M. Clément Brentano, cet homme si digne d’estime par la piété autant que par le talent, a aussi attesté à M. l’abbé de Cazalès la réalité de la vie miraculeuse de la sœur. Il lui a affirmé n’avoir rien changé à ses récits, recueillis par lui-même aux pieds de son lit de douleur, et complétés aussitôt après qu’il était rentré dans sa chambre. Il avait soin de lui lire ensuite sa rédaction, pour s’assurer que tout y était conforme à ce qu’elle avait vu. Il aurait cru faire un sacrifice en mêlant ses propres vues à celles de cette sainte âme. Bien plus M. l’abbé de Cazalès, aujourd’hui chanoine de Versailles, s’est convaincu par lui-même, ainsi qu’il nous l’a rapporté, que Clément Brentano ne possédait pas le premier mot des sciences d’archéologie biblique, d’orientalisme et de langues asiatiques auxquelles les visions de la sœur font de continuelles allusions. Et d’ailleurs, les notes qu’il ajoute à chaque instant, au bas de son manuscrit, pour exprimer son étonnement et ses doutes, le prouvent assez.
Il avait été présenté à Anne-Catherine par le vénérable Overberg, son confesseur extraordinaire, et par le digne Saïler, évêque de Ratisbonne. Depuis longtemps la sœur était pressée par son ange gardien de raconter ses visions, sans pouvoir trouver personne qui voulût l’entendre. Ses confesseurs l’avaient toujours rebutée sur ce point. Un jour qu’elle s’étonnait de toutes ces visions, dont elle ignorait le but, son conducteur céleste lui répondit : « Tu ne peux pas savoir combien d’âmes, lisant ces choses, en seront édifiées, et excitées à la vertu. Les récits de semblables grâces ne manquent pas, il est vrai ; mais, le plus souvent, ils sont faits autrement qu’il ne faudrait ; d’ailleurs bien des choses anciennes sont aujourd’hui oubliées ou rendues suspectes par des attaques téméraires. Ce que tu pourras redire sera pieusement recueilli, et produira beaucoup de bien que tu ne peux prévoir. »
La sœur avait vu d’avance en esprit l’homme qui devait lui être donné pour écrire ses visions ; aussi lui témoigna-t-elle, dès la première entrevue, une confiance tout extraordinaire : « Elle me tendit toute joyeuse, a-t-il lui-même écrit, ses mains marquées des sacrés stigmates. Je ne remarquai en elle rien de tendu ni d’exalté, mais un enjouement naïf, souvent aussi un tour qui tenait d’une innocente espièglerie. Tout ce qu’elle dit est prompt, bref, simple, sans retours complaisants sur elle-même, mais aussi plein de profondeur, d’amour, de vie, quoique tout à fait rustique. Elle vit au milieu de l’entourage le plus inintelligent et le plus fâcheux, composé de braves gens simples, mais grossiers, de visiteurs incommodes et d’une méchante sœur. Toujours malade à la mort, soignée par des mains maladroites et rudes, travaillant, dirigeant tout le ménage, délaissée de tous, martyrisée par la douleur, maltraitée par sa sœur comme une Cendrillon, et pourtant toujours affectueuse et douce, toujours calme et sereine, quoique toujours en lutte avec d’immenses douleurs endurées pour les péchés d’autrui. »
Ceci nous conduit au trait le plus étonnant de cette admirable vie. Anne-Catherine, si intimement liée au Rédempteur, honorée de ses sacrés stigmates, devait avoir l’auguste privilège de partager sa vie de Rédemption. La lumière prophétique n’était, pour ainsi dire, qu’un commencement de l’union mystérieuse de son âme avec celle du Sauveur, qu’elle appelait son Fiancé céleste. L’amour, mais un amour incompréhensible à nos âmes attiédies, l’unissait à son sacrifice, à ses souffrances, à sa vie crucifiée. Dans cet amour, elle embrassait tous les besoins, tous les dangers, toutes les douleurs du corps mystique de Jésus, et elle brûlait du désir de souffrir, pour consoler, guérir et racheter avec lui. Toutes les abominations des révolutions qui bouleversaient son époque lui étaient montrées, et cette vue la réduisait à l’agonie.
