CHAPITRE XXIX

Festin principal des noces. — L’eau changée en vin.

Aux divertissements du jardin succéda le festin nuptial. La salle de fête était divisée en trois parties, par deux cloisons assez basses pour permettre aux convives de se voir ; et, au milieu de chacune de ses divisions, une table longue et étroite était dressée. Jésus était couché au bout de la table du milieu, autour de laquelle on voyait aussi Israël, père de la fiancée, les cousins de celle-ci, ceux de Jésus et en outre Lazare. Les autres conviés étaient aux tables latérales. Dans la partie de la salle qui s’étendait derrière le foyer étaient assises les femmes, qui de là pouvaient entendre tous les discours de Jésus. Le fiancé servait lui-même à table, aidé du maître d’hôtel et de quelques domestiques. La fiancée, assistée par des servantes, faisait de même pour les femmes. Lorsqu’on apporta les plats, on déposa devant Jésus un agneau rôti qui avait les pieds attachés en forme de croix. Le fiancé présenta alors à Jésus une boîte qui renfermait les couteaux à découper, et le Seigneur saisit cette occasion pour lui dire, en particulier, qu’il devait se rappeler la fête d’enfants donnée à Pâques dans leur douzième année, et la parabole qu’il lui avait racontée sur un mariage, ainsi que la promesse qu’il lui avait faite d’assister à ses noces : car maintenant cette prédiction s’accomplissait. Le fiancé, qui avait complètement oublié cet incident, devint alors tout pensif.

Jésus, pendant ce repas, comme pendant toute la durée des noces, enseigna avec une douce sérénité. Il expliqua le sens spirituel de chacun des incidents du banquet. Il parla des amusements et de la gaîté qui préside aux fêtes, il dit que l’arc ne devait pas rester toujours bandé, que le champ avait besoin d’être rafraîchi par la pluie ; il raconta des paraboles relatives au même objet. Il découpa ensuite l’agneau, et développa à son sujet des enseignements merveilleux : il dit entre autres choses que l’agneau était mis à part du troupeau, non pour vivre à son gré et perpétuer sa race, mais pour être livré à la mort ; après quoi on le purifiait par le feu, qui consumait ce qu’il y avait en lui de grossier, et l’on coupait ses membres en morceaux ; qu’ainsi ceux qui voulaient suivre l’Agneau devaient se séparer de leurs plus proches parents selon la chair. Et tout en faisant circuler autour de la table les morceaux découpés, et pendant qu’on en mangeait, il ajouta que l’Agneau serait pareillement séparé des siens et mis en morceaux, afin de devenir pour eux tous un aliment et un lien communs La cène du jeudi saint a en effet consommé cette union des âmes que Jésus-Christ commence aujourd'hui, en s'attachant, dans le festin symbolique, ses premiers disciples, prémices de son Église. ; que quiconque suivrait l’Agneau devrait de même renoncer à son pâturage, mourir à ses passions, se séparer des membres de sa famille, afin de devenir une nourriture et un aliment spirituel par l’Agneau et dans son Père céleste, etc.

Jésus fit aussi passer autour de la table un plat d’un brun foncé, avec un rebord jaune. Je le vis plusieurs fois prendre de petits bouquets d’herbes et en expliquer la signification. Marie et Marthe avaient pourvu à tout ce qui regardait le second service, et Jésus avait dit à sa mère qu’il se chargeait du vin. Quand ce second service, composé d’oiseaux, de poissons, de confitures au miel, de fruits, et de pâtisseries que Séraphia (Véronique) avait apportées, eut été déposé sur une table latérale, Jésus s’y rendit pour présider à la distribution. Les mets furent servis, mais le vin faisait défaut. Cette partie du repas était spécialement confiée aux soins de la sainte Vierge Ce second service fait allusion au festin de la loi de grâce, qui succède à celui de la loi ancienne. Voilà pourquoi Jésus et Marie, la distributrice des grâces, en sont spécialement chargés. . Dès qu’elle s’aperçut que le vin manquait, elle alla droit à Jésus, qui s’était remis à enseigner, et lui rappela avec quelque inquiétude qu’il s’était chargé de le fournir. Jésus, qui venait de parler de son Père céleste, lui dit : « Femme, qu’importe à moi et à vous ? Mon heure n’est pas encore venue. » Il n’y avait là rien de dur pour la sainte Vierge Les paroles Quid mihi et tibi est, mulier ? « Qu'y a-t-il là pour vous et pour moi ? » trouvent, dans ce récit, une explication toute naturelle, et qui exclut le reproche de dureté que l'incrédulité a osé leur faire. Elles ne veulent pas dire : « Qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? » mais elles se rapportent tout naturellement à l'incident en question, et signifient ainsi : « Qu'est-ce que cela pour vous et pour moi ? Qu'y a-t-il d'inquiétant pour vous et pour moi ? C'est l'affaire de mon Père céleste. » . Il lui dit : « Femme », et non pas « ma mère », parce qu’il allait, en qualité de Messie, comme Fils de Dieu, accomplir une œuvre mystérieuse devant ses disciples et tous ses parents : il était là dans sa force divine.

