CHAPITRE XXX
Prédications et miracles de Jésus dans la Galilée.
Le sabbat étant fini, Jésus se rendit, dès l’aube du jour, à Capharnaüm, avec ses disciples. Le fiancé, son père et plusieurs autres l’accompagnèrent une partie du chemin. Les pauvres avaient reçu beaucoup, lors du repas de noces : rien de ce qui avait été servi ne reparut sur les tables : tout leur fut aussitôt distribué.
Jésus envoya cinq de ses disciples, y compris Saturnin et André, baptiser dans le Jourdain, sur la rive de Jéricho, au lieu principal où Jean avait baptisé d’abord, et qu’il avait ensuite abandonné. Après les avoir accompagnés quelque temps, il parcourut seul diverses villes, pour enseigner le peuple et guérir les malades. Puis il revint auprès d’eux, afin d’instruire et de préparer les néophytes, qu’ils baptisaient tour à tour. Quant à Jean, il avait presque cessé de baptiser : il se contentait d’enseigner et d’exhorter tout le monde à se rendre de l’autre côté du Jourdain au baptême de Jésus. Ceux qui s’y présentaient étaient, pour la plupart, des jeunes gens de la Judée et d’Hébron. Tout s’y passait avec plus de régularité et de solennité qu’au baptême de Jean. On baptisait sous une grande tente, dans l’île même où Jésus avait reçu le baptême.
Je vis ensuite le Sauveur et Lazare, qui la veille l’avait rejoint, aller seuls, dès le point du jour, vers Bethléem, entre Bethagla et Orphra, située plus à l’ouest. Lazare voulait faire connaître à Jésus ce que l’on disait de lui à Jérusalem, et Jésus désirait apprendre à Lazare et par lui, à ses autres amis, la conduite qu’ils avaient à tenir dans ces circonstances. Ils prirent la route qu’avaient suivie jadis Joseph et Marie, et ne s’arrêtèrent qu’à trois lieues de là, dans une contrée solitaire où l’on voyait un groupe de pauvres cabanes de bergers. Lazare raconta à Jésus qu’à Jérusalem les uns étaient irrités contre lui, d’autres curieux de le connaître ; il ajouta que d’autres encore se moquaient de sa personne, disant qu’ils voulaient voir s’il viendrait pour la fête de la Pâque, et s’il oserait faire ses miracles dans la grande ville aussi hardiment qu’en Galilée, au milieu d’une populace crédule. Il répéta aussi à Jésus ce que les pharisiens de différents lieux avaient rapporté à son sujet, et comment ils l’espionnaient. Jésus le tranquillisa, et lui cita divers passages des Écritures où toutes ces persécutions étaient prédites ; ensuite il lui fit part de son intention d’aller de nouveau en Galilée, puis d’entrer pour la Pâque à Jérusalem ; après quoi il convoquerait tous les disciples. Il le consola aussi touchant Madeleine, en lui disant qu’une étincelle de la grâce était tombée dans son âme, et qu’elle en serait bientôt tout embrasée.
Plus tard je vis le Sauveur à Aruma ; il y avait auparavant passé deux journées, pendant lesquelles Jaïre, descendant de l’Essénien Khariot, demeurant à Phasaël, lieu assez mal famé près d’Aruma, avait obtenu de lui la promesse qu’il guérirait sa fille malade. Quand il apprit le retour de Jésus, il lui envoya, pour le lui rappeler, un messager, que je vis ; à ce moment sa fille était morte. Alors le Sauveur, après avoir dit à ses disciples où ils le retrouveraient, les laissa poursuivre leur chemin, et s’en alla chez Jaïre avec le messager.
Quand il y arriva, la jeune fille, enveloppée d’un linceul et entourée de la famille en pleurs, allait être déposée dans un tombeau. Jésus rassembla autour d’elle un bon nombre d’habitants de la ville, ordonna de délier les bandes du linceul, prit la morte par la main et lui dit de se lever ; elle obéit aussitôt et se leva. Elle était âgée de seize ans : son naturel n’était pas heureux. Elle n’aimait pas son père, qui cependant l’aimait avec une tendresse extrême ; mais elle était envieuse de sa charité envers les pauvres et les malheureux. Jésus la réveilla de la mort du corps et de celle de l’âme ; elle s’amenda et fit plus tard partie de la communauté des saintes femmes. Le Sauveur défendit de parler de ce miracle dont il n’avait pas voulu que ses disciples fussent témoins. Il ne faut pas confondre le Jaïre de Phasaël avec le Jaïre de Capharnaüm de qui Jésus plus tard ressuscita la fille.