Cette autre phase de sa mission commença à l’âge de onze ans, lorsque son conducteur céleste la mena en esprit dans le cachot de Marie-Antoinette, afin qu’une compassion plus vive la portât à prier plus instamment pour elle. À chacun de ses voyages, son ange gardien commençait d’ordinaire par la mener aux pieds du crucifix de l’église de Coësfeld ; puis il l’entraînait à sa suite vers l’Orient, la terre des mystères de Dieu, en faisant le tour du globe, et en lui montrant dans les prisons, dans les chaumières, sur les lits d’agonie, sur les champs de bataille, dans les églises profanées et jusque dans les conventicules de Satan, toutes les misères à soulager, tous les crimes à expier.
« C’étaient, dit encore Clément Brentano, des malheureux délaissés et oubliés non seulement dans sa patrie et les pays voisins, mais en Russie, en Chine, et jusqu’au centre inconnu de l’Afrique. Elle assistait des mourants, sauvait des personnes en péril de mort, empêchait des crimes, poussait à la confession et au repentir des pécheurs endurcis ; elle souffrait pour des séminaires et des communautés religieuses. Dans les dernières années du pontificat de Pie VII, elle faisait chaque jour en esprit des voyages à Rome pour consoler le Saint-Père, l’éclairer et lui découvrir les machinations des impies. »
Mais le grand objet de ses souffrances expiatoires et de ses douleurs sans nombre, c’était le mal fait à l’Église, soit par le pouvoir temporel, soit par la haine et les attaques de l’incrédulité, par la mondanité des prêtres, par les menées secrètes de la franc-maçonnerie, contre lesquelles elle avait sans cesse à lutter, en un mot par les crimes de toute espèce qui déshonorent l’épouse du Christ et perdent misérablement les âmes. Et c’est à travers ce chemin de douleurs qu’elle arrive chaque jour à la terre sainte, et au milieu de ces immenses souffrances qu’elle contemple la vie et la mort du Rédempteur.
Ce qu’il y a de plus admirable, c’est qu’elle pouvait prendre sur elle les douleurs morales et mêmes physiques que son amour l’entraînait à vouloir soulager. Jésus a pris sur lui nos crimes et nos douleurs ; et l’intime union que la charité met entre tous ses membres leur permet aussi de souffrir et de mériter les uns pour les autres. « Quand j’ai mal à un doigt, disait familièrement la sœur, est-ce que tout mon corps n’a pas à en souffrir ? Il faut bien de même que nous souffrions les uns pour les autres. » On peut dire que la vie de sœur Emmerich n’a été qu’une personnification sublime de ce grand dogme de la communion des saints ; car elle était sans cesse en union de prières et de souffrances avec l’Église entière, et sa vie, marquée des douloureux stigmates de Jésus, ne fut qu’une vie de rédemption.
La charité parfaite l’avait unie à l’Époux divin et transformée en lui, jusqu’à reproduire miraculeusement en son corps les douleurs et les plaies de sa passion ; de même l’excès de son amour pour les membres mystiques de Jésus devait porter en elle la compassion, jusqu’à lui faire éprouver réellement et sensiblement les souffrances morales et physiques, les maladies mêmes de ceux qu’elle voulait aider et soulager.
