CHAPITRE XLII
Enseignements sévères de Jésus à Aruma. — Guérisons à Thanath.
Le 27 du mois de Tisri, Jésus se rendit à Aruma, qui était à deux lieues de Salem. Les pharisiens le traitèrent avec une politesse obséquieuse ; ils le prièrent d’enseigner dans leur ville, mais ils lui dirent, ou du moins lui firent entendre d’éviter toute cause d’agitation parmi le peuple. Jésus leur répondit avec franchise et fermeté qu’il enseignerait ce qui est dans l’Ecriture : la vérité.
Le soir, il prêcha dans la synagogue ; il parla de la vocation d’Abraham et de son voyage en Egypte, de la langue hébraïque, de Noé, d’Héber, de Phaleg, de Job, etc. : je vis plusieurs tableaux qui se rapportaient à cet enseignement. Il dit que Dieu avait séparé les Israélites de tous les autres peuples, lorsqu’il avait donné à Héber une langue n’ayant aucune affinité avec celles qui existaient alors, je veux dire la langue hébraïque. Héber en effet, avait parlé jadis comme Adam, Seth et Noé, comme on avait parlé jusqu’à la tour de Babel. C’était la langue primitive, que Dieu avait alors confondue en plusieurs langues différentes. Plus tard, pour séparer Héber de ses contemporains, il avait rendu à celui-ci la langue sainte, la vieille langue hébraïque, sans laquelle les Juifs ne seraient point restés purs, formant un peuple à part parmi les autres peuples.
Jésus s’assit ensuite à un grand festin qui dura jusqu’au sabbat. Je ne vois jamais Jésus manger beaucoup dans ces sortes de banquets : il va d’une table à l’autre, enseignant et racontant presque toujours. Le soir, après le sabbat, continuait et se clôturait la fête de la Dédicace du temple de Salomon Cette fête succédait immédiatement à celle des Tabernacles et durait sept jours. (Voir II Paralipomènes, ch. V, v. 3 et suiv., et ch. VII, v. 8 et suiv.). . La synagogue était brillante de lumières : une pyramide de lampes se voyait au milieu. Jésus prêcha sur la Dédicace : il rappela comment Dieu apparut à Salomon pendant la nuit, et lui dit qu’il voulait conserver Israël, et, si les Juifs lui restaient fidèles, demeurer dans le Temple au milieu d’eux ; mais que, s’ils se séparaient de lui, il détruirait le Temple. Jésus appliqua ces faits à leur temps ; il dit que les choses étaient allées si loin, que, s’ils ne se convertissaient pas, le Temple serait ruiné. Il parla avec beaucoup de sévérité. Les pharisiens se mirent à discuter avec lui et prétendirent que Dieu n’avait pas tenu ce langage à Salomon, mais que tout cela n’était qu’une création poétique de son imagination. La dispute fut très vive, et je vis Jésus parler avec beaucoup d’ardeur. La dignité de toute sa personne les ébranla tellement, qu’ils n’osaient pas le regarder. Il allégua des textes qui faisaient partie de la lecture du jour ; il parla des altérations et des falsifications des vérités éternelles, de l’histoire et de la chronologie des anciens peuples païens, des Egyptiens, par exemple ; il demanda comment ils osaient faire des reproches à ces païens, quand eux-mêmes étaient dégénérés au point de rejeter ce qui leur avait été transmis par une tradition sainte et immédiate, la parole du Tout-Puissant, sur laquelle était fondée son alliance avec leur saint temple, et de l’interpréter comme une fiction, une fable, selon leurs commodités et leurs caprices. Il répéta et confirma la parole de Dieu à Salomon, et leur dit que leurs falsifications et altérations criminelles commençaient à vérifier les menaces de Jéhovah : car où chancelle la foi en ses promesses, là aussi les fondements de son temps sont ébranlés. Il dit encore : « Oui ! le Temple sera renversé et détruit, parce que vous ne croyez pas aux promesses, parce que vous ne savez ni discerner, ni honorer les choses saintes ! Vous travaillerez vous-mêmes à sa destruction ; il n’en restera pas pierre sur pierre ; il sera réduit en poussière à cause de vos péchés ! » Jésus s’exprima de telle sorte qu’il semblait parler de lui-même en parlant du Temple, ainsi qu’il le fit plus clairement avant sa Passion, lorsqu’il dit : « Je le rebâtirai en trois jours. » Il ne s’exprima pas si ouvertement cette fois ; cependant ils comprirent avec colère et effroi ce qu’il y avait de mystérieux, de merveilleux dans ses paroles. Ils manifestèrent leur mécontentement par des murmures ; mais Jésus n’y fit nulle attention, et continua à prêcher d’une manière si convaincante qu’ils ne pouvaient plus le contredire, et que malgré eux ils subissaient intérieurement l’ascendant de sa puissante parole. Au sortir de la synagogue, les pharisiens lui donnèrent la main, s’excusèrent de leur opposition et lui offrirent la paix, du moins en apparence. Jésus leur fit encore quelques réprimandes, mais avec beaucoup de douceur ; puis il quitta l’école, dont les portes furent fermées.
