CHAPITRE XXVII
Jésus appelle à lui Pierre, Philippe et Nathanaël.
Cependant André, Saturnin et les neveux de Joseph étaient partis de Silo pour la Galilée. André vint à Bethsaïde, dans sa famille. Il annonça à Pierre qu’il avait retrouvé le Messie, auquel il se proposait de le conduire, dès sa prochaine arrivée en Galilée. Tous ceux-ci se rendirent ensuite à Arbéla, appelée aussi Bétharbel, auprès de Nathanaël Kased, qui y était établi ; puis ils se rendirent ensemble à Gennabris pour y célébrer la fête de la Dédicace du Temple. Ils s’entretenaient beaucoup de Jésus, et, comme ils avaient en grande estime Nathanaël, ils désiraient savoir son opinion sur lui. Mais Nathanaël ne paraissait pas attacher grande importance à ces événements.
Bientôt, André, Pierre et Jean s’en allèrent à la rencontre du Seigneur, auprès d’une petite ville située à six lieues de Tibériade. Pierre était venu avec Jean pêcher dans les environs, et André leur avait persuadé de se rendre auprès de Jésus. André amena Pierre au Seigneur : Jésus lui dit, entre autres choses : « Tu es Simon, fils de Jonas ; tu seras, à l’avenir, appelé Céphas. » Il ne s’entretint pas longuement avec lui. À Jean, qui lui était connu déjà depuis longtemps, il dit qu’ils ne tarderaient pas à se revoir. Pierre et Jean partirent ensuite pour Gennabris, tandis qu’André demeura auprès de Jésus, qui se rendit avec lui à peu de distance de Tarichée, dans une maison appartenant à la pêcherie et voisine du lac de Tibériade : je crois qu’on y vendait ou salait des poissons ; André y avait retenu un logement. Le jour suivant, le Sauveur, avec quelques disciples, alla dans les montagnes du voisinage ; il s’y retira à l’écart et pria. Il passa deux jours près de Tarichée. Son but, en s’y arrêtant, était de laisser à ses apôtres et à ses disciples le temps de se communiquer les bruits qui avaient circulé, en particulier les récits d’André et de Saturnin, et de s’entendre entre eux à ce sujet.
Je m’aperçus que, quand le Sauveur parcourait les environs, André restait au logis et écrivait des lettres, avec un roseau, sur des bandes d’écorce, et les envoyait à Philippe, à son demi-frère Jonatham, à Pierre et aux autres disciples qui se trouvaient à Gennabris. Il leur faisait aussi savoir que Jésus serait à Capharnaüm le jour du sabbat, et il les engageait à l’y rejoindre.
Jésus ne serait peut-être allé que plus tard à Capharnaüm, si l’on n’eût fait savoir à André qu’un messager venu de Cadès pour implorer l’assistance du Sauveur, l’y attendait depuis plusieurs jours. Jésus partit donc ce jour-là même avec André, Saturnin, et quelques autres disciples de Jean, de la maison de pêcheurs voisine de Tarichée, pour se rendre à Capharnaüm.
Capharnaüm n’est point placée tout à fait au bord du lac, mais sur le flanc méridional de la montagne qui s’étend et forme une vallée au couchant, du côté de l’embouchure du Jourdain. C’est un peu au-dessus de l’entrée du fleuve dans le lac, qu’est placée Bethsaïde.
Le Sauveur et les siens cheminaient par groupes séparés. Ils s’engagèrent au levant de Magdalum, dans le chemin qui suit le bord du lac, et laissant Bethsaïde sur la droite, ils arrivèrent, par la vallée, devant Capharnaüm. André rencontra Philippe et son demi-frère Jonathan, qui n’abordèrent pas encore Jésus, mais restèrent avec André, en avant ou en arrière. J’entendis ce dernier leur raconter avec beaucoup d’animation tout ce qu’il savait du Sauveur : Il leur dit que c’était vraiment le Messie ; que, s’ils voulaient s’attacher à lui, ils n’avaient pas besoin de lui en faire la demande ; car, s’ils le désiraient du fond du cœur, il les admettrait d’un seul mot ou même d’un simple geste.
