CHAPITRE XXVIII
Noces de Cana.
Jésus logea, avec ses disciples les plus intimes, et spécialement ceux qui devinrent plus tard ses apôtres dans une maison séparée, où Marie avait aussi demeuré lors de son dernier séjour à Cana. Cette maison appartenait à la tante du fiancé, fille de Sobé, sœur de sainte Anne. C’était une des trois veuves dont nous avons parlé plusieurs fois. Ce fut elle qui tint aux noces la place de la mère du fiancé.
Le jour suivant, tous les parents de Jésus et tous les autres conviés arrivèrent. Jésus avait amené à lui seul vingt-cinq de ses disciples. Il considérait ce mariage comme une affaire qui le touchait personnellement, et il avait même pris à sa charge les frais d’une partie de la fête. Voilà pourquoi Marie s’était rendue si tôt à Cana, afin d’aider à faire les préparatifs. Jésus avait voulu, en particulier, fournir tout le vin nécessaire aux noces ; et c’est pour cela que Marie lui dit avec tant de sollicitude que le vin faisait défaut.
Bien que Jésus, dans la fête donnée aux enfants par sainte Anne, à son retour du temple, eût prédit au fiancé, après avoir prononcé quelques paroles mystérieuses sur le pain et le vin, qu’un jour il l’assisterait à ses noces, cet événement d’une profonde et symbolique signification avait cependant aussi ses causes extérieures et naturelles. Il en était de même de la part que Jésus prit à la fête. Marie l’avait plusieurs fois prié de venir à ces noces ; car on se permettait de le blâmer parmi ses parents et connaissances ; sa mère, disait-on, était une veuve délaissée ; il courait de côté et d’autre, sans se soucier d’elle ni des siens. Ce fut la raison pour laquelle il voulut venir avec ses amis et ses parents faire honneur à ce mariage. Pour le même motif, il avait aussi mandé Marthe et Lazare, afin de seconder Marie dans ses arrangements. En sa qualité d’ami de Jésus, Lazare subvenait à la part des dépenses que Jésus avait prises à sa charge, ce que personne ne savait, sinon Marie ; car le Seigneur avait une grande confiance en Lazare ; il acceptait volontiers ses offrandes, et, de son côté, Lazare était heureux de tout donner au Sauveur. Jésus s’était chargé du second service, où devaient figurer des pâtisseries, des fruits, des oiseaux et des herbes de toute sorte. Je vis Véronique apporter de Jérusalem, et offrir, au nom de Jésus, une corbeille garnie de fleurs magnifiques et de desserts habilement disposés.
Le père de la fiancée, qui s’appelait Israël, était riche, et dirigeait une grande entreprise de transports ; il possédait, le long de la grande route, des magasins, des auberges et des étables pour les voyageurs, et avait un grand nombre d’employés.
Durant ces jours, Jésus s’entretint souvent à part avec ses futurs apôtres, qui demeuraient, comme nous l’avons dit, dans la même maison que lui. Les autres disciples n’assistaient pas à ces entretiens. Souvent Jésus se promenait avec tous les conviés, et il leur faisait alors des instructions sur d’autres sujets. En outre, les futurs apôtres communiquaient, à ceux qui étaient absents, les enseignements qu’ils avaient reçus de lui en particulier. Ces promenades des conviés permettaient de faire plus tranquillement les apprêts de la fête. Néanmoins les disciples et Jésus lui-même s’occupaient souvent dans la maison à disposer telle ou telle chose.
Jésus voulait se manifester en cette occasion à tous ses parents et amis, et en même temps fournir à ceux qu’il avait élus le moyen de faire connaissance entre eux ; et la liberté de rapports qui règne dans une fête devait naturellement favoriser ce dessein.
