CHAPITRE XXXII

Jésus prêche à Aïnon. — Miséricorde et bonté du Seigneur envers Marie de Suphan, la pécheresse possédée.

Aïnon, où Jean avait baptisé, se voyait, à quelques lieues de là, sur une colline au bord du Jourdain. Jésus y arriva vers midi et y trouva rassemblée une multitude immense. Les pharisiens, parmi lesquels était le fils de Simon le lépreux, vinrent au-devant de Jésus et de ses disciples, qu’ils accueillirent avec respect et bienveillance : ils les conduisirent sous une tente, où ils lui lavèrent les pieds, nettoyèrent ses habits et lui offrirent du pain et du miel ; ils rendirent les mêmes devoirs à ses disciples. Jésus leur dit qu’il regrettait que des gens si serviables appartinssent à une telle secte. Il les suivit dans la ville et pénétra bientôt dans une cour remplie de malades ; les uns étaient de ce lieu même, les autres étrangers. Il les guérit tous en leur imposant les mains, et il leur donna des conseils salutaires.

Comme il y avait des justes parmi les pharisiens de cette ville, et que tous l’avaient accueilli avec une bienveillance sincère, Jésus garda beaucoup de ménagements à leur égard, en comparaison de ses procédés dans les autres villes ; il voulait ainsi réfuter le reproche qu’on lui faisait de n’avoir de relations qu’avec des publicains, des pécheurs et des mendiants ; il voulait leur montrer qu’il avait des égards pour eux ; lorsqu’ils étaient bien disposés et qu’ils gardaient les convenances de leur côté. Ils offrirent leur concours pour maintenir l’ordre parmi la foule ; Jésus les laissa faire.

Pendant que Jésus guérissait auprès de la porte de derrière de la grande salle, je vis entrer une belle femme dans la force de l’âge, et vêtue d’un costume étranger. Elle avait la tête couverte d’un voile transparent brodé de perles. Sa robe, de fine laine blanche, était semée de fleurs de couleurs variées. Elle s’était en outre enveloppée dans un grand manteau blanc.

Elle entra timidement, pleine de honte, de douleur et d’angoisse, le visage baigné de larmes. Elle voulait s’approcher de Jésus ; mais la foule était si grande, qu’elle ne pouvait la percer. Les pharisiens, qui faisaient les empressés, étant allés à sa rencontre, elle leur dit : « Conduisez-moi au prophète, qu’il me pardonne mes péchés et me guérisse. » Mais eux lui répondirent : « Femme, retournez chez vous ! Pourquoi venez-vous ici ? Il ne vous parlera pas ; comment pourrait-il vous remettre vos péchés ? Il ne voudra pas avoir de rapport avec vous qui êtes une adultère. » À ces cruelles paroles, son visage se couvrit d’une pâleur mortelle ; elle déchira son manteau, arracha son voile, et se jeta par terre, en s’écriant : « Ah ! je suis donc perdue ! Les voilà ! Ils me saisissent ! Ils me déchirent ! » Et, se débattant, elle nomma cinq démons qui entraient en elle ; le démon de son mari et ceux de quatre amants qui l’avaient entraînée dans le péché. C’était terrible à voir. Quelques femmes qui se tenaient tout près d’elle la soulevèrent et la ramenèrent chez elle, toujours sanglotant et poussant des cris déchirants. Rien de tout cela n’échappait à Jésus, mais il ne voulait pas confondre les pharisiens ; il laissa donc faire et continua de guérir les malades ; l’heure de cette malheureuse femme n’était pas encore arrivée.

