CHAPITRE XXXIX

Le Sauveur à Sukkoth. — Il réconcilie une femme adultère.

Jésus, accompagné de ses disciples et de plusieurs habitants d’Ainon, se rendit ensuite à Sukkoth, jolie ville située à une lieue de là ; elle avait une synagogue remarquable. On y célébrait ce jour-là, outre la fête des Tabernacles, une autre fête en mémoire de la réconciliation de Jacob et d’Esaü. Des gens de tous les environs s’étaient rassemblés dans la ville ; cette fête, qui se prolongea tout un jour, était une sorte de réconciliation entre Dieu et les hommes ; il y avait une confession des péchés publique ou secrète, au gré de chacun. Tous se présentaient devant un autel destiné à l’encens pour y offrir des dons en signe de réconciliation ; une pénitence leur était imposée, et ils faisaient eux-mêmes des vœux solennels. Cette cérémonie ressemblait beaucoup à notre confession. La synagogue, une des plus belles que j’aie jamais vues, était plus magnifique encore, avec sa grande parure de fête, les innombrables couronnes et guirlandes de feuillage dont elle était ornée et les belles lampes qui y brillaient. Elle était élevée et reposait sur huit colonnes.

Un prêtre raconta, du haut de la chaire, comment, à pareil jour, Jacob et Esaü s’étaient réconciliés entre eux et avec le Seigneur ; il parla aussi de la réconciliation de Laban et de Jacob, et des sacrifices qu’ils avaient offerts à Dieu. Enfin il exhorta ses auditeurs à la pénitence. Plusieurs déjà profondément touchés, d’abord des enseignements de Jean, puis de la prédication de Jésus, avaient remis leur conversion à ce jour solennel. Ceux qui se sentaient la conscience chargée allèrent derrière l’autel et déposèrent sur des tables leurs offrandes, qu’un prêtre reçut. Puis ils se présentèrent aux prêtres, derrière les coffres qui renfermaient les livres de la loi, soit pour se confesser publiquement devant tous, soit pour choisir l’un d’eux, se retirer avec lui sous le rideau auprès de la table, et se confesser en secret. Cependant on brûlait de l’encens sur l’autel, et à la manière dont s’élevait la fumée, le peuple jugeait si le repentir du pécheur était sincère, et si ses péchés lui étaient pardonnés. Pendant ce temps-là, les autres Juifs chantaient et priaient. Les pécheurs faisaient une espèce de profession de foi, promettant de rester fidèles à la loi et de ne pas se séparer d’Israël ni du Saint des saints. Puis ils confessaient à genoux leurs fautes, souvent en versant des larmes.

Les femmes pénitentes venaient ensuite présenter leurs offrandes aux prêtres. Elles les faisaient appeler à un grillage derrière lequel elles se confessaient. Les Juifs s’accusaient de leurs péchés contre les dix commandements de Dieu, et aussi de leurs manquements aux observances légales.

