CHAPITRE XXVI

Notre-Seigneur sur les bords du Jourdain. — Il établit un bassin pour le baptême.

Pendant le jeûne de Jésus, Marie demeurait dans sa maison, près de Capharnaüm. Il arrivait alors ce qui arriverait aujourd’hui, car la faiblesse humaine n’a point changé : la sainte Vierge était souvent visitée par d’indiscrètes voisines qui, sous prétexte de la consoler, blâmaient Jésus, disant qu’il s’en allait on ne savait où, et la délaissait ; c’était pourtant, ajoutaient-elles, son devoir de prendre une profession pour subvenir aux besoins de sa mère, etc. Du reste, on parlait beaucoup de Jésus dans toute la contrée ; les merveilles qui avaient signalé son baptême, le témoignage de Jean, les récits de ses disciples, tout se réunissait pour fixer sur lui l’attention générale.

La sainte Vierge était concentrée dans son recueillement ; extérieurement séparée de Jésus, elle lui restait intérieurement unie, et souffrait tout avec lui.

Vers la fin des quarante jours, Marie se trouvait à Cana, en Galilée, chez les parents de la fiancée de Cana. C’étaient des gens très distingués et très riches ; ils possédaient une belle maison au centre de la ville, qui était bien bâtie et très agréable. Le mariage devait se faire dans cette maison. Ils en avaient une autre qu’ils devaient donner toute meublée à leur fils. En attendant, ils y avaient logé la sainte Vierge. Le fiancé était à peu près de l’âge de Jésus ; c’était un fils du premier lit de l’une des trois veuves de Nazareth. Chez sa mère, il dirigeait la maison et, après le mariage, il devait assister son beau-père dans ses affaires. Ces bonnes gens interrogent la sainte Vierge sur les moyens de bien élever leurs enfants, et lui confient tous leurs secrets. La fiancée s’entretient aussi avec elle ; c’est une belle jeune fille, et je la vois parfois se rencontrer avec son fiancé, mais toujours voilée et en présence d’autres personnes.

Jean, pendant ce temps, continuait toujours à baptiser. Hérode lui envoyait des messagers pour obtenir qu’il vînt le voir, ou du moins qu’il lui donnât quelques renseignements sur Jésus ; Jean s’y refusait toujours, et se bornait à répéter ce qu’il avait déjà dit du Sauveur. Je remarquai que le Précurseur enseignait constamment que, par le baptême du Sauveur et la descente du Saint-Esprit sur lui, l’eau avait été sanctifiée. Je sus aussi que la présence du Saint-Esprit avait donné plus de sainteté au baptême, et qu’à l’instant même, l’eau avait été purifiée et dégagée de beaucoup de mauvais éléments Au lieu du baptême cérémonial, qui n'était qu'une excitation extérieure à la pénitence, le baptême de Jésus-Christ venait d'inaugurer, pour tous les chrétiens, le sacrement de la régénération. . C’était pour cela que Satan, entouré d’affreuses bêtes, avait plané dans un nuage au-dessus du Jourdain, lors de la descente du Saint-Esprit. C’était comme un exorcisme de l’eau. Jésus voulut être baptisé, afin de sanctifier l’eau ; car pour lui il n’avait pas besoin du baptême. À cette fin le bassin qui servit au Sauveur fut mis en communication avec le Jourdain et avec la fontaine baptismale, qui servait à tous. Dans le même but, Jésus et ses disciples prenaient toujours de cette eau, pour l’emporter partout et la mêler à celle du baptême.

Jésus descendit de nouveau la rive du Jourdain, jusqu’au lieu où Jean baptisait. Alors le Précurseur, qui y enseignait, le montrant du doigt, s’écria, comme la première fois : « Voici l’Agneau de Dieu, voici Celui qui ôte le péché du monde. » Jésus revint ensuite du bord du fleuve vers Béthabara.

