CHAPITRE XXXIII
Jésus célèbre à Ramoth-Galaad la fête commémorative du sacrifice de la fille de Jephté. — A Betharamptha-Juliade, il console Abigaïl, femme répudiée du tétrarque Philippe.
A l’orient de la forêt d’Ephraïm, sur le penchant d’une montagne, je vois Ramoth-Galaad. C’est une belle ville, très propre et régulièrement bâtie, dont les païens occupent quelques rues et où ils possèdent même un temple. Le service divin se fait dans cette ville par des lévites. Un disciple ayant précédé le Sauveur pour annoncer son arrivée, les lévites et plusieurs personnes distinguées l’attendaient sous une tente en deçà de la ville, près d’un puits. Ils lavèrent les pieds aux arrivants, leur servirent à manger et à boire, et les conduisirent dans la ville où déjà beaucoup de malades étaient rassemblés sur une place et imploraient l’assistance de Jésus. Il en guérit plusieurs.
En ce jour tous les habitants de Ramoth-Galaad célébraient une fête, en souvenir de l’immolation de la fille de Jephté. Je vis Jésus se diriger, avec ses disciples et les lévites, vers une belle esplanade qui s’étendait à l’orient de la ville, et où l’on avait tout disposé pour la solennité. Toute la population de Ramoth-Galaad s’y était rassemblée. L’autel sur lequel la fille de Jephté avait été immolée se trouvait encore sur la colline : en face étaient placés des sièges pour les juges, pour les lévites et pour les jeunes filles. On s’y rendit processionnellement. Toutes les jeunes filles et toutes celles qui étaient venues des villes voisines portaient des habits de deuil. L’une d’entre elles, habillée de blanc et couverte d’un voile, représentait la fille de Jephté. Un chœur de jeunes vierges vêtues de noir et voilées jusqu’au menton représentaient les compagnes de la victime, qui pleuraient sur elle. De petites filles semaient des fleurs devant le cortège ; d’autres avaient en main des flûtes dont elles tiraient des sons plaintifs : trois agneaux suivaient les jeunes filles. La fête fut très émouvante et très longue ; on y chanta des psaumes, on y fit des instructions, on y représenta des scènes du lugubre sacrifice. Les jeunes filles chantaient des chœurs par lesquels elles cherchaient à consoler la victime, ou se lamentaient sur elle, pendant qu’elle-même demandait à se sacrifier. Des lévites formaient une sorte de conseil et se prononçaient pour ou contre la demande qu’elle faisait d’accomplir le vœu de son père. Pour toutes ces scènes on avait des rôles écrits qui étaient lus ou récités par cœur.
Jésus daigna y prendre une part active : il représenta le juge supérieur ou le prince des prêtres. Il prononça non seulement le discours d’usage, mais il fit aussi de longues instructions avant et pendant la fête. Trois agneaux furent immolés, en mémoire de la fille de Jephté ; l’autel fut aspergé de leur sang, et leurs chairs distribuées aux pauvres.
Jésus blâma, dans son enseignement, la vanité des jeunes filles, et je crois qu’il dit que la fille de Jephté aurait pu éviter la mort, si elle n’avait pas été trop vaine. « Fille de Jephté, dit-il, tu aurais dû remercier Dieu chez toi de la victoire qu’il avait accordée à ton peuple ; mais, pleine de vanité, tu voulus aller au-devant de ton père, avec des parures mondaines et dans la pompe d’une fête, pour te glorifier devant les filles d’Israël et pour jouir de la vaine gloire d’être la fille d’un héros. » La fête finie, on se rendit dans un jardin de plaisance où un repas était préparé sous des tentes. Jésus se plaça à une table où mangeaient les pauvres, et il leur raconta une parabole.
Il se rendit ensuite avec ses disciples dans un quartier de Ramoth-Galaad habité par les païens, qui le reçurent avec un grand respect. Ils lui amenèrent, près de leur temple, beaucoup de malades et de vieillards infirmes, qu’il guérit. Ceux qui l’avaient prié de visiter cette partie de la ville semblaient être des savants, des prêtres et des philosophes qui avaient entendu parler du voyage des trois rois et de l’étoile qui leur avait révélé la naissance d’un roi des Juifs ; ils possédaient eux-mêmes des traditions de ce genre, et, comme les Mages, ils observaient les astres. Leur observatoire, pareil à celui que j’avais remarqué dans le pays des trois rois, se voyait sur une colline à quelque distance. Depuis longtemps ils désiraient la lumière, et, à ce moment, c’était Jésus lui-même qui venait les éclairer. Il leur exposa des doctrines profondes sur la très sainte Trinité, et je fus très frappée de lui entendre dire en particulier ces paroles : « Il y en a trois qui rendent témoignage, l’eau, le sang et l’esprit, et ces trois ne font qu’un. » Il parla aussi de la chute originelle et du Rédempteur promis, et leur donna beaucoup d’explications sur les voies de Dieu pour la conduite des hommes, sur le déluge, sur le passage de la mer Rouge et sur celui du Jourdain, figures du baptême. Il leur dit que les Juifs n’avaient jamais occupé la terre promise tout entière, et qu’il y était resté beaucoup de païens : maintenant il venait, lui, prendre possession de ce qui avait été laissé aux étrangers et le réunir à son royaume, non point avec l’épée, mais avec la grâce et la charité. Plusieurs de ses auditeurs furent profondément touchés, et il les envoya à Aïnon recevoir le baptême. Cependant il fit baptiser ici par ses disciples sept vieillards incapables de faire tant de chemin.