Arrivé à Capharnaüm, Jésus logea avec André, Saturnin, Lazare et quelques disciples, dans une maison qu’y possédait Nathanaël, le fiancé. Cependant les futurs disciples venus de Gennabris se tenaient encore à l’écart ; ils hésitaient entre l’autorité qu’avait à leurs yeux l’opinion de Nathanaël Kased, et les merveilles qu’André et les autres disciples leur avaient racontées de Jésus. De plus, la timidité les retenait ; et d’ailleurs André leur avait dit qu’il n’était pas nécessaire pour eux d’aller s’offrir au Sauveur, qu’il leur suffirait d’écouter son enseignement, qui assurément les déciderait bientôt à le suivre. Les fils de Cléophas, qu’on nommait les frères de Jésus, se rendirent auprès de lui.
Je vis le messager qui avait attendu Jésus deux jours à Capharnaüm, venir le trouver. Il se prosterna à ses pieds, disant qu’il était le serviteur d’un homme de Kadès, et que son maître l’avait envoyé pour le supplier de venir guérir son petit garçon, lépreux et possédé d’un démon muet. Ce serviteur fidèle dépeignit avec grande émotion l’affliction de son maître. Jésus lui répondit qu’il ne pouvait l’accompagner à Kadès, mais qu’à cause de l’innocence de l’enfant, il voulait néanmoins lui venir en aide.
Il dit au serviteur que le père devait se coucher sur l’enfant les bras étendus, et faire une certaine prière, après quoi la lèpre disparaîtrait. Ensuite le serviteur lui-même devait s’étendre à son tour sur l’enfant, et lui souffler dans la bouche. Alors une vapeur bleuâtre sortirait de lui, et il recouvrerait la parole. J’ai vu le père et le serviteur guérir l’enfant selon l’ordre de Jésus. Cette prescription reposait sur certaines raisons mystérieuses dont je ne me souviens plus bien. Je crois que cet enfant était le fils du serviteur et de la femme du maître, auquel la chose était restée cachée. En conséquence, maître et serviteur devaient prendre chacun sa part de la dette contractée par sa naissance.
Le jour du sabbat, j’entendis Jésus enseigner à la synagogue dans laquelle se pressaient de nombreux auditeurs : tous les amis et les parents de Jésus s’y trouvaient. Son enseignement, nouveau pour la plupart de ceux qui l’écoutaient, fit une impression profonde. Il parla de l’approche du royaume de Dieu, de la lampe qu’on ne doit pas mettre sous le boisseau, du semeur, de la foi semblable au grain de sénevé. Il exposa ces paraboles sous une forme toute différente de celle qui nous est connue. Il ne s’en servait que comme des exemples ou des comparaisons pour expliquer sa doctrine. J’ai entendu, dans ses prédications, bien d’autres paraboles que celles qu’on trouve dans l’Évangile ; mais cette fois c’étaient exactement les mêmes ; il les redisait souvent, quoique avec des commentaires toujours variés.
Après le sabbat, Jésus se retira, avec ses disciples, dans une petite vallée solitaire. Les fils de Marie de Cléophas et ceux de Zébédée l’accompagnaient ; mais Philippe, qui était humble et timide, restait en arrière et n’osait pas le suivre. Alors Jésus, qui marchait en avant, tourna la tête vers lui et lui dit : « Suis-moi ! » Aussitôt Philippe, tout joyeux, se réunit aux autres, qui étaient environ au nombre de douze.
Jésus enseigna dans ce lieu ; il parla de l’appel qu’il adressait à ceux qui devaient le suivre et de ce qu’ils avaient à faire. André, ravi de la profonde impression que l’enseignement du Sauveur avait produite le jour du sabbat, et désireux que tous fussent convaincus, comme il l’était lui-même, que Jésus était le Messie, avait le cœur si plein, qu’il saisissait toutes les occasions d’attester de nouveau ses miracles et les merveilles arrivées à son baptême.