Je fus alors témoin d’un spectacle touchant. Tandis que les femmes se confessaient et offraient leurs dons, une dame de haut rang, qui occupait seule une place tout près du lieu destiné aux pénitents, était en proie à une vive émotion et à une grande inquiétude. Sa servante se tenait auprès d’elle, et avait placé sur un escabeau la corbeille contenant ses offrandes. Elle souffrait beaucoup d’attendre son tour. Enfin, accablée de chagrin et cédant à son désir de se réconcilier avec Dieu, elle s’enveloppa de son voile ; précédée de la servante, qui porte les offrandes, elle passe la grille et pénètre dans la partie du Temple réservée aux prêtres et où les femmes n’entraient pas habituellement. Les gardiens s’efforcent de les repousser ; mais la servante ne se laisse pas retenir, elle continue d’avancer en criant : « Place ! faites place à ma maîtresse ! elle veut offrir ses dons, elle veut faire pénitence. Faites-lui place ! elle veut purifier son âme ! » La femme, tout émue et pleine de repentir, arriva ainsi jusqu’aux prêtres ; quelques-uns allèrent au-devant d’elle. Alors, se jetant à genoux, elle demanda à être réconciliée avec Dieu. Mais ils lui ordonnèrent de se retirer d’un endroit où elle ne devait pas se montrer. Un jeune prêtre cependant la prit par la main, et dit : « Je veux vous réconcilier. Si votre corps n’est pas ici à sa place, votre âme y est, puisque vous voulez faire pénitence ; » et, se tournant vers Jésus, il dit : « Maître, décidez. » Alors la femme se prosterna devant Jésus la face contre terre, et il dit : « Oui, son âme est à sa place, laissez la fille des hommes faire pénitence ; » et le prêtre entra avec elle sous le voile. Bientôt elle en sortit, se jeta la face contre terre, et dit en versant un torrent de larmes : « Essuyez vos pieds sur moi ; je suis une adultère ! » Aussitôt les prêtres la touchèrent avec les pieds, et l’on envoya chercher son mari, qui ne savait rien de ce qui s’était passé ; celui-ci accourut profondément ému des paroles de Jésus, qui prêchait à ce moment dans la chaire. Sa femme s’étendit à terre devant lui, et se cachant sous son voile, succombant sous le poids de la honte, elle confessa sa faute, le visage baigné de larmes. Jésus lui dit alors : « Vos péchés vous sont remis. Levez-vous enfant de Dieu ! » Et le mari, touché jusqu’aux larmes, tendit la main à sa femme. Leurs mains furent liées ensemble sous le voile de la femme et la longue cravate de l’homme, et ils reçurent une bénédiction. C’était comme un renouvellement de leur alliance. Après cette réconciliation, la femme fut transportée de joie. En faisant son offrande elle s’écriait : « Priez, encensez, sacrifiez pour que mes péchés me soient remis ! » Pendant que le prêtre la reconduisait de l’autre côté de la grille, elle ne cessait de balbutier et de réciter des passages des psaumes. Elle fit brûler les riches vêtements de soie avec lesquels elle avait cherché à plaire à son amant.

C’était une femme grande, bien faite, d’un esprit vif et ardent. A cause de son profond repentir et de son aveu spontané, son mari lui pardonna et se réconcilia sincèrement avec elle. Sa faute était restée secrète, et il n’était point né d’enfants de cette union illégitime. Elle-même l’avait rompue en déterminant son complice à faire pénitence. Elle n’était pas tenue de dire son nom au prêtre ; celui-ci défendit à son mari de le demander, et à elle de le dire. Le mari était pieux, il oublia et pardonna de bon cœur. Le peuple n’avait pas saisi les circonstances particulières de cette scène ; mais, aux cris de la femme quand elle avait demandé des prêtres et des sacrifices, il avait compris que quelque chose d’extraordinaire s’était passé. Tous prièrent du fond du cœur et avec joie parce qu’elle faisait pénitence. Il y avait beaucoup de gens de bien en cet endroit, comme en général sur toute la rive orientale du Jourdain, où l’on conservait, en grande partie du moins, les mœurs des anciens patriarches.

Jésus fit encore une belle et très touchante instruction. Il parla des péchés des ancêtres et de leur influence sur nous, et rectifia quelques-unes des idées de ses auditeurs.

Les maîtres d’école furent aussi interrogés sur les défauts de leurs élèves. Ces derniers reçurent des réprimandes ; puis, selon qu’ils s’accusaient eux-mêmes et témoignaient du repentir, ils étaient pardonnés.

Une foule de pauvres s’étaient rassemblés devant la synagogue, et, quoiqu’il ne fût pas d’usage d’admettre les malades à la fête des Tabernacles, Jésus ordonna à ses disciples d’amener ceux-ci dans les passages qui allaient de la synagogue aux logements des maîtres d’école. A la fin de la fête, lorsque déjà depuis longtemps tout l’édifice sacré brillait de l’éclat des lampes, il s’y rendit et en guérit beaucoup.

