Vie d’Anne-Catherine Emmerich
Adimpleo ea quæ desunt passionum Christi in carne mea pro corpore ejus quæ est Ecclesia.
« J’accomplis en ma chair ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ en faveur de son corps qui est l’Église. » (Coloss., ch. I, v. 24.)
Anne-Catherine Emmerich naquit au hameau de Flamske, près de la petite ville de Coesfeld en Westphalie, le 8 septembre 1774. C’était à l’époque des grandes épreuves de l’Église que Dieu suscitait cette sainte âme, pour en faire un instrument d’innombrables bénédictions. Elle montra, dès sa première enfance, une piété tout extraordinaire ; ainsi elle priait Dieu de la retirer de ce monde avant l’âge où elle pût l’offenser. Favorisée dès lors de communications célestes, son ange gardien se montrait à elle sous une forme sensible, et lui apparaissait au milieu des prairies, sous la figure d’un jeune pâtre qui venait se mêler à ses jeux. Jésus, sa sainte Mère, saint Joseph, saint Jean-Baptiste venaient à elle tour à tour, comme des enfants de son âge, et lui expliquaient un symbolisme profond, caché sous la forme des plantes et des fleurs, dans toutes les œuvres et toutes les scènes de la nature ; en sorte qu’elle pouvait dire à la fin de sa vie : « Grâce à Dieu, je n’ai presque jamais rien lu, et quand je venais à jeter les yeux sur un livre quelconque, il me semblait à chaque ligne déjà tout savoir par cœur. Les histoires mêmes des saints, quand je les comparais à leur vie telle qu’elle m’était montrée, me faisaient l’effet d’un soleil de terre jaune comparé au véritable. » Souvent aussi Jésus et Marie venaient recevoir de ses propres mains les guirlandes et les couronnes de fleurs qu’elle se plaisait à tresser pour eux, en gardant ses troupeaux.
« Un jour, dit-elle, je cherchais à méditer sur le premier article du Symbole Je crois en Dieu le Père Tout-Puissant (je pouvais avoir alors cinq ou six ans). Des tableaux de la création se présentèrent aux regards de mon âme. La chute des anges, la création de la terre et du paradis, celle d’Adam et d’Ève et leur désobéissance, tout me fut montré. Je m’imaginais que tous voyaient ces choses, de même que les objets qui nous environnent. »
Dès cet âge tendre, elle avait un sentiment très vif des souffrances et des joies d’autrui. Elle donnait aux pauvres tout ce qu’elle avait ; souvent même il lui arrivait de leur faire part des chétives provisions de la maison. Elle se le reprochait ensuite ; mais comme sa mère, après l’avoir observée, paraissait n’y pas faire attention, elle se tranquillisait bien vite. Sévère, quoique sans dureté, cette mère la punissait quelquefois, mais ne la louait jamais. Anne-Catherine, qui entendait souvent les autres mères louer leurs enfants, se croyait la plus méchante fille du monde.
Un incident curieux vint révéler à ses parents le trésor que Dieu leur avait confié. Son père entendit parler des récits que faisait Catherine à ses petites compagnes. Il lui dit un jour, en la prenant dans ses bras : « Mon enfant, nous voilà seuls, raconte aussi une histoire à ton vieux père. » Et Catherine de dérouler dans son naïf langage, tout ce qu’elle savait des belles histoires d’Abraham et des prophètes ; « et comme, dit la sœur elle-même, il n’avait jamais rien vu de semblable, il se prit à pleurer ; ses larmes tombaient sur mon visage, et il me dit : “Enfant, où as-tu donc pris tout cela ?” Alors je lui répondis que je voyais toutes ces choses. Il se tut, et dès lors il ne me demanda plus rien. »
« Une autre fois, à l’école (c’est toujours la sœur qui parle) je disais naïvement, sur la résurrection, des choses qui ne nous avaient point été enseignées, et cela avec d’autant plus d’assurance que je croyais, en toute simplicité, ces détails connus de tous. Les autres enfants, tout étonnés, se mirent à se moquer de moi, et me dénoncèrent même au maître, qui me défendit sévèrement de me livrer à de semblables rêveries. » Après quatre mois d’école, son maître la renvoya en déclarant qu’elle savait déjà tout ce qu’il pouvait lui apprendre.