Jésus prit le Ciel à témoin qu’ils verraient de plus grandes choses encore, et s’entretint, avec son Père, de sa divine mission. Puis il leur dit qu’ils devaient se tenir prêts à tout quitter, lorsqu’il les appellerait ; mais qu’il prendrait soin d’eux tous et ne les laisserait manquer de rien. Il ajouta qu’il leur permettait de continuer à exercer leurs professions, car il lui restait quelque autre chose à accomplir jusqu’à la Pâque prochaine ; mais qu’à son appel, il faudrait accourir sans hésitation, sans inquiétude. Il leur dit ces choses, parce qu’ils lui avaient ouvertement demandé comment ils devaient en user à l’égard de leurs parents. Ainsi, par exemple, Pierre objecta qu’il ne pouvait pas abandonner immédiatement son vieux beau-père (oncle de Philippe). Jésus résolut toutes leurs difficultés, en déclarant de nouveau qu’il ne ferait rien avant les fêtes de Pâques ; que, dès ce moment, ils auraient à renoncer à leurs professions, en en détachant leurs cœurs ; mais qu’ils pouvaient les continuer extérieurement, jusqu’à ce qu’il vînt les appeler ; en attendant, ils devaient mettre ordre à leurs affaires, et se tenir en état de les transmettre à d’autres. Il se rendit ensuite à l’habitation de sa mère, qui était située entre Capharnaüm et Bethsaïde, et où ses plus proches parents le suivirent.
Après cela Jésus partit de très grand matin pour Cana. Ses parents et ses disciples l’accompagnaient. Marie et les autres femmes prirent, à travers les montagnes, un chemin plus direct et plus court. Les femmes préféraient ces étroits sentiers, parce qu’elles y rencontraient moins de monde. Du reste, elles n’avaient pas besoin d’un chemin bien large : car elles marchaient d’ordinaire à la suite les unes des autres, avec un guide à leur tête et un autre qui les suivait.
Jésus, avec ses compagnons, passa par Gennabris ; ce chemin, qui était plus large, convenait mieux à sa manière de voyager : car il s’arrêtait souvent pour montrer et expliquer quelque chose.
Gennabris était une belle ville, très commerçante, qui possédait une synagogue et une école de rhétorique. Nathanaël exerçait ses fonctions dans la maison qu’il habitait, dans une sorte de faubourg. Mais il ne vint pas à la ville, quoique les disciples, ses amis, l’y engageassent. Jésus enseigna dans la synagogue, et accepta un léger repas chez un riche pharisien avec quelques hommes de sa suite ; les autres avaient pris les devants. Avant de partir, Jésus chargea Philippe d’aller trouver Nathanaël et de le lui amener sur le chemin de Cana.
Jésus fut traité avec beaucoup de respect à Gennabris ; les habitants le prièrent de rester plus longtemps auprès d’eux et de prendre pitié de leurs malades, alléguant qu’il était à quelques égards leur compatriote ; mais il avait hâte d’arriver à Cana.