Ensuite, accompagné de ses disciples, des pharisiens et d’une foule de peuple, il sortit de la ville et monta sur la hauteur où Jean avait autrefois enseigné ; elle était déjà couverte de personnes qui désiraient l’entendre. Jésus se plaça dans la chaire de Jean, au-dessus de laquelle on avait dressé une tente ouverte de tous les côtés. Dans sa longue instruction, Jésus, parcourant toute l’Écriture, parla de la miséricorde de Dieu envers les hommes et surtout envers son peuple ; de la manière dont l’avait dirigé sa providence, des promesses qu’il lui avait faites ; il montra qu’à cette heure tout était accompli. Puis il parla de Jean-Baptiste, et demanda à plusieurs pourquoi ils désiraient maintenant recevoir le baptême, pourquoi ils avaient attendu jusqu’alors, et ce qu’ils entendaient par le baptême. L’un de ceux auxquels il s’adressait répondit que Jean avait toujours enseigné qu’un plus grand que lui devait venir après lui, et qu’ils avaient attendu celui-là pour recevoir des grâces plus abondantes. À ces mots, beaucoup levèrent la main pour indiquer que telle était leur opinion, et Jésus leur donna quelques instructions particulières sur la préparation au baptême et sur le temps où ils devaient le recevoir.

Il était environ trois heures de l’après-midi lorsque Jésus cessa de parler ; il redescendit à la ville avec ses disciples et les pharisiens. Ces derniers lui avaient fait préparer un grand festin sous le portique d’une hôtellerie ; mais, arrivé devant la maison, Jésus dit : « J’ai faim d’une autre nourriture ; » et il demanda, quoiqu’il le sût bien, où demeurait la femme qui avait été renvoyée le matin. On lui montra sa demeure, qui était voisine de l’hôtellerie. Jésus quitta ceux qui l’accompagnaient, et entra bientôt dans la cour antérieure.

Dans le moment même où le Sauveur venait à elle, je la vis saisie de terreur et dans des angoisses mortelles. Le démon dont elle était possédée la chassait d’un lieu à l’autre ; elle était comme un animal effrayé qui cherche à se cacher. Lorsque Jésus s’approcha de l’appartement où elle était, elle s’enfuit par un corridor dans une cave, et se blottit dans un énorme vase de terre, qui à l’instant même, se brisa avec grand fracas. Jésus, qui l’avait suivie, s’écria alors : « Mara de Suphan, femme de… (Il dit le nom de son mari, que je n’ai pas retenu), je t’ordonne au nom de Dieu, de venir à moi. » Alors, enveloppée de la tête aux pieds dans son manteau comme si le démon la forçait encore de se voiler, elle se traîna par terre jusqu’aux pieds de Jésus, comme un chien qui craint d’être battu. Jésus lui dit : « Levez-vous ! » Et elle se leva, mais serra avec force son manteau contre sa figure et autour de son cou, comme si elle voulait s’étrangler. Le Seigneur alors lui dit : « Découvrez votre visage ! » et elle le fit. Son visage livide exprimait la terreur ; elle baissait et détournait les yeux, comme si une puissance intérieure voulait l’écarter de Jésus. Mais il pencha la tête vers elle et dit : « Regardez-moi, » et elle le fit. Il souffla sur elle : alors elle trembla de tous ses membres, et je vis une vapeur noire sortir d’elle et se répandre de tous côtés, puis elle s’affaissa sur ses genoux devant Jésus. Ses servantes, qui étaient accourues au bruit du vaisseau qui se brisait, se tenaient à distance. Jésus leur ordonna de porter la femme dans son appartement et de la mettre sur un lit. Il la suivit, et, comme elle versait un torrent de larmes, il lui imposa la main sur la tête, et lui dit : « Vos péchés vous sont remis. » Elle continua de pleurer amèrement, et se leva. Sur ces entrefaites, ses trois enfants entrèrent dans la chambre ; un garçon de douze ans et deux petites filles dont une de neuf ans, l’autre de sept ans. Jésus adressa quelques paroles affectueuses et instructives à ces enfants. La mère dit : « Remerciez le Prophète, il m’a guérie. » Les enfants se prosternèrent devant le Seigneur, qui, après les avoir bénis, les conduisit à leur mère l’un après l’autre, suivant leur âge ; après quoi il mit leurs mains dans celles de leur mère. Il me semblait que par là il effaçait la tache de ses enfants, nés de l’adultère, et qu’il les légitimait en quelque sorte. Jésus consola la pauvre pécheresse, lui disant qu’elle pourrait encore se réconcilier avec son mari. Enfin, l’ayant exhortée à persévérer dans le repentir et la pénitence et à mener une vie irréprochable, il se rendit avec ses disciples au repas que les pharisiens lui avaient offert.