Ce peuple était d’une propreté remarquable, et ses vêtements d’une grande blancheur. Jésus lui donna encore des instructions générales sur la chasteté et sur le mariage. Il recommanda spécialement aux femmes l’obéissance, l’humilité et la bonne éducation des enfants. Ces gens étaient très bons, et, lorsqu’il se retira, ils l’accompagnèrent, en lui témoignant beaucoup d’affection.
De retour dans la ville juive, Jésus guérit encore des malades devant la synagogue. Les lévites avaient vu avec déplaisir sa visite aux païens : aussi, dans la synagogue où se continuaient les fêtes de la fille de Jephté, Jésus enseigna-t-il sur la vocation des gentils. Il dit qu’un grand nombre d’entre eux prendraient place dans son royaume avant les enfants d’Israël, et qu’il venait réunir au peuple élu, par la grâce, la foi et le baptême, ceux des païens que les Israélites n’avaient pas pu soumettre, etc.
Jésus se rendit ensuite avec ses disciples à Bétharamphtha-Juliade ; c’était une belle ville, bâtie sur le sommet d’une colline. Au point culminant de la montagne se trouvait un château flanqué de tours et entouré de jardins. C’était la demeure de la femme répudiée du tétrarque Philippe. Elle avait avec elle ses cinq filles, déjà grandes. Les revenus de cette contrée étaient affectés à son entretien. Elle descendait des rois de Gessur, et était païenne et jébuséenne. Elle s’appelait Abigaïl ; elle était déjà d’un certain âge, mais forte et belle. On l’aimait à cause de sa bonté et de sa bienfaisance.
Jésus fut bien accueilli à Bétharamphtha. Le lendemain, dès le matin, il guérit plusieurs Juifs malades, et le soir il prêcha dans la synagogue. Abigaïl envoya des présents aux Juifs pour les aider à recevoir Jésus et ses disciples. Le premier jour du mois de Tisri, on célébrait le commencement de la nouvelle année. On faisait de la musique sur le toit de la synagogue. Toutes les maisons étaient ornées de fleurs et de fruits, et je vis divers usages dans les différentes classes de la population : plusieurs personnes, et surtout des femmes, vinrent, durant la nuit, enveloppées de longs manteaux et portant des lumières couvertes d’un boisseau, se prosterner et prier auprès des sépulcres. Je vis aussi tout le monde se baigner, les femmes dans leurs maisons et les hommes, dans les bains publics.
Pendant la fête, Jésus alla visiter les païens. Abigaïl l’avait sollicité de venir chez elle, et les Juifs, envers lesquels elle se montrait très généreuse, prièrent aussi le Seigneur de s’y rendre. Elle était depuis peu tombée en langueur et dans une grande mélancolie. Il lui tardait d’être éclairée et de trouver un remède à ses maux, mais elle était contrariée par la surveillance de diverses personnes chargées de l’espionner. Elle s’agenouilla devant Jésus, qui la releva et l’enseigna ainsi que sa suite, tout en se promenant avec elle. Il parla de l’accomplissement des prophéties, de la vocation des païens et du baptême.
Abigaïl avait fait venir des serviteurs juifs pour laver les pieds du Sauveur, et pour lui offrir un repas de bienvenue. Elle le pria très humblement de lui pardonner d’avoir sollicité sa visite, disant qu’il y avait déjà longtemps qu’elle désirait entendre son enseignement ; puis elle l’invita à prendre part à une fête qu’elle avait préparée en son honneur. Jésus témoigna beaucoup de bienveillance à tout le monde, mais surtout à elle : ses paroles et son aspect firent une profonde impression sur cette femme, qui était peu instruite et accablée de chagrins. Jésus continua à enseigner les païens jusqu’après midi.
Le soir je vis Jésus gravir la montagne, à la lueur des flambeaux, et s’entretenir de nouveau avec Abigaïl, dans le vestibule de son château, qui donnait sur le jardin. Il y avait près d’elle des gens aux gages de Philippe, qui la surveillaient constamment. Elle en était fort gênée, et elle cherchait, par un regard jeté furtivement sur ces hommes, à le faire entendre au Seigneur. Jésus, qui lisait dans son âme et connaissait la contrainte à laquelle elle était assujettie, en fut touché de compassion. Elle lui demanda si elle pouvait être réconciliée avec Dieu ; une chose surtout alarmait sa conscience : c’était la violation de la foi conjugale envers son légitime époux, et la mort de celui-ci. Jésus la consola, et lui dit que, à cause de son profond repentir, ses péchés lui étaient pardonnés ; il ajouta qu’elle devait continuer à être charitable, espérer en Dieu et prier.