Néanmoins, bien que tous les caractères historiques se retrouvent dans les scènes qu’elle raconte, il ne faut pas oublier que certains détails de ses visions ne sont évidemment que des symboles qui s’y ajoutent pour en mieux éclaircir le sens profond. Ainsi en est-il, par exemple, des diverses apparitions de Satan, des formes horribles que revêtent la tentation et le péché pour solliciter les hommes, de cette vapeur noirâtre qu’elle voit s’exhaler de la bouche des possédés au moment de leur délivrance. Il en est de même des formes angéliques qui lui apparaissent mêlées à la scène historique, des fêtes qu’elle voit célébrer dans le ciel et des images grandioses sous lesquelles lui sont dévoilés, dans leur enchaînement, les mystères éternels. Beaucoup des visions des saints et quelques-unes de celles de la Sœur elle-même ne sont que des symboles plutôt que la reproduction des faits ; et voilà pourquoi, selon l’explication donnée par elle, divers récits des mêmes scènes peuvent varier et se contredire dans leurs circonstances. Le privilège d’Anne-Catherine a peut-être été de savoir distinguer l’histoire du symbole. Car elle voit toujours les tableaux purement symboliques planer entre le ciel et la terre, et n’affecter nullement les acteurs de la scène historique qui se déroule, sur le sol même de l’Orient, avec les mille détails inimitables de la vivante réalité.

Elle voit le Seigneur, avec ses mérites infinis, comme la tête de l’humanité régénérée en lui. Elle aperçoit tous les combats passés, présents et futurs de l’Église, sa sainte et virginale épouse. Les rangs de l’Église souffrante aussi s’entr’ouvrent devant elle, et, en les traversant, elle ne se contente pas de contempler, elle soulage, console et délivre. Bien plus, le cycle des fêtes de l’année ecclésiastique est, pour elle, comme l’atmosphère vivifiante qui l’introduit dans les mystères de Dieu, comme la succession des saisons, dont chacune lui amène ses horizons, avec ses fleurs et ses fruits ; et elle voit à chaque fête le mystère qui en est l’origine. Elle est tellement impressionnée par les fêtes, qu’aux matines de chaque jour tout son état intérieur et extérieur, spirituel et corporel, se trouve changé. Si l’Église célèbre une fête douloureuse, on la voit accablée, languissante et comme flétrie ; mais au moment où commence une solennité de réjouissance, son corps et son âme se relèvent tout à coup, comme ranimés par une rosée céleste ; et semblable à l’héliotrope, elle suit ainsi tous les mouvements du soleil et de l’Église.

Tel est l’admirable ensemble des visions de la sœur Emmerich, dont Clément Brentano a pu dire : « C’est une grande épopée religieuse qui se déroule entre le ciel et la terre, suivant, dans ses divisions, les époques de l’histoire. C’est comme une mer immense, s’épanchant d’une source mystérieuse pour baigner la terre de ses ondes, qui réfléchissent la beauté des rivages et les richesses apportées par les siècles. Mais ces eaux transparentes et pures permettent à l’œil de pénétrer jusqu’au fond, pour y découvrir, au milieu d’un monde de merveilles, les liens intimes et secrets des choses ». À ce spectacle, on n’est plus étonné de cette parole, que lui dit un jour son ange gardien : « Personne n’a jamais vu ces choses au même degré ».

Rien de plus merveilleux aussi que le don de clairvoyance de la Sœur par rapport aux reliques des saints. Elle les voyait toujours, même à distance, entourées d’une auréole, à la lumière de laquelle lui était dévoilée la vie tout entière du bienheureux qui avait animé ces précieux restes. Tous les objets bénis par l’Église brillaient aux yeux de son âme d’un éclat particulier ; elle les distinguait de tous les autres objets semblables, et il s’en échappait pour elle une vertu qui vivifiait jusqu’à son corps. Plusieurs fois des reliques furent apportées près de son lit de douleur : toujours elle était avertie de leur présence, avant même de les avoir vues ; bien souvent, avant qu’elles fussent tirées de leurs multiples enveloppes, elle décrivait le nombre, la forme et la nature de ces objets sacrés, indiquait les saints auxquels ils avaient appartenus, et racontait à cette occasion toute leur histoire.

