CHAPITRE XXV
Les trois dernières tentations. — La consolation.
Jésus endurant toutes les tortures de la faim et de la soif, était agité et inquiet. Je le vis plusieurs fois devant la grotte. Vers le soir, j’aperçus Satan gravir la montagne, sous l’apparence d’un homme grand et vigoureux, portant deux pierres de la dimension de deux petits pains. Tout en montant, il ne cessa de les pétrir pour leur en donner la forme exacte ; lorsqu’il entra dans la grotte, sa figure exprimait une rage comprimée. Tenant une pierre dans chaque main, il dit à Jésus : « Tu as raison de ne pas manger de fruits, ils ne font qu’exciter l’appétit ; mais, si tu es le Fils bien-aimé de Dieu, sur qui l’Esprit est descendu au baptême, dis que ces pierres, auxquelles j’ai donné la forme de pain, deviennent des pains ». Jésus ne daigna pas même tourner les yeux sur Satan, et se contenta de prononcer ces mots : « L’homme ne vit pas seulement de pain ». Je n’ai entendu ou retenu que ces paroles, bien que, dans l’Évangile, il y en ait d’autres encore qui ne me reviennent point. Je vis alors Satan étendre ses griffes vers Jésus et faire éclater toute sa fureur. Puis il s’enfuit, et je ne pus m’empêcher de rire, en lui voyant sur les bras ses pierres, qu’il remportait.
Le lendemain, vers le soir, je vis Satan, sous la forme d’un ange puissant, voler vers Jésus à grand bruit. Il était revêtu d’une espèce d’armure, comme celle que porte saint Michel dans mes visions ; mais, à travers son éclat le plus grand, on peut toujours entrevoir quelque chose de sinistre et de haineux. Se vantant de son pouvoir, il dit à Jésus : « Je veux te montrer que je suis, ce que je puis, et comment les anges me soutiennent de leurs mains. Voilà Jérusalem ! voilà le Temple ! Je te transporterai sur son faîte le plus élevé. Montre là ce que tu peux faire. Voyons si les anges te porteront jusqu’en bas. »
Jésus ne lui ayant rien répondu, Satan le saisit par les épaules, et le transporta, à travers les airs, jusqu’à Jérusalem, en volant tout près de terre ; il le plaça sur le sommet d’une des quatre tours, qui s’élevaient aux quatre coins du parvis du Temple. Cette tour, située du côté occidental, vis-à-vis de la forteresse Antonia, sur un point où la montagne était très escarpée, se terminait, comme les trois autres, par une plate-forme sur laquelle on pouvait se promener. Au milieu de cette plate-forme, il y avait une élévation conique, surmontée d’une grosse boule où deux personnes pouvaient se tenir debout. De là on apercevait le Temple tout entier. Satan y déposa Jésus, qui gardait toujours le silence. Puis, volant jusqu’au bas de la tour, il lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit : Il ordonnera à ses anges de te porter dans leurs mains, de peur que ton pied ne se heurte contre quelque pierre. » Mais Jésus lui répondit : « Il est écrit aussi : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. » Sur quoi, Satan étant retourné près de lui plein de rage, Jésus lui dit : « Use du pouvoir qui t’a été donné. »
Alors Satan, saisi d’une nouvelle fureur, le prit par les épaules et s’envola avec lui vers Jéricho, en traversant le désert. Cette fois, il me parut voler plus lentement ; je le vis tantôt planer au haut des cieux, tantôt raser la terre, vacillant, comme enivré d’une violente haine qu’il eût voulu assouvir, ce qui n’était pas en sa puissance. Il porta Jésus, à sept lieues de Jérusalem, sur la montagne où il avait commencé son jeûne.
Il le déposa au sommet de la montagne, sur un roc inaccessible et incliné sur l’abîme. Il faisait nuit ; mais au moment où Satan montra du doigt l’horizon, tout fut illuminé, et l’on voyait, de tous côtés, les plus riantes contrées du globe. Le démon dit alors à Jésus : « Je sais que tu es un grand docteur, que tu veux t’entourer de disciples et répandre ta doctrine. Vois tous ces magnifiques pays, ces puissantes nations, et vois ce qu’est la petite Judée en comparaison ; c’est là qu’il faut aller. Je te donnerai toutes ces choses si, te prosternant, tu m’adores. » Ce terme d’adoration signifiait seulement une posture suppliante, que les Juifs d’alors et les pharisiens eux-mêmes avaient coutume de prendre, en présence de grands personnages dont ils voulaient obtenir quelque chose.