André et Saturnin, qui se tenaient près de Jean, s’empressèrent de le suivre. Or Jésus, s’étant retourné et les voyant qui le suivaient, leur dit : « Que cherchez-vous ? » André, heureux de l’avoir retrouvé, répondit : « Où demeurez-vous ? » Il leur dit : « Venez et voyez ». Puis il les conduisit à une hôtellerie, située en avant de Béthabara. Ils restèrent avec Jésus ce jour-là, et il prit un repas avec eux. Jésus leur dit qu’il allait commencer son ministère, et qu’il voulait maintenant choisir les disciples qui devaient le suivre. André lui parla de plusieurs personnes à lui connues qu’il croyait dignes de cette vocation ; il nomma, entre autres, Pierre, Philippe et Nathanaël. Jésus dit aussi que quelques-uns d’entre eux devaient baptiser là, dans le Jourdain, mais qu’il n’y avait, dans les environs, de place convenable que celle où Jean baptisait, et que pourtant il ne fallait pas déplacer celui-ci. Jésus confirma ensuite tout ce que Jean avait dit de lui-même et du Messie, et ajouta que la mission du Précurseur allait bientôt finir. Le Sauveur parla aussi de la préparation à son ministère public, faite dans le désert, et de la nécessité de se disposer à toute action importante. Il se montra affectueux et confiant envers ses disciples, qui de leur côté étaient humbles et respectueux.

Jésus ordonna à quelques-uns d’entre eux, de se rendre, après le sabbat, à une lieue au-dessus de Béthabara, et d’y rétablir un bassin baptismal dont Jean, venant d’Aïnon, s’était servi, avant d’aller baptiser sur la rive occidentale du Jourdain. Je vis peu après le Sauveur accompagné d’André, de Saturnin et d’une foule nombreuse, au nombre de laquelle se trouvaient plusieurs disciples de Jean, se rendre à cette fontaine.

Dès qu’il y fut arrivé, il versa, dans le bassin baptismal, un peu de l’eau de celui où lui-même avait été baptisé dans l’Ile, et qu’André avait apportée dans une outre ; puis il bénit l’eau. André et Saturnin alors se mirent à baptiser. L’immersion n’était pas complète, et les néophytes descendaient seulement dans l’eau près du bord. On leur imposait les mains sur les épaules ; puis le baptisant versait, de sa main, trois fois de l’eau sur leur tête, au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Tous les baptisés étaient singulièrement émus, et beaucoup de personnes accouraient, surtout de la Pérée, pour recevoir le baptême.

Jésus enseigna debout, sur un petit tertre de gazon qui se trouvait près de la fontaine ; il parla de la pénitence, du baptême et du Saint-Esprit. Il dit : « Mon Père a envoyé le Saint-Esprit, lors de mon baptême, et il a dit : “C’est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis mes complaisances.” Il adresse les mêmes paroles à tout homme qui aime son Père céleste, et qui a la contrition de ses fautes ; il envoie son Saint-Esprit sur tous ceux qui reçoivent le baptême au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; ils sont tous ses enfants, et en tous il met ses complaisances : car il est le père de ceux qui reçoivent son baptême, et qui renaissent de l’eau et de l’Esprit-Saint. » Je m’étonne toujours que les récits de l’Évangile soient si abrégés.

Jésus n’avait pas encore choisi André pour disciple ; il était venu de lui-même s’offrir au Sauveur. Il était plus hardi, plus empressé que Pierre, qui était porté à se dire : « Je n’en suis pas digne, cela est au-dessus de mes forces. » Sur quoi il retournait à ses travaux. Saturnin et les deux neveux de Joseph d’Arimathie, Aram et Thémini, avaient aussi suivi Jésus spontanément, comme André.

Plusieurs autres disciples de Jean seraient venus à Jésus, s’ils n’avaient été détournés de leur dessein par quelques-uns de leurs compagnons, qui étaient jaloux du Sauveur. Ceux-ci se plaignaient à Jean, disant que Jésus avait tort de baptiser, et qu’il n’avait pas de mission pour cela. Jean avait grand’peine à éclairer leurs esprits étroits. Il leur rappela qu’il avait toujours dit qu’il ne faisait que préparer la voie du Seigneur, et qu’il se retirerait dès que sa mission serait accomplie.

Mais ils lui étaient trop attachés pour que ces idées pussent leur entrer dans l’esprit.

De là, après avoir passé par Béthabara et Dibon, Jésus vint à Éléalé, où il entra dans la synagogue et enseigna en paraboles : il était question de branches d’arbre agitées par le vent, qui laissent tomber leurs fleurs sans porter de fruits. Il voulait par là reprocher à ses auditeurs que, trop souvent, après avoir reçu le baptême de Jean, ils ne s’amendaient point, mais laissaient emporter, par tous les vents, les fleurs de la pénitence, sans qu’elles parvinssent à porter des fruits. Il choisit de préférence cette comparaison, parce que la plupart d’entre eux vivaient du produit de leurs vergers. Jusqu’alors Jésus n’avait pas encore trouvé de contradicteurs. Les habitants de Dibon et des alentours l’aimaient, et disaient qu’ils n’avaient jamais entendu personne parler comme lui ; les vieillards le comparaient aux prophètes, dont leurs ancêtres leur avaient fait connaître l’enseignement.