Elle disait elle-même : « Je ne saurais exprimer ce que les reliques des saints me font éprouver. Il en jaillit une lumière plus ou moins vive qui se dirige sur moi comme la flamme qui suit la direction du courant d’air. Ce rayon m’attire avec une force irrésistible : il faut que je l’approche de mon cœur ». Et en effet, lorsqu’on lui présentait une relique, elle la pressait involontairement contre son cœur. « Je sens que ce rayon vient d’un astre, que cet astre se rattache à un firmament d’étoiles qui toutes s’allument à une source de lumière infinie. Guidée par le rayon mystérieux, et transportée ainsi dans la lumière, je vois le corps, l’âme, toute la vie militante, souffrante et triomphante du saint auquel il se rattache. Il existe entre le corps et l’âme une liaison intime et mystérieuse ; l’âme peut sanctifier son corps ou le profaner ; sans cette union, l’expiation du péché par la pénitence extérieure ne serait pas possible. Or de même que les saints pendant la vie ont fait de leur corps l’instrument de leurs saintes œuvres, de même, aujourd’hui qu’ils en sont séparés, ils s’en servent encore pour agir sur leurs frères militants ; mais la foi seule peut nous découvrir le secret de cette action mystérieuse. »

Le son de la cloche qui appelait les fidèles à la sainte messe suffisait pour la ravir en une contemplation du sacrifice universel de Jésus-Christ. « Je vois, dit-elle, au-dessus de l’autel et du prêtre qui célèbre, la grande scène de la Passion : Notre-Seigneur s’offrant à son Père sur la croix, et de chaque côté de lui la sainte Vierge et saint Jean l’Évangéliste. Cette vision se montre à moi, d’abord dans l’église de Dulmen, puis au loin dans les églises du monde entier. Je vois les prêtres, les fidèles et leurs dispositions intérieures. Au-dessus de l’autel j’aperçois, dans un tableau saisissant, des anges occupés à suppléer à tout ce que le prêtre a le malheur d’omettre. J’ai eu ces visions dès mon enfance, et je les ai sous les yeux à toutes les heures du jour et de la nuit. C’est comme un arbre qu’on voit auprès de soi, dans ses proportions naturelles, avec une foule d’autres qui l’entourent et des forêts entières qui se perdent dans le lointain. Bien des fois par jour j’assiste à ce touchant spectacle. Combien est grand l’amour de Jésus-Christ pour nous ! Il poursuit sans cesse l’œuvre de notre salut au saint sacrifice ; car la messe n’est pas autre chose que la Rédemption s’opérant dans le temps, sous les voiles mystérieux du sacrement de l’autel. Les actes de Dieu sont tous éternels ; mais, par rapport aux hommes soumis aux conditions du temps, ils ne sont que des promesses, jusqu’à ce que le temps les reçoive, et qu’arrive l’instant qui leur est propre, et c’est au moment où ils entrent alors dans le temps qu’ils agissent sur l’homme selon leur vertu particulière ».

Mais cette immense lumière ne restait pas confinée dans son intelligence. Elle avait pénétré son cœur, qu’elle embrasait d’un amour de jour en jour plus ardent. Bientôt les extases ne lui suffirent plus. Depuis longtemps l’amour lui avait donné un désir brûlant de souffrir pour Jésus et pour ses frères. Elle était encore enfant lorsque, apercevant d’autres enfants de son âge qui mêlaient l’indécence à leurs jeux, elle alla aussitôt se rouler sur des orties, en expiation de leur faute. Plus tard, lorsque ses visions lui eurent dévoilé à un si haut degré la beauté de Dieu et de ses mystères, son amour devenu immense rendit son âme et son corps malades du désir de souffrir pour l’objet aimé.

Sur ces entrefaites, le 3 décembre 1811, le couvent fut supprimé et l’église fut fermée. Le pieux aumônier de la maison procura à la Sœur, dans la chaumière d’une pauvre veuve, une mauvaise petite chambre dont les fenêtres donnaient sur la rue. Elle vécut là toujours malade, jusqu’à l’automne de 1813. Dès sa jeunesse, elle avait toujours prié le Sauveur d’imprimer si fortement la sainte croix dans son cœur, qu’elle ne put jamais oublier son amour infini pour nous. Ses extases devenaient de plus en plus fréquentes, son désir allait enfin être exaucé. Un jour son fiancé céleste, lui apparaissant, fit sur elle le signe de la croix. Sa poitrine se trouva aussitôt marquée d’une double croix rouge, longue d’environ trois pouces et large d’un demi-pouce.