Cependant Philippe entra chez Nathanaël, qui était au travail, entouré de plusieurs scribes, dans la salle haute de sa maison ; et il lui dit, avec l’accent d’une vive joie : « Nous avons trouvé celui de qui Moïse a écrit dans la loi, celui qu’ont annoncé les prophètes, Jésus, fils de Joseph de Nazareth. »
Nathanaël, tenace dans ses opinions, mais plein de droiture et de sincérité, répondit à Philippe : « Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? » Car la réputation des gens de cette ville lui était connue ; leurs écoles se faisaient remarquer par un grand esprit de contradiction ; on n’y connaissait guère la vraie sagesse. Un homme élevé là, se disait Nathanaël, pourrait bien plaire à ses amis, gens simples et bienveillants ; mais quant à lui, il serait plus difficile de le contenter ; car il avait des prétentions au savoir. Philippe le pressa de venir et de voir lui-même qui était Jésus ; il allait, dit-il, passer près de là, sur la route de Cana. Nathanaël suivit Philippe ; ils prirent un petit sentier, et aboutirent précisément à un endroit où Jésus, accompagné de quelques disciples, venait de s’arrêter. Philippe, depuis que Jésus l’avait appelé, était aussi à l’aise avec lui qu’il avait été timide auparavant. En l’abordant avec Nathanaël, il prononça tout haut ces mots : « Maître, j’amène celui qui demandait s’il peut venir quelque chose de bon de Nazareth. » Jésus dit à ses disciples, d’un ton d’amitié et de tendresse : « Voici un vrai Israélite, en qui il n’y a point d’artifice. » Nathanaël répondit : « D’où me connaissez-vous ? » Il voulait dire par là : Comment pouvez-vous savoir que je suis sincère et sans artifice, puisque nous ne nous sommes jamais parlé ? Jésus lui répondit : « Avant que Philippe t’appelât, je t’ai vu lorsque tu étais sous le figuier. » En disant ces mots, Jésus fixa les yeux sur lui, d’une manière si touchante et si significative, qu’il réveilla, tout à coup, dans Nathanaël, le souvenir que Jésus était cet homme, dont le regard sérieux et profond avait exercé sur lui une salutaire influence, lorsque, étant sous un figuier dans le jardin des bains de Béthulie, il luttait contre la tentation dans laquelle l’avait induit la vue de belles femmes jouant au bord de la prairie. Il n’avait oublié ni ce regard, ni la victoire qu’il lui avait due ; il n’en était peut-être pas de même de la figure de Jésus ; mais, l’eût-il immédiatement reconnu, ce que nous ne savons pas, il n’aurait pu croire qu’il eût voulu alors produire sur lui un tel effet en le regardant. Maintenant que le Sauveur faisait une allusion directe à cette circonstance, et jetait sur lui un œil scrutateur, il fut tout bouleversé et saisi d’une vive émotion ; il comprit qu’il avait lu dans son âme et avait été pour lui un ange gardien ; car Nathanaël avait le cœur si pur que la moindre mauvaise pensée le faisait cruellement souffrir. La connaissance que le Seigneur avait eue de ses pensées, lui suffit pour reconnaître en lui son sauveur, et son cœur sincère, prompt et reconnaissant le poussa à le confesser immédiatement devant tous les disciples. Il dit donc, en toute humilité : « Maître, vous êtes le Fils de Dieu, vous êtes le Roi d’Israël. » Alors Jésus lui répondit : « Tu crois déjà, parce que je t’ai dit que je t’avais aperçu sous le figuier ; en vérité tu verras de plus grandes choses. » Et il ajouta : « En vérité, en vérité, vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu montant et descendant sur le Fils de l’homme. » Les autres disciples ne comprirent pas clairement le sens des paroles de Jésus au sujet du figuier ; aussi ils ne s’expliquaient pas pourquoi Nathanaël avait si subitement changé de sentiment. La chose resta ignorée de tous, car c’était un secret de conscience ; cependant Nathanaël la confia à Jean aux noces de Cana. Il demanda ensuite à Jésus s’il devait sur-le-champ tout quitter pour le suivre, disant qu’il avait un frère à qui il pouvait confier ses affaires. Jésus lui répéta ce qu’il avait expliqué aux autres disciples, la veille au soir, et l’invita à l’accompagner aux noces de Cana.
Nathanaël retourna chez lui pour faire ses préparatifs de départ. Il arriva à Cana le lendemain matin. Marie, les parents de la fiancée, le fiancé et d’autres personnes se portèrent sur le chemin de Cana à la rencontre de Jésus, et le reçurent tous avec un grand respect.