Cana était une ville agréable et propre, située sur le côté occidental d’une colline ; elle ne comptait guère de gens riches qu’Israël et deux autres personnes ; le reste des habitants paraissaient devoir leur subsistance au travail que ceux-ci leur procuraient. Cana avait une synagogue et trois prêtres ; non loin de cette synagogue, se trouvait la maison destinée aux fêtes publiques et aux noces. Entre cette maison et la synagogue, on avait disposé des arcades de feuillages, ornées de guirlandes et de fruits. Le vestibule de la maison dans laquelle devait avoir lieu la fête était jonché de verdure. Le foyer de la salle du festin était paré, comme un autel, avec des vases, des fleurs et de la vaisselle de table. La salle se prolongeait environ d’un tiers derrière ce foyer, et c’est cette partie qu’occupèrent les femmes pendant le repas. Les poutres de la maison, faisant saillie sous le plafond, étaient aussi ornées de guirlandes.
Jésus était comme le roi de la fête et présidait à tous les divertissements, qu’il relevait par le charme de ses instructions. Il engageait les conviés à se récréer durant ces jours, selon la coutume, mais aussi, tout en se divertissant, à tirer de tout des leçons de sagesse. Ce fut lui-même qui régla l’ordonnance de la fête ; ainsi il annonça que l’on sortirait deux fois par jour pour se récréer en plein air.
Je vis ensuite les conviés ; les hommes étaient séparés des femmes ; tous causaient agréablement et se livraient à divers jeux, sous les ombrages d’un jardin arrosé par un joli ruisseau. Je remarquai les hommes couchés par terre en cercle, et au milieu d’eux, j’aperçus des fruits de diverses espèces qu’ils se jetaient les uns aux autres, ou faisaient rouler suivant certaines règles, de manière à les faire tomber dans de petites fosses qui se trouvaient au milieu d’eux, ce que quelques-uns devaient chercher à empêcher. Jésus lui-même daigna prendre part à ce divertissement ; il le fit avec une douce gravité, et y mêla souvent, en souriant, quelque réflexion instructive, admirée des uns et recueillie par d’autres avec une émotion silencieuse. Ceux qui ne le comprenaient pas (c’était le petit nombre), en demandaient l’explication à leurs savants. Jésus avait disposé les parties de jeu et déterminé lui-même les gains. Il distribua les prix, et accompagna tout ce qu’il fit de remarques pleines de charme et souvent même admirables.
Les jeunes gens couraient et sautaient par-dessus des festons de verdure pour gagner des fruits. On voyait à part les femmes, assises ensemble et jouant aussi avec des fruits ; la fiancée était toujours placée entre Marie et la tante du fiancé.
Le soir du premier janvier, qui est le quatrième jour du mois de Thébet, tous étant réunis dans la synagogue, Jésus fit un discours sur les divertissements permis, sur leur signification, sur la mesure avec laquelle il faut les prendre, sur le sérieux et la sagesse qui doivent les accompagner ; puis il parla du mariage, de l’époux et de l’épouse, de la continence et du mariage spirituel. L’instruction finie, les fiancés vinrent à lui en particulier, et il leur donna des enseignements tout spéciaux.
Les noces s’ouvrirent ensuite par un repas et par des danses. La danse s’exécutait aux sons d’une musique exécutée par des enfants qui, par intervalles, chantaient en chœur. Tous tenaient à la main des mouchoirs avec lesquels hommes et jeunes filles se réunissaient lorsqu’ils dansaient en rang ou en cercle ; à cela près, ils ne se touchaient jamais. Le fiancé et la fiancée dansèrent d’abord seuls, puis tous dansèrent ensemble. Les jeunes filles, le visage à demi voilé, portaient des vêtements longs par derrière, et légèrement relevés par devant avec des crochets. On ne trépignait et ne sautillait pas comme dans nos danses d’aujourd’hui ; c’étaient plutôt des marches en divers sens, accompagnées de mouvements des bras, de la tête et du corps, selon le rythme de la musique. Cela me fit penser aux gesticulations que font dans leurs prières les Juifs de la secte pharisienne ; mais tout y était gracieux et décent. Aucun des futurs apôtres ne prit part aux danses ; cependant Nathanaël, Obed, Jonathan et d’autres disciples s’y mêlèrent. Les jeunes filles seules dansaient : tout se faisait en ordre admirable, et respirait une joie paisible.