Plusieurs scènes de ce genre donnèrent à penser à la jeune Catherine qu’elle avait eu tort de parler de ces choses. Elle s’accusa d’avoir été moins discrète que tous les autres enfants pieux, qu’elle croyait favorisés des mêmes dons. « Je commençai donc, dit-elle, à me taire sur toutes ces choses ; je pensais, sans pouvoir cependant bien raisonner ma conduite, qu’il ne convenait pas d’en parler ; mais je ne cessai pas d’avoir ces visions. J’étais comme un enfant qui voit de belles images et fait ses réflexions sur chacune, sans trop chercher à savoir ce que telle ou telle représente. Je pensais que mes visions étaient mon livre d’images, et je les considérais paisiblement en mon âme, me disant que tout était pour la plus grande gloire du Seigneur. »
Le renoncement et la mortification furent la grande école de sa piété. Dès ses premières années, elle ne prenait de sommeil et de nourriture que ce qu’exigeait la nécessité la plus absolue. Elle passait en prières une partie des nuits. Souvent même, en hiver, elle priait à genoux sur la neige du chemin. Elle couchait par terre, sur des planches disposées en forme de croix ; elle aimait à répéter que l’inutile est toujours nuisible, et que l’âme retrouve au centuple tout ce qu’elle se retranche pour l’amour du Seigneur. « Ainsi, ajoutait-elle avec une comparaison gracieuse, faut-il tailler la vigne et les arbres pour leur faire porter des fruits ; sans cette culture ils ne produiraient qu’un bois aride et superflu. »
Pour se conformer aux avis de sa pieuse mère, autant qu’aux inclinations de son cœur, lorsqu’elle allait à l’église, elle marchait en avant, ou restait en arrière, pour éviter de voir ou d’entendre tout ce qui aurait pu la scandaliser. Le long du chemin, elle s’entretenait sans cesse avec Dieu. Sa principale prière était la méditation des souffrances du Sauveur sur la croix. Il était rare qu’elle adressât au ciel des vœux pour elle-même : toutes ses demandes avaient pour but la conversion des pécheurs ou la délivrance des âmes du purgatoire. Servante pendant plusieurs années de sa jeunesse, à peine avait-elle achevé son travail qu’elle se retirait à l’écart pour converser avec Dieu, comme un enfant avec son père.
Revenue dans sa pauvre famille, un jour qu’elle travaillait aux champs avec les siens, la cloche du couvent des Annonciades de Coesfeld, qui tintait l’Angélus, lui inspira un désir si ardent de la vie religieuse, qu’elle s’évanouit. Rapportée à la maison paternelle, elle souffrit longtemps d’un mal inconnu, qui n’était autre que le désir brûlant qu’elle éprouvait d’être vouée tout entière à Dieu.
C’est alors qu’elle fut l’objet d’une faveur divine qui indiquait déjà le but providentiel de sa merveilleuse existence. Laissons-la encore parler elle-même : « C’était quatre ans environ avant mon entrée au couvent, et par conséquent en 1798, dans la vingt-quatrième année de mon âge. Agenouillée devant un crucifix, dans la chapelle des Jésuites de Coesfeld, je priais avec toute la ferveur dont j’étais capable, plongée dans une contemplation pleine de douceur, lorsque tout à coup je vis mon fiancé céleste sortir du tabernacle, sous la figure d’un jeune homme tout environné de splendeur. Il tenait dans sa main gauche une couronne de fleurs, et dans sa droite une couronne d’épines, et il m’offrit à choisir entre l’une et l’autre. Je demandai la couronne d’épines, qu’il me mit lui-même sur la tête, et que j’enfonçai de mes deux mains sur mon front. Il disparut, et je sentis immédiatement de violentes douleurs autour de la tête. » Bientôt les blessures se montrèrent comme des piqûres d’épines qui rendaient du sang. Afin que sa souffrance demeurât cachée, Anne-Catherine prit le parti d’abaisser davantage son bonnet sur son front.
Des épreuves sans nombre vinrent contrarier sa vocation. Longtemps sa famille y mit obstacle ; puis ce fut son extrême pauvreté qui lui fermait la porte de tous les couvents. À l’âge de vingt ans, ayant économisé vingt thalers (75 francs) qu’elle avait gagnés à coudre, elle s’en alla avec cette somme, véritable trésor pour une pauvre paysanne, chez un pieux organiste de Coesfeld. Elle espérait qu’en apprenant à jouer de l’orgue, elle serait plus facilement accueillie par quelque communauté. Mais sa charité pour les pauvres eut bientôt fait évanouir ce projet. Au bout de peu de jours elle se trouva si complètement dépouillée, que sa pauvre mère se vit obligée, pour la préserver de la faim, de lui apporter quelques provisions. Enfin son désir du cloître finit par être exaucé. Les parents d’une jeune personne que les Augustines de Dulmen désiraient beaucoup recevoir chez elles, n’y consentirent qu’à la condition que Catherine serait admise avec leur fille. Introduite ainsi par la libérale main du Seigneur dans la famille de saint Augustin, elle y prit l’habit religieux en 1802.