De Phasaël le Sauveur se dirigea vers le Jourdain ; il le traversa, passa au nord dans la Pérée, revint sur la rive occidentale du fleuve et se rendit à Jezraël, où il enseigna et fit plusieurs miracles à la vue d’un grand concours de peuple. Nathanaël Khased, Nathanaël le fiancé, Pierre, Jacques, Jean, les fils de Marie de Cléophas, et tous les disciples de Galilée y étaient venus à sa rencontre. Lazare, Marthe, Séraphia (Véronique) et Jeanne Chusa, étaient allés visiter Madeleine à Magdalum, pour l’engager à venir à Jezraël, afin de voir au moins, sinon entendre, Jésus, cet homme admirable, si sage, si éloquent et si beau, dont parlait tout le pays. Elle céda à leurs instances et les suivit mais dans toute la pompe de la vanité. Au moment où, d’une fenêtre d’une hôtellerie, elle considérait Jésus, qui s’avançait dans la rue entouré de ses disciples, il lui lança un regard sévère qui pénétra profondément dans son âme, et lui inspira un si vif sentiment de sa misère, que, toute bouleversée, elle se rendit précipitamment dans un hôpital de lépreux et d’hémorrhoïsses. Les gens de l’hôtellerie, qui connaissaient sa conduite, disaient : « La voilà bien à sa place parmi les lépreux et les femmes affligées de flux de sang. » Madeleine avait couru dans la maison des lépreux pour s’humilier, tant le regard de Jésus l’avait émue. La vanité de Madeleine était si grande, que l’hôtellerie dans laquelle elle était descendue n’était pas celle où se trouvaient les personnes qui l’avaient accompagnée ; elle en avait choisi une plus élégante, afin de n’être pas en contact avec tant de pauvres gens.
Marthe, Marie, Lazare et leurs amis retournèrent à Magdalum, et y célébrèrent le sabbat suivant, car il y avait là une synagogue. Le Sauveur se rendit pour la même fin à Capharnaüm. Tous les disciples s’y trouvaient rassemblés. Il enseigna jusqu’à la clôture du sabbat. On lui avait amené, de divers côtés, un grand nombre de malades, qu’il guérit, et de possédés, qu’il délivra au milieu d’une foule toujours croissante. Alors des envoyés de Sidon vinrent pour le prier de visiter leur ville ; il le leur promit. Il reçut aussi des habitants de Césarée de Philippe ou Panéas, qui désiraient vivement le recevoir : il leur fit espérer sa visite, mais plus tard. Le peuple se pressait tellement autour de Jésus et l’affluence était si grande, qu’il quitta Capharnaüm le dimanche au matin avec ses disciples ; il se réfugia dans la région montagneuse, à une lieue de la ville, entre le lac et l’embouchure du Jourdain, cherchant la solitude et un lieu pour prier, qu’il trouva dans les gorges de ces monts.
Le soir, il alla à la maison qu’habitait la très sainte Vierge, entre Bethsaïde et Capharnaüm : Lazare avec Marthe et les saintes femmes y étaient déjà arrivés de Magdalum, pour prendre congé de lui avant leur retour à Jérusalem. Le Sauveur les rassura au sujet de Madeleine ; il dit à Marthe qu’elle s’inquiétait trop ; Madeleine est très émue, cependant elle retombera encore. En effet, elle n’avait pas renoncé à ses parures, alléguant que son rang ne pouvait comporter une mise aussi modeste que celle des autres femmes Le pécheur trouve souvent de spécieux prétextes pour éluder l'obligation où il est de fuir les occasions et de renoncer aux causes du péché ; mais c'est cela même qui réduit à néant ses essais de conversion. .
Jésus resta une partie du jour suivant chez sa mère, puis il retourna à Capharnaüm pour y prêcher. Un grand nombre de malades implorèrent son secours, et il en guérit plusieurs. Les pharisiens se montrèrent cette fois bien récalcitrants ; ils le contredirent, et lui demandèrent ce qui adviendrait de tout cela. Il troublait, disaient-ils, toute la contrée, depuis qu’il prêchait publiquement et endoctrinait un nombre toujours croissant de disciples. Jésus les accueillit avec sévérité, et les congédia en déclarant que dorénavant il enseignerait et ferait ses œuvres plus ouvertement encore.
Dans l’après-midi, le Sauveur partit pour Kisloth, au pied du Thabor ; André et quelques autres disciples l’avaient précédé, pour retenir des gîtes à l’hôtellerie située un peu en avant de la ville. Il s’était rassemblé là une foule de gens de tout le voisinage : je vis entre autres personnes plusieurs bergers avec leurs gros bâtons, et des marchands de Sidon et de Tyr voyageant pour leur trafic. Dans toute la contrée on parlait des miracles et de la doctrine de Jésus. Il y avait une grande affluence d’hommes partout où il prêchait, et, dès qu’on sut qu’il devait célébrer le sabbat à Kisloth, on y accourut de toutes parts.
Quand le Sauveur paraissait, il y avait toujours un mouvement considérable : on l’appelait à grands cris, on se prosternait à ses pieds, on se pressait autour de lui pour le toucher ; c’est pourquoi la plupart du temps il paraissait et disparaissait à l’improviste pour échapper à ceux qui l’entouraient. Souvent, lorsqu’il partait avec ses disciples, il les faisait passer par un chemin, et en prenait un autre, afin d’être seul. Dans les villes et les bourgs, il fallait souvent lui frayer une issue dans la foule. Cependant il permettait à quelques personnes de l’approcher et de le toucher, ce qui leur valait la grâce de la guérison ou de la conversion.