Jésus lui dit : « Femme », parce qu’il était le rejeton de la femme qui devait écraser la tête du serpent : il voulait montrer par là qu’il était plus que le fils de Marie, de cette femme qui leur était commune. Il lui donna le nom de « femme », parce qu’il voulait mettre en œuvre sa puissance divine pour créer ou transsubstantier ; de même qu’il ne dérogeait nullement à sa divinité, en se nommant lui-même le Fils de l’homme quand il parlait de sa Passion future. Toujours, lorsque Jésus agit comme Verbe incarné, toute chose, par ce fait seul qu’il la nomme solennellement, est investie d’une dignité, d’une fonction ; car il constate par là que la chose est véritablement ce qu’il la nomme, Marie est « la femme » qui a enfanté Celui auquel elle a recours comme au Créateur, afin d’obtenir du vin pour ses créatures, aux yeux desquelles il va révéler sa suprême dignité. Jésus a résolu de montrer ici qu’il est le Fils de Dieu, et non le fils de Marie. Lorsqu’il expira sur la croix, au pied de laquelle elle pleurait, il lui dit aussi : « Femme, voilà votre fils ! » lui désignant ainsi Jean. Jésus lui avait dit qu’il fournirait le vin, et Marie, agissant ici symboliquement comme médiatrice des fidèles, lui annonce que le vin manque. Mais le vin qu’il voulait donner n’était pas seulement un vin matériel : il se rapportait au mystère de ce vin que plus tard il changea en son sang. Il lui dit donc : « Mon heure n’est pas encore venue » : premièrement, de donner le vin promis ; en second lieu, de changer l’eau en vin ; en troisième lieu, de changer le vin en mon sang. Marie, ayant prié son fils, n’eut plus d’inquiétude pour les hôtes des fiancés ; c’est pourquoi elle dit à ceux qui servaient : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le ».

Il advint ce qui arriverait si la fiancée de Jésus, l’Église, lui adressait cette prière : « Seigneur, vos enfants n’ont pas de vin », et si alors Jésus lui répondait : « Église (non pas « ma fiancée »), ne t’inquiète pas, rassure-toi, mon heure n’est pas encore venue » ; et si ensuite l’Église disait aux prêtres : « Observez tous ses ordres et commandements, car il vous viendra en aide, etc. » Ce paragraphe et le précédent sont un résumé des explications données par la sœur, plutôt qu'une reproduction littérale de ses expressions, que le pèlerin lui-même n'a pas pu recueillir textuellement. .

Marie dit donc aux serviteurs d’attendre et d’accomplir tous les ordres de Jésus. Bientôt il leur commanda de lui apporter les urnes vides : il y avait là trois urnes pour l’eau et trois pour le vin ; les serviteurs firent voir qu’elles étaient vides en les renversant au-dessus d’un bassin. Jésus leur commanda de les emplir d’eau. Ils les portèrent à la fontaine, placée dans la cave et composée d’un réservoir de pierre avec une pompe. Ces urnes étaient des vases en pierre, non moins grands que lourds, tels que deux hommes à peine pouvaient les porter par les deux anses.

L’avertissement de Marie fut donné à voix basse ; la réponse de Jésus à haute voix, ainsi que l’ordre de puiser l’eau. Dès que les urnes pleines d’eau eurent été posées toutes les six devant le buffet, Jésus s’y rendit et les bénit ; puis, étant revenu à sa place, il dit : « Puisez maintenant et portez-en au maître d’hôtel. » Sitôt que le maître d’hôtel eut goûté l’eau changée en vin, il appela le fiancé et lui dit : « Tout homme sert d’abord le bon vin, et, après qu’on a beaucoup bu, il donne celui qui vaut moins ; mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à cette heure ». Il ignorait que Jésus s’était chargé de pourvoir au vin ; cela n’était su que de la sainte Famille et de celle des fiancés. Grand fut l’étonnement du fiancé et du père de la fiancée lorsqu’ils en burent, car les serviteurs certifiaient que c’était bien de l’eau qu’ils avaient puisée. Ils en remplirent les vases et les coupes qui étaient sur les tables, et tous en burent. Ce miracle ne provoqua pas d’exclamations bruyantes ; les convives se tenaient dans un respectueux silence, et Jésus se mit à enseigner sur ce fait. Entre autres choses, il dit que le monde offrait d’abord du vin fort, puis profitait de l’ivresse des convives pour leur servir un triste breuvage ; mais qu’il en était autrement dans le royaume que lui avait confié son Père céleste : là, l’eau pure se changeait en un vin exquis, tout comme la tiédeur devait se transformer en ferveur et en zèle puissant. Il rappela aussi la fête qu’il avait célébrée, dans sa douzième année, au retour du Temple, avec plusieurs de ceux qui étaient là présents, et ce qu’il avait dit alors en parabole d’une noce qui verrait l’eau de la tiédeur se changer en vin de l’enthousiasme : ce qui se réalisait à ce moment. Il ajouta qu’ils seraient témoins de plus grandes merveilles encore ; qu’il célébrerait la Pâque plusieurs fois, et qu’à la dernière le vin serait changé en sang et le pain en chair ; qu’il demeurerait avec eux pour les consoler et les fortifier jusqu’à la fin ; et qu’après cela il subirait devant eux des choses telles, qu’il leur serait impossible de les concevoir dès maintenant, s’il les leur disait.

