CHAPITRE XXXVIII
Vision sur l’enfant prodigue.
J’ai eu plusieurs fois des visions sur la parabole de l’enfant prodigue. Je vis une famille israélite de l’antiquité avec sa maison, ses serviteurs et ses troupeaux. Je vis un vieux père et deux fils ; le plus jeune désagréable et audacieux, l’aîné insinuant et en bonne intelligence avec son père. Toutefois l’aîné ne me plaisait guère : il avait l’air suffisant et semblait trop assuré de la faveur paternelle. Je vis le plus jeune demander avec insolence sa portion de l’héritage ; lorsqu’il l’eût reçue, il partit aussitôt pour un pays lointain. Le père était très affligé, mais le frère content. Je vis l’enfant prodigue suivre un chemin qui allait en pente. Il n’avait pas reçu la bénédiction de son père ; je le vis suivre la pente à pas rapides, jusqu’à ce qu’il se perdît dans les brouillards d’un pays marécageux, où l’on ne rencontrait partout que des maisons de jeu et des salles de danse, remplies de femmes de mauvaise vie. Je le vis aller d’une maison à l’autre, et toujours descendre de plus en plus jusqu’aux bas-fonds les plus ténébreux. Enfin je vis qu’on le chassait d’une maison, dépouillé de tout, et je le vis se réfugier dans une forêt pleine de fondrières, et se repaître des cosses que mangeaient les pourceaux. Là je le vis assis sur un tronc d’arbre, la tête tristement appuyée dans ses deux mains. Enfin je l’aperçus regardant avec effroi autour de lui ; puis, ayant levé les yeux au ciel, il tomba à genoux. Je me dis à ce moment : « Dieu soit loué, il est à genoux, il prie ! » Je le vis après cela retourner en toute hâte vers son père ; le père, qui désirait ardemment le revoir, accourut au-devant de lui dès qu’il l’eût aperçu. Il embrassa son enfant agenouillé devant lui, et dit à ses serviteurs d’apporter une robe, un anneau et des sandales. Ils s’empressèrent d’obéir, et ils étaient pleins d’allégresse. On tua un veau ; il vint des convives, et il y eut un festin à la mode juive. Les convives, couchés autour de la table, chantèrent des cantiques au son de la flûte : tous montraient une grande joie.
Je vis le fils aîné dans les champs recueillir le bruit, écouter, retourner à la maison, interroger un serviteur, et demeurer à la porte. Je vis le père sortir, et répondre au fils, qui était tout pâle de colère et d’envie. Je vis les convives manger l’agneau debout autour de la table. Il fut servi tout entier, et il avait la tête inclinée sur ses pattes de devant, comme par humilité.
Après cette vison, il me fut montré que l’enfant prodigue, ainsi que son frère aîné, avaient sur la terre beaucoup de frères. Je vis plusieurs tableaux particuliers ou généraux représentant la destinée des personnes de notre temps qui leur ressemblaient, et dont je connaissais plusieurs. Je vis des hommes se targuant de leur fortune ou de la faveur dont ils jouissaient auprès des grands, passer leurs jours dans les délices du corps ou de l’esprit, se vautrer dans tous les vices jusqu’à ce qu’enfin, ne trouvant plus de satisfaction nulle part, ils eussent faim de la grâce, et se décidassent à la demander, dussent-ils tomber au rang des serviteurs. Je vis ceux qui menaient une vie paisible se montrer peu charitables à leur égard, et même s’en faire un scandale. Je vis aussi des pasteurs des âmes abandonner leurs brebis pour de plus riches emplois. Je les vis s’avancer dans un pays qui brillait de loin, mais dont l’éclat s’affaiblissait de plus en plus ; puis je vis les tables somptueuses où ils étaient assis se changer en auges à pourceaux, et je les vis manger avec les pourceaux ; c’est-à-dire qu’au lieu de se nourrir de la divine grâce, ils s’adonnèrent aux vanités et aux voluptés du siècle. Dans quelques visions, il me semblait que cela signifiait qu’ils s’approchaient des apostats et se mêlaient aux impurs. Parmi les enfants prodigues, j’en vis plusieurs égarés par imprudence ou légèreté, et d’autres qui s’étaient éloignés de l’Eglise par l’orgueil de la science, etc. Ceux qui, amendés par l’adversité, se ressouvenaient de la maison paternelle et y revenaient, étaient souvent meilleurs, et par suite mieux traités que leurs frères demeurés fidèles, qui, oubliant qu’ils n’avaient pas cessé d’être assistés par la grâce, se montraient dédaigneux et pleins d’envie. Dans ces visions variées, je vis sous la forme d’enfants prodigues une foule d’hommes tombés dans le vice, dans l’incrédulité, dans l’hérésie.
En même temps que je vis s’égarer ainsi des ecclésiastiques qui convoitaient de plus riches dignités, et des laïques séduits par de fausses doctrines et par la perspective d’une vie plus facile, j’eus une vision explicative de la séparation de Loth et d’Abraham. Je vis Loth partir enveloppé de ténèbres, mais Abraham le bénit, et cette bénédiction lui communiqua un peu de lumière, désormais son seul bien. Je vis Abraham qui restait tout resplendissant. Je vis que le pays vers lequel Loth se dirigeait brillait de loin ; mais je vis Loth cheminer dans le brouillard ; sa voie allait toujours en pente comme celle d’Adam au sortir du paradis. Je le vis s’avancer de plus en plus dans l’obscurité avec sa femme et ses filles, avec ses nombreux serviteurs, ses chameaux, ses moutons et ses bœufs ; je vis enfin que cette voie menait partout à la perdition éternelle Divers traits de ce tableau semblent se rapporter au triomphe de l'Eglise attendu à notre époque. .
Lorsque j’eus ces visions sur les enfants prodigues de notre temps, je vis dans d’autres visions une épuration générale et comme un jugement universel. Je vis des armées nombreuses se rencontrer et livrer de sanglantes batailles. Je vis des curés scandaleux chassés de leurs maisons ; des saints vinrent prendre leurs places jusqu’à ce que d’autres prêtres pussent les remplacer. C’était une grande épuration ; les rangs des hommes furent fort éclaircis, et je vis avec étonnement beaucoup d’hommes forts et vigoureux renversés et emportés, tandis que des vieillards débiles et estropiés étaient épargnés. Mais je vis dans le lointain grandir une jeune génération qui devait combler les vides : tout cela se rapportait particulièrement à la charge pastorale. Je vis aussi plusieurs fils amendés par les adversités retourner à leur père. Je vis revenir à leur mère l’Eglise beaucoup d’enfants prodigues, qui lui causèrent plus de joie que les fils aînés, dont plusieurs, éveillés du sommeil de leur vaine complaisance, furent enfin rejetés. Dans cette vision, je vis plutôt le châtiment infligé par le fléau de la guerre que le détail des événements. C’était un triste spectacle, mais il se termina par une fête où l’on célébra la rénovation générale et l’entrée dans l’Eglise.