Vers le soir, Jésus entra dans l’hôtellerie où les disciples lui avaient assuré un logement. Kisloth-Thabor, où je le vis s’arrêter, était commerçant. On y voyait de riches marchands et beaucoup de pauvres gens. J’y vis un grand nombre d’ateliers où l’on teignait de la soie brute, employée à tisser des franges et des houppes destinées aux vêtements sacerdotaux. Ces ateliers de teinture se trouvaient autrefois principalement à Tyr, sur le bord de la mer ; la classe pauvre travaille dans les fabriques.
Pour empêcher l’envahissement de l’hôtellerie où était descendu le Sauveur, les disciples avaient formé, avec de grosses cordes attachées à des pieux, une enceinte interdite à la foule, et au milieu de laquelle Jésus se plaça pour enseigner ; or, comme il y avait parmi ses auditeurs, plusieurs riches commerçants de la ville, il parla des richesses et des dangers de la cupidité : il dit que l’état des riches était encore plus exposé au péril que celui des publicains ; que ceux-ci étaient, plus prompts à se convertir ; alors, montrant du doigt les cordes qui le séparaient de la multitude, il s’écria : « Une corde semblable passera plus facilement par le trou d’une aiguille qu’un riche n’entrera dans le royaume des cieux. » Ces cordes, de poil de chameau, étaient presque de la grosseur du bras, et on les avait entrelacées quatre fois les unes dans les autres. Les auditeurs cherchèrent à se défendre, en disant qu’ils employaient une partie de leur gain à faire des aumônes ; mais Jésus leur répondit que l’aumône faite aux dépens du pauvre ne pouvait point leur attirer de bénédictions. Cette doctrine ne leur plut pas.
Kisloth était une ville de lévites, cédée par Zabulon aux lévites de la famille de Mérari. Son école, la plus estimée de la contrée, était grande et particulièrement célèbre par ses cérémonies imposantes. Lorsque Jésus enseignait dans les synagogues, les jours de sabbat, les prêtres du lieu l’assistaient, lui présentaient les rouleaux d’écriture, ou lisaient les passages qu’il leur indiquait, et sur lesquels, après les avoir questionnés, il prêchait. On y chantait aussi, mais non pas à la manière des pharisiens. J’entendais la voix du Sauveur, dont le son se distinguait agréablement au milieu des autres ; mais je n’ai pas souvenir qu’il ait chanté seul. Il enseigna le matin dans l’école. André instruisit les enfants dans des salles contiguës, et il raconta à une multitude d’étrangers qui le pressaient ce qu’il avait vu et entendu de Jésus. Le Seigneur parla de l’orgueil et de la vaine gloire. Mais il ne guérit personne ce jour-là, parce que, disait-il, ceux qui l’écoutaient, tiraient vanité de ce qu’il enseignait dans leur ville, s’imaginant qu’il était venu chez eux parce qu’ils étaient meilleurs que les autres, et ne voulant pas reconnaître qu’il n’était attiré que par leur misère, afin de les amener à s’humilier et se corriger.
Après l’instruction, Jésus se tint dans une avant-cour de la synagogue, entourée de petites cellules semblables à des corps de garde. Là plusieurs mères lui apportèrent leurs enfants atteints de convulsions et d’autres maux. Il les guérit, parce qu’ils étaient innocents ; il guérit aussi des femmes qui se prosternèrent avec humilité devant lui, et s’accusèrent, disant : « Seigneur, prenez connaissance de mes torts et de mes iniquités. » Les unes étaient sujettes à des pertes de sang, les autres étaient dévorées de mauvais désirs, et demandaient à en être délivrées. Le soir, Jésus célébra le sabbat dans l’école, et prit un repas dans l’hôtellerie. Ses futurs apôtres et ses amis intimes étaient assis avec lui à la même table ; les disciples mangeaient ailleurs ou étaient occupés à servir.
Le sabbat étant arrivé, Jésus se rendit pour l’observer dans la synagogue, et guérit un grand nombre de malades qui s’étaient rassemblés devant cet édifice ; puis il alla visiter à domicile plusieurs de ceux que l’on ne pouvait pas transporter, et il les guérit. Les disciples lui aidaient en tout, soit en amenant ou en apportant les malades, soit en donnant des ordres, ou en remplissant ses messages. Jusqu’alors Lazare avait pourvu à tous les frais des voyages et aux aumônes ; Obed, fils de Siméon, s’était chargé de faire les paiements. C’était dans les petites cellules placées à l’entrée de la synagogue, et dont j’ai déjà parlé, que les femmes s’entretenaient seules avec Jésus ; elles n’étaient séparées de lui que par une grille. Il était d’usage, chez les Juifs, que les pécheresses, les pénitentes, vinssent auprès des prêtres pour chercher des consolations.