CHAPITRE XXXV
Jésus à Gadara ressuscite un enfant, et démasque le paganisme. — Diverses guérisons.
Enfin le Sauveur quitta les Abiléniens et se rendit à Gadara, où il arriva vers le soir, par le côté du midi, près du quartier des Juifs. Il était séparé de celui des païens, qui avait beaucoup plus d’étendue, et où l’on comptait quatre temples d’idoles. En voyant la statue de Baal sur un grand arbre, je compris tout de suite que c’était une ville païenne. Les pharisiens et les saducéens de l’endroit accueillirent très bien le Seigneur. Le sanhédrin de la contrée se trouvait là, bien que la ville ne comptât guère plus de trois cents Israélites.
Jésus alla tout d’abord à la synagogue, pour enseigner. Il trouva rassemblée, près du bâtiment, une grande foule de malades, parmi lesquels on voyait plusieurs possédés furieux. Les pharisiens et les saducéens voulaient, par déférence, renvoyer ces malheureux, disant qu’ils ne devaient pas être si importuns, que le moment n’était pas convenable, etc. Mais Jésus leur dit, avec beaucoup de bonté, qu’ils pouvaient rester, car c’était pour eux qu’il était venu, et il en guérit un certain nombre.
Il prêcha longuement et avec force sur plusieurs passages d’Isaïe, qu’il s’appliqua à lui-même de la manière la plus évidente ; il parla aussi, avec beaucoup de profondeur, de ses souffrances, et de la victoire qu’il remporterait sur le monde.
Vers midi, une femme païenne s’approcha timidement des apôtres pour prier Jésus de venir chez elle guérir son enfant. Le Seigneur s’y rendit l’après-midi, avec plusieurs disciples. Le mari de cette femme le reçut à la porte et l’introduisit dans la maison. Alors la pauvre mère se prosterna devant lui et dit : « Seigneur, j’ai entendu parler de vos prodiges, et l’on dit que vous faites de plus grandes choses qu’Élie. Mon fils unique se meurt, et notre devineresse ne peut pas le sauver. Ayez pitié de nous. » L’enfant, à peine âgé de trois ans, était couché dans un petit coffre. Sa maladie datait de la veille ; il avait accompagné son père à la vigne, y avait mangé quelques grains de raisin, et il avait été rapporté gémissant et sanglotant. Depuis lors, la mère le tenait continuellement dans les bras, essayant vainement de divers remèdes. Il était mourant et semblait même réellement mort, lorsqu’après l’avoir couché elle courut au quartier juif pour implorer le secours de Jésus. Dès que le Sauveur fut près de lui, il dit à sa mère : « Laissez-moi seul avec l’enfant, et envoyez-moi deux de mes disciples. » Jude et Nathanaël le fiancé vinrent aussitôt. Jésus prit le petit malade dans ses bras ; puis, le tenant en travers, il le serra contre sa poitrine, approcha de ses joues son visage et souffla sur lui. Aussitôt l’enfant ouvrit les yeux et commença à remuer ; et Jésus, le levant en l’air, ordonna à ses disciples de lui imposer les mains sur la tête et de le bénir. Ils le firent : l’enfant était guéri Cette guérison est toute symbolique, comme celle de l'enfant ressuscité par Élisée (IV Rois, ch. IV, v. 32-35). Jésus, pour rendre la vie à l'humanité, s'est abaissé jusqu'à elle. Il s'est fait enfant ; il a approché son cœur du nôtre pour y verser sa charité ; ses lèvres de nos lèvres, pour nous rendre la parole de vie et le souffle de la grâce. Les deux disciples qui bénissent l'enfant avec lui semblent désigner les ministres des deux Testaments, qui ont coopéré avec Jésus-Christ à la résurrection de l'humanité. . Le Seigneur l’apporta à ses parents, qui, après l’avoir embrassé, se prosternèrent en pleurant aux pieds de Jésus. La mère s’écria alors : « Le Dieu d’Israël est grand ; il est au-dessus de tous les dieux ! Mon mari me l’a déjà dit, et désormais je ne veux plus servir d’autre dieu. » Il y eut bientôt un rassemblement considérable autour du Sauveur, et on lui amena encore plusieurs des enfants. Il guérit un petit garçon en lui imposant les mains. Un autre, âgé de sept ans, avait des convulsions ; il était paralytique, idiot, muet et démoniaque, mais sans accès violents. Le Seigneur le bénit, et ordonna de le mettre dans un bain composé des eaux de la source chaude d’Amathus, située au nord de la montagne de Gadara, des eaux du ruisseau de Chrit qui coule auprès d’Abila et de celles du Jourdain. Les Juifs de cette contrée gardaient dans des outres de l’eau du Jourdain, prise à l’endroit où Élie avait passé le fleuve ; ils s’en servaient pour les lépreux.