Dans ses visions et ses voyages en esprit, elle voyait la signification symbolique de toutes les maladies et leur intime liaison avec le péché ; et, pour aider l’expiation de celui-ci, elle demandait aussitôt d’être chargée de celles-là. Le docteur Wesener de Dulmen, un de ses plus respectables et plus fidèles amis, a dressé un journal de toutes les maladies les plus opposées qui se succédaient en elle sans interruption, arrivaient à un état désespéré, puis disparaissaient tout à coup sans laisser de traces, pour faire place à d’autres symptômes non moins étranges. Ce journal est inséré en partie dans la vie très remarquable écrite en allemand par le R. P. Schmœger, Rédemptoriste Cette vie d'Anne-Catherine Emmerich, traduite en français par M. l'abbé de Cazalès a pour éditeur M. Téqui, 82, rue Bonaparte. .
« Ainsi (c’est encore Clément Brentano qui parle), depuis plusieurs semaines, elle offrait tous les symptômes d’une phtisie pulmonaire aiguë, irritation extrême de la poitrine, transpiration abondante, toux violente qui la déchirait, expectoration qui l’épuisait, fièvre brûlante et de tous les instants. On craignait à chaque instant de la voir expirer, ou plutôt on le désirait, tant ses souffrances étaient atroces. Ce qu’il y avait de plus extraordinaire, c’était une lutte continuelle contre une prédisposition à s’irriter. Elle avait sans cesse à combattre une certaine animosité à l’égard d’une personne éloignée d’elle depuis longtemps. Elle pleurait et protestait avec énergie qu’elle ne voulait pas pécher. Ses souffrances redoublant à toute heure, on n’attendait plus que son dernier soupir. Tout à coup à la grande stupéfaction d’un ami qui se trouvait auprès de son lit, elle se mit sur son séant, et lui dit : Récitons ensemble les prières des agonisants. » Il les commença, et elle « fit les réponses avec le plus grand calme. Peu d’instants après, on entendit sonner le glas des morts, et une personne vint recommander à ses prières sa sœur qui venait d’expirer. Anne-Catherine lui fit le plus aimable accueil, et la questionna sur les circonstances de la maladie et de la mort de sa sœur. Le témoin de cette scène ne fut pas peu étonné d’entendre le récit de cette femme reproduire exactement tout le détail de ce qu’Anne-Catherine avait elle-même souffert. Entre autres choses, la malade avait triomphé d’un sentiment de haine qu’elle entretenait contre une personne, et s’était à la fin réconciliée avec elle et avec Dieu. Anne-Catherine voulut contribuer par une aumône aux frais de son enterrement. Sa fièvre et ses autres souffrances cessèrent aussitôt. »
Elle disait quelquefois au milieu de ses douleurs : « Souffrir avec résignation m’a toujours semblé la chose la plus digne d’être désirée par l’homme, et si l’envie n’était pas un mal, les anges eux-mêmes nous envieraient ce privilège. — Vous allez maintenant, lui dit son ami, avoir un peu de repos. » Elle sourit, et dit : « Ce ne sera pas pour longtemps ; après elle, il en est d’autres qui m’attendent. »
En effet, bientôt après, des douleurs la saisirent dans tous les membres, et l’on reconnut en elle les symptômes d’une hydropisie de poitrine. Nous découvrîmes quelle était la personne pour laquelle elle souffrait, et nous vîmes celle-ci éprouver un mieux plus ou moins sensible, selon le plus ou moins d’intensité des souffrances de la sœur.
