrant beaucoup de zèle et d’habileté. Son père était mort, et son oncle Siméon était cultivateur à Iscariot, village d’environ vingt maisons, situé à peu de distance, au-devant de la ville de Méroz. Ses parents, qui menaient une vie errante, y avaient demeuré quelque temps ; il y était resté longtemps après leur mort, et c’est de là que lui venait le nom d’Iscariote. Sa mère, qui avait été danseuse et chanteuse, était de la famille de Jephté, du pays de Tob. Elle s’était aussi adonnée à la poésie, composant des chansons et des contes qu’elle chantait en s’accompagnant de la harpe. Elle avait donné des leçons de danse à des jeunes filles et colporté de ville en ville des modes et des parures de femme. Son mari était absent lorsqu’elle conçut, dans le voisinage de Damas, ce malheureux enfant, fruit d’une liaison coupable. Après être accouchée de Judas à Ascalon, elle s’en débarrassa. Judas fut exposé comme Moïse au bord d’une rivière, peu de temps après sa naissance, et l’on s’y prit si bien, qu’il fut recueilli par de riches gens sans enfants, qui lui donnèrent une bonne éducation. Plus tard, il tourna mal, et par suite d’une supercherie, il fut mis en pension chez sa propre mère. J’ai une idée confuse que le mari de sa mère, un Juif de Pella, le maudit en apprenant de qui il tenait le jour. Il n’était pas encore complètement corrompu, mais il parlait trop et manquait de caractère. Il n’était ni libertin, ni impie ; au contraire, il observait exactement toutes les cérémonies prescrites par la loi. Je vis en lui un homme qui pouvait aussi facilement tourner au bien qu’au mal. Malgré son adresse, sa prévenance et son obligeance rares, sa figure avait une expression triste et sombre qui provenait de son avidité, de ses désirs désordonnés et de l’envie secrète que lui inspiraient les vertus des autres.
Il y avait, dans cette ville délaissée, un grand nombre de personnes atteintes depuis de longues années de graves maladies : des vieillards hydropiques, des paralytiques et d’autres infirmes de toute espèce. Jésus en guérit plusieurs, en présence des pharisiens de la ville et de quelques étrangers. Ils furent aussi étonnés que dépités de ses miracles. C’étaient pour la plupart de vieilles gens opiniâtres qui n’avaient jamais voulu croire ce qu’on en racontait, et qui l’avaient écouté en hochant la tête et en levant les épaules avec un sourire dédaigneux. Après avoir espéré que Jésus échouerait contre les maux incurables des malades de leur ville, ils furent déconcertés de voir ceux-ci recouvrer la santé et remporter chez eux leurs lits en entonnant des cantiques. Jésus se mit à enseigner, à exhorter et à consoler ces malades, sans se soucier des pharisiens. Toute la ville exprimait sa joie en chantant les louanges du Seigneur ; cela dura jusqu’à midi.
Judas Iscariote s’étant joint aux disciples, Barthélémy et Simon le Zélateur le présentèrent à Jésus, en lui disant : « Maître, voici Judas dont nous vous avons parlé ». Jésus le regarda avec bonté, mais avec une mélancolie inexprimable, et Judas, s’inclinant, lui dit : « Maître, je vous en prie, permettez-moi de participer à votre enseignement ». Jésus répondit avec douceur et d’une manière prophétique : « Tu peux le faire, si tu ne veux pas laisser ta place à un autre ». Les expressions dont le Seigneur se servit étaient plus significatives, et je compris qu’il prophétisait que Mathias devait prendre sa place, et que lui-même trahirait son Maître.
Puis Jésus se mit à enseigner, tout en gravissant avec les disciples la pente de la montagne au sommet de laquelle était rassemblée une grande foule de peuple venue de Méroz, d’Atharoth et de tous les environs, ainsi que beaucoup de pharisiens de ces divers endroits. Les jours précédents, Jésus avait fait annoncer par les disciples qu’il devait prêcher en ce lieu, et je crois même que c’est Judas qui y avait appelé les disciples de Galilée. Jésus parla avec beaucoup de sévérité du royaume des cieux, de la pénitence et de l’état de dégradation de ce peuple, disant qu’ils devaient s’arracher à leur indolence.
Vers la fin, il enseigna de nouveau sur le talent unique qu’ils avaient reçu comme enfants des servantes, et qu’ils avaient enfoui dans la terre, et il réprimanda sévèrement les pharisiens de traiter si durement ce pauvre peuple, qu’ils laissaient plongé dans l’ignorance et le péché. Il y avait là des Samaritains convertis, et Jésus demanda aux pharisiens pourquoi ils haïssaient ces malheureux, et pourquoi ils ne les avaient pas depuis longtemps ramenés à la vraie doctrine. Les pharisiens, tout dépités, commencèrent à disputer contre lui, lui reprochant particulièrement de laisser à ses disciples une liberté trop grande, de sorte qu’ils n’observaient pas exactement les prescriptions sur les jeûnes, les ablutions, les purifications, le sabbat, et le soin qu’on doit avoir d’éviter les publicains, etc. ; qu’enfin ils ne se conduisaient nullement comme les disciples des prophètes et des docteurs de la loi.
Jésus leur répondit : « Rappelez-vous le commandement de l’amour du prochain : Tu aimeras Dieu par-dessus toutes choses, et ton prochain comme toi-même ; c’est le premier de tous. » Il fit entendre qu’il demandait de ses disciples qu’ils apprissent à l’observer plutôt qu’à voiler les vices de leurs cœurs sous des observances extérieures. Comme il avait parlé allégoriquement, Philippe et Thaddée lui dirent : « Maître, ils ne vous ont pas compris. » Alors Jésus répéta clairement ce qu’il avait dit, plaignit le pauvre peuple ignorant et pécheur, qu’en dépit de toutes leurs observances extérieures ils avaient laissé se pervertir si profondément, et déclara hautement que ceux qui agissaient ainsi n’auraient pas de part à son royaume.