Les mères idolâtres se plaignirent de ce que leurs enfants tombaient souvent malades, et de ce que la devineresse ne les guérissait pas toujours. Jésus leur ordonna de faire venir cette femme. Elle vint à contre-cœur, hésitant à entrer ; sa figure était couverte d’un voile. Le Sauveur lui dit d’approcher ; elle s’approcha sans le regarder, détournant même son visage comme font les possédés qu’une puissance intérieure contraint à éviter le regard de Jésus, mais qui cependant s’avancent vers lui quand il le leur ordonne. Jésus dit aux païens et à leurs femmes rassemblées là : « Je vais vous montrer ce que c’est que la sagesse que vous vénérez dans cette devineresse et dans son art. » Puis il ordonna à ses esprits de la quitter. À sa parole, il sortit d’elle une vapeur noire, dans laquelle on vit des figures de serpents, de crapauds, de rats, de dragons et d’autres animaux malfaisants, qui s’éloignaient comme des ombres. C’était horrible à considérer. Alors Jésus dit : « Voilà l’enseignement que vous suivez. » Mais la femme tomba sur les genoux, versant des larmes et sanglotant. Elle était devenue douce et docile. Jésus lui ordonna de faire connaître comment elle s’y prenait pour guérir les enfants ; et, toujours pleurant, elle avoua, avec une grande confusion et à contre-cœur, les artifices qu’on lui avait enseignés : elle avait rendu les enfants malades par des maléfices, afin de faire l’honneur à ses dieux de leur guérison. Quand elle eut achevé, Jésus lui prescrivit de le suivre au lieu où se trouvait l’idole de Moloch, et fit appeler plusieurs prêtres païens. Le peuple se rassembla aussitôt, car le bruit de la guérison des enfants s’était déjà répandu. Il n’y avait pas là de temple ; c’était une colline entourée de sépulcres, au milieu desquels l’idole était renfermée dans un souterrain, avec un couvercle par-dessus. Jésus pria les prêtres de faire paraître leur dieu ; et, comme ils le montaient avec une machine, Jésus les plaignait d’avoir un dieu qui ne pouvait pas s’aider lui-même.
Il ordonna à la prêtresse de faire l’éloge de leur dieu et de raconter comment on le servait et comment il payait ses adorateurs. Cette femme fit ce qu’avait fait autrefois le prophète Balaam, elle raconta ouvertement, devant tout le peuple, les abominations du culte de Moloch et les merveilles du Dieu d’Israël. Jésus ordonna à ses disciples de renverser l’idole et de la rouler par terre ; cela fait, il dit : « Voyez quelle divinité vous servez ! voyez les esprits que vous adorez ! » En effet, il sortit de l’idole, à la vue de tous les assistants, une foule de figures diaboliques qui tremblaient et rampaient ; elles finirent par disparaître sous terre au milieu des tombeaux. Les païens étaient consternés et épouvantés. Jésus dit : « Si nous rejetons votre dieu dans sa fosse, il pourra bien se briser. » Les prêtres le prièrent de ne pas casser l’idole, et il leur permit de la redresser, puis de la descendre de nouveau dans la fosse. La plupart des païens étaient vivement affectés et tout confus, surtout les prêtres. Plusieurs paraissaient très irrités, mais le peuple entier se déclarait en faveur de Jésus. Il leur fit une belle instruction, et plusieurs se convertirent.
Les païens dont Jésus avait guéri les enfants à Gadara lui demandèrent à quel dieu ils devaient s’adresser, car ils voulaient renoncer au culte des idoles. Jésus leur parla du baptême, il dit qu’ils devaient attendre leur heure ; puis il les entretint de Dieu comme d’un père auquel nous devons sacrifier nos mauvais désirs, et qui ne demande de nous d’autre hommage que celui de notre cœur, etc.
Il disait plus clairement aux païens qu’aux Juifs que Dieu n’a pas besoin de nos sacrifices. Il les exhorta à se convertir, à faire pénitence, à se montrer reconnaissants pour les bienfaits, et charitables envers les malheureux.
Le jour suivant, Jésus prêcha encore à Gadara dans la matinée ; il quitta la ville après midi. Les pères des enfants guéris le remercièrent de nouveau Le séjour de Jésus-Christ dans cette ville où il évangélise les Juifs d'abord, et ensuite les païens, paraît offrir un symbole de l'établissement de l'Eglise, qui, formée d'abord au sein des Juifs, se répandit ensuite chez les gentils. . Après les avoir bénis, il descendit, avec douze disciples, dans la vallée qui s’étend au midi de Gadara, et arriva devant Dium, ville située à deux lieues à l’est de Scythopolis.
Il alla aussitôt visiter une foule de malades qui s’étaient installés sous des berceaux de verdure, en deçà de la ville, les uns couchés, les autres debout. Les disciples l’aidaient et maintenaient l’ordre. Il y avait là des infirmes de toute espèce : boiteux, muets, aveugles, hydropiques, paralytiques. Il en guérit un grand nombre, et les exhorta à se bien conduire. Il leur parla avec beaucoup de bonté ; et, les ayant guéris l’un après l’autre, il leur ordonna d’accomplir les purifications légales, et leur indiqua ce qu’ils avaient à faire pour expier leurs péchés, pour éviter d’en commettre encore et pour réparer leurs torts. Il guérit et bénit aussi plusieurs enfants que leurs mères avaient amenés. Il continua ses guérisons jusque dans l’après-midi.
Bientôt l’allégresse devint générale. Tous les malades guéris entrèrent dans la ville, la joie dans le cœur, chantant des cantiques, et emportant leurs lits et leurs béquilles ; ils étaient accompagnés de leurs parents, amis et serviteurs, aussi joyeux qu’eux-mêmes. Ils s’avançaient dans l’ordre suivant lequel ils avaient été guéris, ayant au milieu d’eux Jésus, entouré de ses disciples et des lévites. L’humilité et la gravité de Jésus en pareille circonstance sont impossibles à décrire. Les enfants et les femmes marchaient en avant, et tous chantaient le quarantième psaume de David : « Heureux celui qui applique son âme au soulagement du pauvre ! » Ils allèrent à la synagogue pour y rendre grâces à Dieu.