A Aruma, Jésus ne fit aucune guérison en public, pour ne pas scandaliser les pharisiens : d’ailleurs les malades, gênés par leur présence, ne s’adressèrent pas au Sauveur pendant le jour. Je fus extrêmement touchée de voir, la nuit venue, Jésus, accompagné de deux disciples seulement, parcourir les rues, éclairées par la lune, entrer par de petites portes dans les cours où il était humblement attendu, et guérir en secret plusieurs malades, tous gens pieux, croyant en lui et ayant sollicité son assistance par l’intermédiaire de ses disciples. Les rues étaient silencieuses ; les fenêtres des maisons donnaient toutes sur les cours et les jardins, tellement que durant ces deux nuits personne ne vit le Sauveur ; d’ailleurs il ne demeurait pas longtemps auprès des malades. Pour réveiller leur foi, il leur demandait s’ils croyaient que Dieu pouvait les guérir, et s’il y avait sur la terre quelqu’un à qui il eût donné ce pouvoir.
Le matin, j’entendis Jésus réprimander encore très sévèrement les pharisiens ; il leur dit : « Vous avez perdu l’esprit de la religion. Vous n’avez souci que de coutumes, que de traditions conservées par vous comme des cosses vides dont vous avez laissé périr le fruit. » Ils insistèrent sur la sainteté de ces formes ; mais Jésus les réduisit au silence en leur opposant l’exemple des païens, pour qui Satan avait fini par remplir des formes de culte qui ne contenait plus rien.
Jésus se rendit ensuite, à trois lieues du nord, dans une ville du val de Samarie où Abraham s’était établi d’abord. Elle s’appelait Thanath-Silo. En avant de la ville, une hôtellerie avait été préparée par les soins de Lazare pour recevoir Jésus avec les apôtres, et confiée à une famille de Nazareth, alliée de loin à celle du Seigneur. Jésus y passa la nuit, et guérit le lendemain beaucoup de malades de toute espèce. Cette affluence n’a rien d’extraordinaire ; car, à peine sa présence en un lieu est-elle connue, qu’on y transporte tous les infirmes des villages et des hameaux environnants.
Ici le Seigneur guérit de plusieurs manières : les uns de loin, par un regard ou par une parole ; les autres en les touchant, d’autres en leur imposant les mains ; d’autres enfin en soufflant sur eux ou en les bénissant ; à quelques-uns je le vis frotter les yeux avec de la salive. Plusieurs furent guéris pour l’avoir seulement touché ; d’autres le furent même à distance, sans qu’il se tournât vers eux. Il me semble qu’il allait plus vite dans ces derniers temps qu’au commencement de sa vie publique. Je suppose qu’il guérissait de tant de manières différentes pour montrer qu’il était parfaitement maître d’agir comme bon lui semblait. Il a dit, en effet, que les démons ne doivent pas tous être chassés pareillement. Evidemment il guérissait chaque malade de la façon la mieux appropriée à son mal, au degré de sa foi et à sa nature, de même que maintenant encore il châtie et convertit les pécheurs par des moyens divers. Jésus ne détruisait pas l’ordre de la nature, mais il la dégageait de ses liens. Il ne coupait point les nœuds, il savait les dénouer, car il avait la connaissance de tous les secrets, et en tant qu’Homme-Dieu il opérait selon les formes humaines, qu’il sanctifiait. Auparavant déjà, j’avais appris qu’il employait tous ces modes variés dans ses guérisons, afin qu’ils pussent servir à ses disciples comme de types dans toutes leurs œuvres. En effet, on y trouve préfigurées les diverses formes des bénédictions, des consécrations et des sacrements de l’Eglise.
Sur son chemin, Jésus rencontra un village composé seulement d’une longue rangée de maisons, et qui portait le nom d’Aser-Michmethath ; il y entra vers le soir. Les habitants étaient de braves gens, et chacun désirait le recevoir chez soi ; mais il préféra une famille patriarcale qui demeurait en deçà de la ville, et dont le chef s’appelait Obed : il fut très affectueusement reçu, ainsi que ses disciples.
Obed avait conservé les anciennes mœurs des Israélites, et il avait pris Job pour modèle ; il dotait richement ses fils et ses filles ; le jour de leur mariage, il distribuait d’abondantes aumônes aux pauvres et faisait de riches offrandes au Temple.
Il avait un petit garçon d’environ sept ans qui demeurait aux champs, auprès d’un frère plus âgé ; Jésus bénit ce petit garçon, et lui parla avec beaucoup d’affection. Il était très pieux, et s’agenouillait souvent la nuit dans les champs pour prier. Cela ne plaisait guère au frère aîné, et Obed était affligé de son déplaisir ; Jésus se prononça là-dessus. Après la mort du Seigneur, cet enfant, si je ne me trompe, se joignit à ses disciples.
Jésus enseigna dans les champs, chez des bergers, et aussi près du puits d’Abraham. Il parla du royaume de Dieu, annonçant qu’il serait ôté aux Juifs, et donné de préférence aux païens. Obed, après cette prédication, dit au Seigneur que les païens, s’ils l’entendaient ainsi parler, pourraient bien en devenir orgueilleux. Jésus lui expliqua avec bonté que c’était précisément à cause de leur humilité qu’ils seraient préférés. Il avertit aussi Obed et toute sa famille de se tenir en garde contre une certaine tendance qu’ils avaient à se croire justes, à être contents d’eux-mêmes. Ils se séparaient des autres hommes, et se sentaient heureux et satisfaits des heureux fruits de leur vie simple, modeste et bien ordonnée : mais cette satisfaction pouvait facilement dégénérer en orgueil. Le Seigneur leur raconta à ce sujet la parabole des talents.