Cette femme était de Supha, ville du pays des Moabites, et elle descendait d’Orpha (Ruth, i, 1-14), veuve de Chélion et belle-fille de Noémi. Les paroles sévères de Jean-Baptiste contre l’adultère, à l’occasion de l’union illicite d’Hérode, l’avaient profondément affectée. Elle était souvent possédée par cinq démons, mais ils se saisirent d’elle avec une violence extraordinaire, au moment où elle vint trouver Jésus dans la cour où il opérait ses guérisons. Il était sa dernière espérance. Aussi, quand elle fut repoussée par les pharisiens, se crut-elle rebutée à tout jamais, et le désespoir s’empara de son âme.

J’appris que cette femme, par sa descendance d’Orpha, belle-sœur de Ruth, avait un rapport de parenté avec Jésus, à cause de David, issu de Ruth, et que cette parenté, déchue et déshonorée en elle par tant de crimes, ayant été purifiée enfin par la grâce de Jésus, elle-même rentrait ainsi dans le sein de l’Église.

Les pharisiens s’étaient dépités contre le Sauveur parce qu’il les avait quittés pour se rendre auprès de la femme qu’ils avaient repoussée avec tant de dureté devant tout le monde, mais ils ne se plaignirent pas, de peur d’être réprimandés. Pendant le repas, Jésus les traita encore avec beaucoup d’égards, et les enseigna en paraboles. Vers le milieu du banquet, les trois enfants de la Suphanite arrivèrent, revêtus de leurs habits de fête : la plus petite fille portait une petite urne blanche remplie d’une eau de senteur, et sa sœur, une urne semblable, pleine d’huile de nard ; le petit garçon avait aussi un vase à la main. Ils vinrent s’agenouiller devant Jésus, et posèrent leurs présents devant lui. Marie suivit ses enfants, accompagnée de ses servantes, mais elle n’osa pas s’approcher du Seigneur. Elle était voilée et apportait une coupe de cristal marbré et brillant, dans laquelle il y avait des aromates exquis d’un prix considérable, entourés de plantes délicates.

Les pharisiens témoignèrent du déplaisir à la vue de cette femme et de ses enfants. Jésus lui dit : « Approchez-vous, Marie, » et elle se plaça humblement derrière lui, tandis que les enfants, auxquels elle avait remis son présent, le déposèrent sur la table avec les autres ; Jésus la remercia. Les pharisiens murmurèrent comme firent plus tard d’autres pharisiens à l’occasion du présent de Madeleine : ils se disaient que c’était une folle prodigalité qui blessait les principes de la charité envers le prochain. Évidemment ils en voulaient à cette pauvre femme. Jésus lui parla avec beaucoup de bonté ainsi qu’à ses enfants ; il donna quelques fruits à ces derniers avant de les congédier. La Suphanite se tenait humblement couverte de son voile derrière le Sauveur, qui dit aux pharisiens que tous les dons viennent de Dieu ; qu’un cœur reconnaissant donne, en retour d’un bienfait, ce qu’il a de plus précieux, et que cela ne mérite pas le nom de prodigalité. Il ajouta que les gens qui recueillaient et préparaient ces aromates devaient aussi gagner leur vie. Puis il ordonna à un de ses disciples d’en donner le prix aux pauvres. Il loua la conversion et le repentir de la pécheresse, releva sa réputation devant tout le monde, et recommanda aux habitants d’Aïnon de la traiter avec charité. La pauvre femme cacha ses pleurs sous son voile ; enfin, elle se prosterna, toujours en silence, aux pieds de Jésus, et quitta la salle.

Jésus fit une instruction profonde aux convives sur l’adultère. Il demanda quel était celui d’entre eux qui se sentait pur de l’adultère spirituel ? Il dit que Jean n’avait pas converti Hérode, mais que cette femme s’était convertie. Il parla de la brebis perdue et retrouvée, etc. Lors de la visite de Mara, il l’avait elle-même consolée en lui disant que ses enfants se conduiraient bien, et lui avait fait espérer qu’elle serait reçue parmi les femmes qui travaillaient auprès de Marthe pour ses disciples et pour lui.