Les épousailles eurent lieu le lendemain vers neuf heures du matin. Les demoiselles d’honneur revêtirent la fiancée d’un habillement qui ressemblait à celui de la Mère de Dieu lors de son mariage ; la couronne était aussi pareille, quoique plus riche. Dès qu’elle fut parée, on la présenta à la sainte Vierge et aux autres femmes.
Le fiancé et la fiancée furent conduits de la synagogue à la maison de fête, et de là ramenés à la synagogue. On remarquait, dans le cortège, six petits garçons et six petites filles portant des couronnes de fleurs ; à leur suite, venaient six jeunes filles et six jeunes garçons avec des flûtes et d’autres instruments. La fiancée était, en outre, escortée de douze demoiselles d’honneur, et le fiancé d’autant de jeunes hommes, parmi lesquels se trouvaient Obed, fils de Véronique, les cousins de Joseph d’Arimathie, Nathanaël et quelques disciples de Jean ; on n’y voyait aucun des futurs apôtres.
C’est devant la synagogue que les prêtres célébrèrent le mariage. Les époux échangèrent des anneaux, dont Marie avait fait présent au fiancé et que Jésus avait bénits chez sa mère. Alors eut lieu une cérémonie que je n’avais pas remarquée lors des épousailles de Joseph et de Marie : le prêtre piqua le fiancé et la fiancée au doigt de la main gauche, où l’anneau devait être mis ; il se servit pour cela d’un instrument pointu ; puis il fit tomber deux gouttes du sang du fiancé et une goutte de celui de la fiancée dans une coupe de vin qu’ils vidèrent ensemble. Après les épousailles, on distribua aux pauvres du linge, des vêtements et différents autres objets. De retour dans la maison de fête, Jésus fit lui-même la réception aux fiancés.
Avant le repas de noce, tout le monde se réunit dans le jardin : les femmes et les jeunes filles étaient assises sur des tapis, sous un berceau de verdure, et jouaient à un jeu où l’on gagnait des fruits.
Dans un cabinet de verdure, Jésus avait disposé pour les hommes un jeu très curieux. Au milieu du cabinet se trouvait une table ronde, autour de laquelle étaient placées autant de portions de fleurs, de plantes et de fruits qu’il y avait de joueurs. Jésus avait préparé d’avance ces choses, qui toutes avaient une signification particulière et profonde. Sur la table était posé un disque rond et mobile avec une entaille, et lorsqu’on le faisait tourner, l’entaille en s’arrêtant attribuait une des portions comme lot à celui qui avait fait tourner le disque. Au centre de la table, se trouvait un cep de vigne chargé de raisins et s’élevant au-dessus d’une gerbe d’épis de blé qui l’entourait ; et plus on continuait à faire tourner le disque, plus la gerbe d’épis et le cep de vigne s’élevaient. Ni les futurs apôtres ni Lazare ne prirent part à ce jeu. La raison en était que ceux qui avaient la mission d’enseigner les autres, ou qui se distinguaient par leur science, ne devaient pas jouer eux-mêmes, mais seulement observer les incidents du jeu, les relever par des applications instructives, et ajouter ainsi l’utile à l’agréable. Jésus avait mis en ce jeu quelque chose de merveilleux et qui était plus que du hasard, car le lot qui échut à chacun avait un rapport significatif avec ses qualités, ses défauts et ses vertus ; et Jésus sut tirer de chaque lot et de chaque plante un ingénieux commentaire. Chaque lot fut une parabole toute spéciale pour celui qui le gagnait, et je sentis qu’avec le lot on recevait quelque don intérieur. Chacun des conviés fut vivement touché et réveillé par les paroles de Jésus, et peut-être aussi parce que la manducation de ces fruits opérait réellement en eux un effet conforme à leur signification : cependant le commentaire de Jésus sur chaque lot ne fut point compris par ceux à qui il n’était pas échu ; ils n’y virent que des paroles encourageantes et profondes. Mais tous en particulier sentirent le regard du Seigneur pénétrer au fond de leur intérieur. Ce fut comme le mot de Jésus à Nathanaël, qui, en lui rappelant qu’il l’avait déjà vu sous le figuier, excita en lui une vive émotion, et qui resta incompris de tous ceux qui l’entendirent.