Le 29 décembre 1812, elle reposait sur sa couche, les bras étendus en forme de croix, immobile, ravie en extase, et le visage en feu. Elle contemplait la passion du Sauveur, et son ardente prière sollicitait la faveur de partager ses souffrances. Tout à coup, il descendit sur elle une lumière, au centre de laquelle elle aperçut Jésus-Christ crucifié, avec ses cinq plaies resplendissantes comme des soleils. Le cœur d’Anne-Catherine était suspendu entre la douleur et la joie ; et à l’aspect des stigmates sacrés, son désir de ressentir les douleurs du Fils de Dieu devint si violent, qu’il lui sembla que, revêtant une forme sensible et s’élançant de ses propres mains, de ses pieds et de son côté, il pénétrait dans les plaies du Sauveur. Aussitôt de chacune d’elles jaillirent trois rayons d’un rouge pourpre, terminés en flèches et qui transpercèrent ses pieds, ses mains et son côté. Les rayons qui s’échappaient du côté du Sauveur crucifié étaient plus larges que les autres et présentaient la forme d’une lance.

Aussitôt des gouttes de sang s’échappèrent des plaies qui venaient de lui être faites. Revenue à elle, Anne-Catherine sentit qu’un changement extraordinaire s’était fait dans tout son être, le cours ordinaire de la circulation lui semblait s’être modifié en elle, et le sang, en effet, affluait à ses blessures.

Dès lors elle souffrit toutes les douleurs intérieures et extérieures de Jésus dans sa Passion. Aux jours où elle contemplait ces scènes sanglantes, on la voyait pleurer et gémir comme une enfant livrée aux bourreaux ; elle tremblait et se tordait sur sa couche ; son visage ressemblait à celui d’un supplicié, et souvent une sueur de sang ruisselait sur ses épaules et sur sa poitrine. Les plaies des mains, des pieds et du côté rendaient du sang ; son corps était couvert de meurtrissures comme s’il eût été flagellé ; et telle était la soif brûlante dont elle souffrait, que le lendemain sa langue en était encore tout aride et contractée.

L’authenticité du fait est impossible à nier. Des visiteurs innombrables vinrent de toute l’Allemagne et d’ailleurs s’en assurer, et le comte de Stolberg, qui était venu la voir en compagnie d’Overberg, son directeur extraordinaire, écrivait quelque temps après à Clément Brentano : « Recommandez-moi, ainsi que les miens, aux prières de notre sainte martyre, dont je serais si heureux de pouvoir baiser encore une fois les plaies sacrées. » M. l’abbé de Cazalès, premier traducteur de la Douloureuse Passion ainsi que de la Vie de Jésus-Christ, a fait le voyage d’Allemagne, après la mort de la sœur ; il a vu longtemps et familièrement Clément Brentano, interrogé toutes les personnes qui avaient entouré de leurs soins la pieuse fille, et tous lui ont attesté, comme il nous l’a rapporté lui-même, la parfaite authenticité de sa stigmatisation, et des autres merveilles de sa vie qui sont ici racontées.

Nous avons été assez heureux pour retrouver deux relations authentiques de tous ces faits, écrites du vivant même de la sœur et qui sont restées inédites. L’une est de M. l’abbé Fiard, l’autre de M. l’abbé Manesse, tous deux exilés en Allemagne par la révolution française. Ils eurent le bonheur de s’assurer bien des fois par eux-mêmes de la réalité de ces faits merveilleux, et furent témoins des nombreuses enquêtes ordonnées par l’autorité civile et ecclésiastique. On nous permettra de les citer.

« J’ai eu le bonheur, dit M. l’abbé Manesse, de connaître particulièrement la sœur Emmerich, depuis son entrée en religion, et bien avant que la Providence daignât l’honorer des signes sacrés de notre Rédemption, dont elle est favorisée depuis dix ou onze ans. Elle tint d’abord cet événement caché autant qu’elle put ; mais enfin il fallut le déclarer au grand-vicariat de Munster, qui aussitôt prit toutes les précautions possibles pour s’assurer de la vérité. Il fit d’abord surveiller la sœur Emmerich par des personnes dignes de sa confiance et envoya lui-même à Dulmen, tous les jeudis de chaque semaine, des députés, accompagnés d’un ou de deux médecins, pour constater l’état des plaies et l’écoulement du sang, qui se reproduit tous les vendredis matin, de sept heures à midi. Ils dressaient chaque fois un procès-verbal, et j’ai été témoin de ces visites pendant tout le temps que j’ai passé dans le pays. Elles se firent régulièrement jusqu’à ces dernières années ; peut-être même se continuent-elles encore ».

« Le bruit de cet événement s’étant répandu dans le pays, au moment où les Français venaient d’y établir leur gouvernement, le préfet de Munster, accompagné du lieutenant de police, se rendit à Dulmen, pour s’assurer par lui-même de l’état des choses. Le premier ne voulut point croire au caractère surnaturel des faits dont il était témoin ; le second, après les avoir constatés pendant plusieurs jours, fut contraint d’avouer qu’ils déconcertaient toute explication humaine.