Vers le soir, je vis Jésus gravir la pente douce d’une montagne, et arriver au sommet jusqu’à Silo, ville dévastée, et aux portes de laquelle on voyait de grandes tours à demi-ruinées. La synagogue se trouvait tout au faîte de la montagne ; elle dominait la ville, et, dans le lointain, on apercevait la mer de Galilée, puis une multitude de montagnes, entre autres celles de Jérusalem. Les habitants de Silo étaient orgueilleux, pleins d’assurance et de présomption.

Jésus, suivi d’une douzaine de personnes, vint dans une maison habitée par des pharisiens et des scribes. J’en vis environ une vingtaine autour de lui. Ils feignaient de ne pas le connaître, et lui lançaient des épigrammes. « Comment se fait-il, disaient-ils, qu’il y ait maintenant deux baptêmes, celui de Jean et celui de Jésus, le fils du charpentier de Galilée ? Lequel des deux est le bon ? On dit aussi que plusieurs femmes suivent la mère de ce Jésus ; entre autre telle veuve avec ses deux enfants (j’ai oublié le nom), et qu’elle parcourt le pays avec elles pour gagner des partisans à son fils. Qu’avons-nous besoin de telles nouveautés ? n’avons-nous pas la promesse et la loi ? » Ils ne disaient pas tout cela brusquement et ouvertement au Sauveur ; mais ils prenaient avec Jésus un air d’urbanité railleuse, qui me rappelait tout à fait la malveillance astucieuse et voilée de douceur hypocrite que j’ai souvent trouvée le long de mon Chemin de Croix, de la part de gens instruits, venus pour m’épier comme une personne suspecte.

Jésus répondit à leurs sarcasmes qu’il était celui dont ils parlaient. Et, faisant mention de la voix qui avait été entendue à son baptême, il dit que c’était la voix de son Père, qui était aussi le Père de quiconque se repentait de ses péchés et renaissait par le baptême.

Sur une éminence, à la place où l’arche d’alliance avait jadis été déposée, on voyait s’élever, sous un toit soutenu par une arcade, une colonne pareille à celle de Galgala. Au-dessous subsistait encore le caveau qui avait été creusé dans le roc pour abriter l’arche d’alliance. Un peu plus loin on apercevait l’ancienne place où l’on égorgeait les victimes, et la fosse couverte qui recevait les immondices des animaux immolés.

Les pharisiens et les scribes ne voulaient pas laisser Jésus et ses disciples s’avancer jusqu’à la place où s’était trouvée l’arche d’alliance, parce que c’était un lieu très saint ; il y alla cependant. Il leur dit d’un ton de reproche, que leurs pères avaient, par leurs iniquités, perdu l’arche d’alliance, et qu’eux suivaient leurs exemples près de cette place vide ; qu’ils avaient violé la loi autrefois, et qu’eux la violaient maintenant à leur tour ; il ajouta que, de même que l’arche d’alliance leur avait été enlevée, de même aussi, et bientôt, l’accomplissement de la promesse se retirerait d’eux. Aussitôt ils voulurent discuter avec lui au sujet de l’interprétation de la loi. Jésus les plaça deux à deux, les interrogea comme des enfants, et leur proposa diverses difficultés auxquelles ils ne purent rien répondre.

Ils en furent aussi irrités que confus, se poussèrent les uns les autres en murmurant, puis se retirèrent peu à peu. Jésus les conduisit alors à la fosse destinée aux débris du sacrifice et, l’ayant fait découvrir, il leur dit : « En ce lieu où était le sanctuaire qui a été retiré à vos pères à cause de leurs iniquités, vous ressemblez, vous, à cette fosse pleine à l’intérieur de pourriture et d’immondices impropres au sacrifice, mais dont l’extérieur est soigneusement recouvert. » Il ajouta qu’il ne reviendrait pas les visiter ; sur quoi tous le quittèrent pleins de rage.

Jésus enseigna dans la synagogue, et traita particulièrement du respect dû à la vieillesse et de la piété filiale. Il s’exprima sur ce sujet avec sévérité, parce que, depuis longtemps, les habitants de Silo avaient la détestable coutume de mépriser leurs vieux parents, de les négliger et de les abandonner.