Lorsque Nathanaël reçut son lot, je me rappelle encore que Jésus lui dit : « Vois-tu maintenant combien j’avais raison de dire que tu es un véritable Israélite, sans artifice ! » Certaines pénitences à faire se rattachaient aussi à chaque lot. La plante échue à Nathanaël était un bouquet de patience.
Le lot gagné par le fiancé produisit un effet merveilleux. Il se composait de fruits d’une singulière espèce, et toujours réunis par deux sur une même tige, avec des sexes différents, comme dans le chanvre. Ces fruits étaient rougeâtres à l’extérieur, et au-dedans d’un blanc rayé de rouge ; j’en ai aperçu de pareils dans le paradis terrestre.
Grand fut l’étonnement de tous lorsque le fiancé gagna ce fruit. Jésus alors parla du mariage, et de la chasteté, qui porte des fruits au centuple. Dans toutes ses paroles, le Sauveur évita de heurter les idées des Juifs sur le mariage. Cependant Jacques le Mineur et quelques autres Esséniens, parmi les disciples, le comprirent mieux que les autres.
Je vis que les assistants s’étonnèrent plus à propos de ce lot qu’à propos des autres, et que Jésus leur dit que ces lots et ces fruits pouvaient opérer des prodiges encore plus grands que leur signification ne paraissait merveilleuse. Lorsque le fiancé retira le lot qui était pour lui et sa fiancée, il arriva quelque chose de tout à fait étrange que j’hésite même à redire. Je le vis s’émouvoir et pâlir ; aussitôt quelque chose qui ressemblait à une ombre ou à une sombre figure humaine sortit de lui, en remontant de ses pieds à sa tête, et s’évanouit ; je vis, en même temps en lui une clarté, une pureté et comme une transparence qui n’y étaient pas auparavant. Il me sembla que personne autre que moi ne vit rien, car tous restèrent calmes, sans témoigner aucune surprise. En même temps, je vis aussi la fiancée ; elle était assise loin de là, jouant avec les femmes ; elle perdit tout à coup connaissance. Il se détacha d’elle une ombre ou figure sombre, hideuse et répugnante, qui sembla monter en elle ou devant elle, des pieds vers la tête, puis sortir de ses lèvres et se dissiper devant sa bouche. On aurait dit que tout ce qu’il y avait de vain et de superflu dans sa parure avait aussi disparu. La sainte Vierge coopéra secrètement à chasser cette horrible figure.
L’effet merveilleux de ce fruit se manifesta lorsque le fiancé en eut envoyé une part à sa fiancée et que tous deux en eurent mangé. De même, les autres disciples, lorsqu’ils mangèrent des fruits de leurs lots, sentirent leurs passions dominantes leur livrer d’abord un combat plus grand, puis se retirer aussi d’eux, ou du moins leur laisser plus de force pour lutter contre elles.
Les fruits et les plantes renferment tous un certain mystère surnaturel qui, depuis que l’homme en tombant a entraîné la nature dans sa chute, est devenu pour lui un secret dont il n’a conservé qu’une faible notion, dans la signification, la forme, le goût et la vertu de ces créatures inanimées. Tout est devenu obscur par l’affaiblissement de notre entendement et par l’abus que nous faisons des choses.
Le fruit que les fiancés mangèrent avait rapport à la chasteté, et l’ombre qui sortit d’eux était la convoitise impure de la chair. J’ignore si cette figure que j’aperçus aurait été vue de même par toute autre personne, dans un état de vision semblable au mien ; je ne puis pas dire davantage si un esprit de volupté sortit réellement de la fiancée, ou si ce fut seulement une image, pour me donner une idée de ce qui s’opérait dans son intérieur.