On n’imaginerait pas cependant ce qu’elle eut à souffrir au couvent de la part de ses sœurs, dont la piété n’allait pas jusqu’à comprendre les voies extraordinaires par lesquelles il plaît quelquefois à Dieu de conduire ses élus. Ainsi, comme elle voyait et entendait à distance tous les manquements à la règle, toutes les paroles oiseuses et peu charitables, pendant qu’elle en avait le cœur percé de douleur et s’efforçait de ramener par de tendres avis ses sœurs bien-aimées, elle s’entendait taxer d’inconvenance, d’indiscrétion, etc. On allait jusqu’à l’accuser d’écouter aux portes, pour satisfaire son penchant à la critique.
Rien de tout cela n’altérait la profonde paix de son âme ; et, lorsque les révolutions politiques eurent dispersé son couvent, elle disait encore avec l’accent de la tristesse Le couvent de Dulmen fut dispersé, ainsi que beaucoup d'autres maisons religieuses, sous le gouvernement de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie. : « La petite église de mon couvent qui était mon paradis sur terre, et où le Sauveur dans le Saint-Sacrement daignait demeurer parmi nous, indignes pécheresses, est à cette heure sans toit ni fenêtres. Notre pauvre cloître, où j’étais plus heureuse dans ma cellule avec ma chaise cassée, qu’un roi sur son trône (car je voyais le sanctuaire où résidait le Saint-Sacrement), notre pauvre cloître, que sera-t-il devenu dans quelques années ? Bientôt on ne connaîtra même plus le lieu où tant d’âmes consacrées au Seigneur ont prié pendant si longtemps pour les pécheurs. J’étais heureuse au delà de tout ce que je puis dire ; j’avais dans ma cellule une chaise sans siège et une autre sans dossier, et cependant elle me semblait si riche et si magnifique, que j’aurais cru parfois que le ciel y fût tout entier ».
Ces courtes années du cloître forment la partie la plus pleine et la plus riche de cette vie privilégiée. Ses extases devinrent plus fréquentes, ses visions s’étendirent et prirent un caractère d’ensemble vraiment merveilleux. Elle voyait tout l’Ancien Testament et le sens profond et éternel de toutes ses figures, c’est-à-dire le lien intime qui les rattache par tous les points aux mystères de la très sainte Incarnation et de la Rédemption. Ces rapports lui apparaissaient comme quelque chose de vivant, à travers le cours des siècles et des générations prédestinées à préparer la venue du Sauveur. Elle voyait tous les personnages appelés par Dieu à coopérer pour leur part au mystère de l’Incarnation du Verbe, leur histoire jusque dans les moindres détails, la signification figurative de tous ces faits par rapport au Messie. Elle connaissait toutes les grâces dont Dieu les avait comblés, et voyait les fruits de bénédiction de leurs saintes œuvres se perpétuer de génération en génération. En un mot, la Sœur a eu l’intuition profonde et complète de l’unité des deux Testaments en Jésus-Christ, centre et fin de toutes choses.
En même temps elle apercevait tout le travail de l’enfer, l’origine et la diffusion de l’idolâtrie, les formes variées de l’erreur et de la superstition inspirées et propagées par Satan, pour arrêter, en le contrefaisant, le seul progrès véritable, celui du règne de Dieu.
Enfin l’histoire de la Rédemption, la vie entière du Sauveur se dévoila, jour par jour et dans tous ses détails, aux yeux de son âme ravie. Elle suivit tous les pas du Sauveur, entendit tous ses enseignements, fut témoin de tous ses miracles.
« Toutes ses visions, dit Clément Brentano, sont marquées au coin de l’exactitude historique la plus rigoureuse. Ce ne sont pas, comme dans Marie d’Agréda, des réflexions sur les faits, c’est le tableau simple et lumineux des événements eux-mêmes qui se réfléchit dans l’esprit de la Voyante, comme l’image dans le miroir. »