Cependant, le préfet, à peine de retour à Munster, envoie huit ou dix médecins et chirurgiens de l’armée, pour visiter la vénérable Emmerich, avec ordre d’employer toutes les ressources de l’art pour cicatriser ses plaies le plus promptement possible. Mais cela n’était pas en leur pouvoir. En vain ils appliquent sur chacune d’elles des caustiques, des emplâtres, et un bandage scellé d’un cachet ; en vain ils conviennent de garder eux-mêmes la prétendue malade ; en vain ils ont la patience de se succéder autour de son lit, sans aucune interruption, durant dix-huit ou vingt jours.

Chaque semaine leur cortège, composé du maire, des adjoints et des chirurgiens en service, fut témoin, tous les vendredis, de la vanité des efforts de l’homme et de la nullité des gens de l’art en cette affaire. Cependant la mère Emmerich eut beaucoup à souffrir d’une si longue et si cruelle épreuve, quoiqu’elle la portât sans se plaindre. Épuisée de douleurs, elle aurait préféré la mort qui eût consommé son martyre. De leur côté, les médecins, n’éprouvant pas, sans une grande surprise, le doigt de Dieu, qui ne leur cédait point, commencèrent à se lasser, car leurs emplâtres, leurs caustiques, leurs bandages, bien scellés de leur propre cachet, ne purent empêcher le sang de couler aux jours ordinaires, ni amener la moindre suppuration, non plus que s’ils n’avaient rien posé. Ainsi donc, confus de leur tentative, ils se retirèrent ; on cessa même de faire garder cette sainte fille, quand on s’aperçut qu’à sa vue seulement des soldats se convertissaient.

Plus d’une fois cependant, la sœur Emmerich vit encore son pieux asile forcé par des officiers français. Un jour, entre autres, c’est toujours M. Manesse qui parle, six de ces messieurs, ne pouvant entrer chez elle, passèrent par la fenêtre ; mais, frappés de l’auréole lumineuse, qui brillait sur sa figure céleste, ils restèrent confus, interdits ; quelques-uns même s’agenouillèrent, et tous, lui faisant des excuses, sortirent poliment par la porte.

Tous ces faits sont consignés dans les procès-verbaux déposés à l’hôtel-de-ville de Dulmen, et le gouvernement, qui est protestant, a pris toutes les mesures possibles pour les constater, en envoyant, tous les jeudis soir et les vendredis matin à sept heures, des chirurgiens chargés de faire un procès-verbal de l’état de cette fille, dont le seul aspect étonne l’incrédule et confond ses vains raisonnements. L’un d’eux, chirurgien à Dulmen, un des ennemis les plus déclarés de la vénérable religieuse, et qui l’avait maltraitée plus que tous autres dans le dernier examen qu’elle eut à subir, écumait de rage de n’avoir pu la convaincre d’imposture.

J’ai presque toujours vu, dit encore M. Manesse, les plaies aussi fraîches que si elles venaient d’être faites ; mais je n’ai jamais pu découvrir les issues par lesquelles le sang sortait d’autour de la tête, quoique je le visse parfois couler avec abondance et très vermeil, particulièrement du front, sans laisser aucune trace après lui. Les plaies des mains et des pieds et la couronne sanglante sont si belles, qu’il serait bien difficile au plus habile peintre de les imiter.

La sœur ne prend aucune nourriture solide, et si quelquefois elle essaie d’en goûter, elle est obligée de la rejeter avec des convulsions. Quelques gorgées d’eau ou quelques cuillerées de café au lait fort léger suffisent pour la soutenir. J’ai plusieurs fois essayé de lui donner différentes espèces de fruits qui semblaient lui faire plaisir : à peine en avait-elle avalé une bouchée, qu’elle était forcée de la rendre. Ce qui n’est pas moins surprenant, c’est que, malgré cette privation de toute nourriture solide, sœur Emmerich n’est point décharnée et conserve toujours le même embonpoint. L’abondance des déperditions de sueur et de sang, comparée à cette absence presque complète de nourriture, constitue, de l’aveu même des médecins, un problème insoluble à la science.

Ce qui achève de confirmer l’état surnaturel de cette sainte fille, c’est l’éclat répandu sur toute sa figure. Il est si brillant, surtout pendant ses longues et fréquentes extases, qu’il est presque impossible de la fixer, quoiqu’elle soit alors en apparence dans un état de mort. Voilà, conclut M. Manesse, l’état dans lequel j’ai vu la sœur Emmerich pendant plusieurs années, et dans lequel je l’ai laissée encore, il y a environ deux ans. Je désire que vous soyez satisfait de cette relation, que je certifie vraie. »