Il exprimait tout cela en paraboles, et ses auditeurs l’écoutaient avec étonnement et crainte. Tous étaient comme transformés par ce vin ; car, indépendamment de l’effet du miracle, le vin lui-même avait opéré en eux un profond changement : tous les disciples, tous ses parents, tous les convives étaient désormais convaincus de sa puissance, de sa dignité et de sa mission ; tous croyaient en lui ; cette foi s’était instantanément communiquée à tous ; et ceux qui avaient goûté de ce vin étaient devenus meilleurs, plus unis et plus fervents. Il était là, pour la première fois, au milieu de son Église : et ce fut le premier miracle qu’il fit en elle et pour elle, afin de la fonder dans la foi en lui. C’est pour cela que son histoire nous dit que ce fut là son premier prodige, de même que la Cène, qui eut lieu lorsque ses disciples croyaient déjà, est décrite comme le dernier Ce miracle, placé au commencement de la vie publique de Jésus, présente un caractère profondément symbolique. Jésus allait en effet épouser la nature humaine, et se l'unir par le lien vivant de sa grâce toute-puissante et divinement féconde. Cette transformation de l'humanité allait s'opérer, comme celle des disciples aux noces de Cana, et par l'enseignement du Sauveur et par ses sacrements. Les six urnes bénites par Jésus font une allusion évidente à l'Eucharistie, d'où la grâce et la bénédiction découlent sur les six autres sacrements, comme l'ont remarqué les Pères de l'Église. Jésus est l'époux de l'humanité régénérée en lui, et le mystère de la rédemption n'est qu'un grand festin de noces, où l'eau de notre misérable nature est changée au vin mystique du saint amour. .

À la fin du repas, le fiancé vint encore trouver Jésus en particulier : il lui déclara avec l’accent de l’humilité qu’il se sentait mort à toute convoitise de la chair, et qu’il voulait vivre en continence avec sa femme, si elle y consentait. La fiancée vint aussi à Jésus et lui fit la même ouverture. Alors Jésus les fit venir tous deux ensemble et leur parla du mariage, de la pureté, qui est si agréable à Dieu, et qui produit au centuple des fruits spirituels. Il mentionna beaucoup de prophètes et de saints personnages qui avaient gardé la continence, et immolé leur chair au Père céleste. Il dit qu’ils avaient eu pour enfants spirituels une foule d’hommes égarés, ramenés par eux au bien, et qu’ainsi ils avaient laissé après eux une postérité nombreuse et sainte.

Les époux firent vœu de continence pour trois ans, se promettant de vivre comme frère et sœur. Puis ils se mirent à genoux devant Jésus, qui les bénit.

Pendant toute la fête, le père de la fiancée traita Lazare avec tous les égards dus à un homme d’un rang élevé, et il le servit même personnellement. Lazare avait des manières pleines de distinction ; il était bienveillant, mais réservé, calme et sérieux ; il parlait très peu, et Jésus fixait toute son attention.

Le soir du quatrième jour des noces, on alla, en grand cortège, installer le jeune couple dans sa maison. Un candélabre avec des flambeaux allumés, dont chacun présentait la forme d’une lettre, était porté au milieu des rangs ; en avant marchaient des enfants, tenant entre eux des bandes d’étoffes sur lesquelles reposaient deux couronnes de fleurs, l’une ouverte, l’autre fermée ; ils les défirent devant la maison nuptiale et semèrent les fleurs tout autour. Jésus entra pour bénir les époux. Les prêtres étaient présents. Depuis le miracle de l’eau changée en vin, ils se montraient très humbles et laissaient le Sauveur tout diriger.