Elle allait jusqu’à se charger des tentations du prochain, afin que celui-ci eût la force nécessaire pour se disposer à mourir. Un jour, un ami accablé d’une grande et légitime tristesse était assis à côté de la sœur, alors ravie en extase. Tout à coup, elle s’écria : « Mon bon Jésus, permettez-moi de me charger de cette pierre énorme. » Étonné de cette prière, dont la signification était pour lui un mystère, son ami lui demanda ce qu’elle avait. « Je suis sur le chemin de Jérusalem, répondit-elle ; j’aperçois sur la route un pauvre homme qui a sur lui une énorme pierre qui va l’écraser. » Puis elle s’écria : « Donnez-moi cette pierre. Vous ne me connaissez donc plus "Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui." II Tim., ii, 19. , donnez-la-moi. »
« Tout à coup elle tomba sur son lit, immobile et comme oppressée par un poids énorme. Son ami n’eut pas à chercher longtemps l’explication de ce qu’il voyait, car il se sentit aussitôt délivré du poids de tristesse qui l’accablait lui-même, et il goûta une paix pleine de douceur qu’il ne connaissait point. »
Pendant l’année 1823, qui fut la dernière de sa vie, ses souffrances augmentèrent encore et avec elles son amour. Une vision terrible lui dévoila plus clairement que jamais toutes les plaies et tous les maux de l’Église, et comme elle s’offrait à Dieu pour victime, elle se vit tout à coup, avec autant d’humiliation que d’effroi, chargée elle-même de nombreuses fautes. Elle se vit sous la figure d’un monstre affreux qui voulait s’offrir en holocauste pour expier les péchés d’autrui. Mais son ardent amour n’en fut que plus excité, « Il est vrai, s’écria-t-elle, je suis une misérable remplie de péchés ; mais, mon Seigneur et mon Dieu, je suis votre fiancée ; ma confiance en vous et en votre satisfaction recouvre toutes mes fautes du manteau royal de vos mérites. Non, mon Dieu, je ne m’éloignerai pas de vous que vous n’ayez agréé mon sacrifice ; car vous ne fermez jamais les trésors infinis de vos mérites à ceux qui vous prient avec foi. » Comme Dieu paraissait lui résister encore, sa prière devint plus pressante ; elle osa lutter avec Dieu dans un langage dont la sainte et amoureuse folie aurait pu blesser des oreilles profanes. Son sacrifice fut agréé, mais cette année s’écoula au milieu d’un martyre indescriptible ; et quand on lui demandait comment elle allait, elle entr’ouvrait péniblement les yeux et répondait en souriant : « Ce sont de si bonnes souffrances ! » Elle expira enfin le 9 février 1824, après avoir répété trois fois à haute voix ces paroles : « Seigneur, secourez-moi ; venez, Seigneur Jésus, venez. » Cette admirable vie de rédemption tout illuminée de la connaissance des mystères divins, miraculeusement associée aux souffrances et à la passion de Jésus-Christ, avait pris fin sur la terre.
L’humble sœur avait interdit toute solennité à ses obsèques. Malgré ce vœu qui fut respecté, ses funérailles furent un vrai triomphe. De mémoire d’homme, on n’avait jamais vu à Dulmen un convoi aussi nombreux. Six semaines après sa mort, le bruit s’étant répandu de l’enlèvement du corps par un amateur hollandais qui avait vainement offert de l’acquérir au prix de 4.000 florins, le cercueil fut ouvert, et la beauté touchante ornée des sacrés stigmates frappa vivement les assistants.
Il est regrettable que les visions de la Sœur, si belles, si suivies en elles-mêmes, n’aient pu être recueillies dans toute leur intégrale perfection. C’eût été un don par trop merveilleux, dont nous n’étions pas dignes. Accablée de souffrances, importunée par des visites intempestives, elle ne pouvait qu’à grand’peine, à certains intervalles de calme, raconter quelque chose des admirables scènes auxquelles elle avait assisté. De plus, elle était tellement dépendante de la volonté de son directeur, que, de sa part, la moindre répugnance, une simple restriction intérieurement faite à la permission qu’il lui donnait de raconter ses visions, suffisait pour lui ôter la force de redire et même de se rappeler la plus grande partie de ce qu’elle avait vu. Si c’est là une preuve de plus de la grande maladie du siècle, qui est la peur du surnaturel, c’est aussi un éclatant témoignage de la puissance de la direction de l’Église et du mérite de l’obéissance aux yeux de Dieu, puisque tout ce monde de lumières et de merveilles lui cède ainsi le pas et s’incline devant elle.