Comme il entrait dans un de ces passages, la femme qu’il venait de réconcilier avec Dieu lui fit demander la permission de lui dire quelques mots ; il alla aussitôt vers elle, et l’entretint à l’écart. Alors, se jetant à genoux devant lui, elle dit : « Maître, l’homme avec qui j’ai péché vous prie instamment de le réconcilier avec Dieu. » Jésus lui répondit : « Après le repas, je le recevrai en ce lieu même. »

La guérison des malades fut suivie du repas de la fête des Tabernacles, qui eut lieu sur une des places publiques. Jésus, les disciples, les lévites et les personnages les plus distingués de la ville étaient assis sous un grand et magnifique berceau de verdure, entouré des autres convives, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. On donna à manger aux pauvres, et chacun leur envoya des mets les meilleurs. Jésus passa tour à tour auprès de toutes les tables. Les femmes ne furent pas oubliées. L’adultère réconciliée était ravie de joie, ayant auprès d’elle ses amies toutes radieuses, qui la félicitaient du fond du cœur. Pendant que Jésus visitait les tables, elle était très préoccupée, et le suivait toujours des yeux, se disant : « Dieu veuille qu’il n’oublie pas d’admettre à la pénitence ce pauvre homme qui doit aller le trouver à la place indiquée ! » Enfin Jésus, s’approchant d’elle, la consola, et lui dit qu’il n’ignorait pas la cause de son inquiétude, et que tout se ferait en son temps.

Quelques instants après, les convives se séparèrent, et le Seigneur se rendit à son logement près de la synagogue. L’homme qui l’attendait s’agenouilla devant lui et confessa son péché. Jésus le consola, l’exhorta à ne plus tomber en faute, et lui imposa une pénitence. Il devait, pendant quelque temps, donner toutes les semaines une somme d’argent aux prêtres pour une œuvre de charité ; mais, de peur d’envenimer la blessure de celui qu’il avait offensé, il n’avait pas fait de vœu ni d’offrandes publiques, et il avait eu soin de cacher son repentir et ses larmes.

Je crois que ce fut à Sukkoth que Jacob, se rendant en Mésopotamie, eut une vision prophétique. Il aperçut près de Mahanaïm deux armées campées, qu’il revit à son retour ; la figure eut son accomplissement, soit dans le partage qu’il fit de ses troupeaux et de sa famille, soit dans le partage de son armée et de celle d’Esaü L'Eglise aussi est composée de deux troupes : le peuple de l'ancien et celui du nouveau Testament. .

De Sukkoth Jésus revint à Ainon, d’où il partit le dix-sept du mois de Tisri avec plusieurs disciples, après avoir fait une dernière prédication. Auparavant il se rendit chez Marie la Suphanite, et s’entretint avec elle ; il la consola et lui fit une exhortation. Je vis cette femme toute transformée ; elle est à présent pleine de charité, de zèle, d’humilité et de reconnaissance ; les malades et les pauvres sont sa seule occupation. Je me rappelle que Jésus, lors de son voyage à Basan, avait envoyé un disciple à Béthanie pour annoncer aux saintes femmes la guérison de la Suphanite et sa réconciliation avec Dieu, et pour les prier d’aller la visiter. Je vis en effet chez elle Véronique, Jeanne Chusa et Marthe ; elle était très heureuse d’être ainsi étroitement unie à ces pieuses femmes.

Avant son départ, Jésus reçut de riches présents de Marie et de plusieurs autres personnes ; il les fit aussitôt distribuer tous aux pauvres. Lorsqu’il sortit d’Ainon, toutes les maisons sur son passage étaient ornées de feuillage et de guirlandes de fleurs. Partout on le saluait et on chantait ses louanges. Au delà de la ville, la Suphanite et ses enfants, auxquels s’étaient jointes diverses familles, lui présentèrent des couronnes de fleurs : je crois que tel était l’usage à la fête des Tabernacles. Enfin on lui fit cortège quand il quitta la ville.