Tandis que le doigt de Satan indiquait les divers points de l’horizon, on voyait apparaître de grands royaumes baignés par des mers, puis leurs cités, puis leurs rois qui se montraient dans toute leur gloire, entourés de cortèges et d’armées. On apercevait tout cela, aussi distinctement que si l’on y eût été ; bien plus, on se serait cru réellement dans tous ces lieux : chaque pays, chaque peuple se présentait avec sa pompe, sa magnificence, ses mœurs et ses usages particuliers.
Satan indiqua à Jésus les avantages de chaque peuple, et vanta particulièrement une contrée où l’on voyait de grands et beaux hommes. Je crois que c’était la Perse : il l’engagea à s’y rendre de préférence pour enseigner, disant que la Palestine était un pays sans aucune importance.
Jésus répondit enfin : « Retire-toi, Satan, car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et tu ne serviras que lui seul. » Alors je vis Satan, sous une forme d’une laideur inimaginable, se précipiter dans l’abîme, et disparaître comme si la terre l’eût englouti.
Aussitôt des anges s’approchèrent de Jésus et s’inclinèrent devant lui ; ils le soutinrent de leurs mains, je ne sais de quelle manière. Puis, planant doucement avec lui sur le rocher, ils le déposèrent dans la grotte où il avait fait son jeûne. Ces anges, qui étaient au nombre de douze, étaient suivis d’une multitude d’anges inférieurs : je ne sais plus bien s’il y en avait soixante-douze, mais j’incline à le penser : car toute cette vision me rappela le souvenir des apôtres et des disciples La hiérarchie du sacerdoce est en effet, avec ses divers degrés subordonnés les uns aux autres, l'image de la hiérarchie céleste. Voyez saint Denis l'Aréopagite, de la Hiérarchie céleste. . Les anges alors célébrèrent dans la grotte, la victoire de Jésus, par des actions de grâce et par une fête solennelle. Je vis les anges l’orner de pampres, et suspendre une couronne triomphale de feuillage au-dessus de la tête du Sauveur. Cela se fit avec une solennité, une promptitude et un ordre merveilleux : tout était lumineux et symbolique ; tout répondait d’une manière frappante à sa destination et à l’intention qui l’avait inspiré.
Les anges apportèrent aussi une table toute servie d’aliments mystérieux et célestes, laquelle, petite d’abord, se développa et grandit avec rapidité. Les mets et les vases étaient les mêmes que ceux que je remarque toujours sur les tables célestes : je vis Jésus et les anges se les assimiler ; mais ils ne les mangeaient pas matériellement : les essences seules des aliments passaient dans les convives, qui en étaient réconfortés. C’est quelque chose d’ineffable.
À l’un des côtés de la table on voyait, environné de petites coupes, un grand calice, semblable à celui qui servit à l’institution de la sainte Cène ; mais plus grand, plus immatériel et tout resplendissant. On y apercevait aussi une assiette, avec de petites tranches de pain rondes et très minces. Jésus versa du vin du calice dans les coupes, y trempa des morceaux de pain, et les distribua aux anges, qui aussitôt les emportèrent. Dans ce moment le tableau disparut, et Jésus quittant la grotte descendit vers le Jourdain.
Les anges avaient pris des formes différentes, pour servir Jésus. Ceux qui, en dernier lieu, s’éloignèrent, en emportant le pain et le vin, étaient en habits sacerdotaux. Je vis alors que les amis présents et futurs du Sauveur reçurent des consolations merveilleuses et d’ordres divers. À Cana, Jésus se présenta à la sainte Vierge et la réconforta. Lazare et Marthe furent excités à un nouvel amour pour le Sauveur. Un ange apporta, de la table du Seigneur, l’aliment céleste à Marie la Silencieuse, qui le reçut avec la simplicité d’un enfant. Elle avait vu toutes les douleurs et toutes les tentations de Jésus ; sa vie se passait à les contempler et à y compatir, et elle n’éprouva aucune surprise de ce qui lui arrivait. Madeleine revint tout d’un coup à résipiscence. Elle se parait pour assister à une fête, lorsque soudain elle fut prise d’un vif repentir de sa conduite et d’un ardent désir du salut. Aussitôt, bravant les railleries de son entourage, elle jeta toutes ses parures par terre ; Nathanaël fut vivement ému du souvenir de ce qu’il avait entendu dire de Jésus, mais cette impression ne fut que passagère. Pierre, André et tous les autres futurs apôtres furent aussi touchés, fortifiés et remplis d’ardeur C'est ainsi que la consolation suit la tentation dans les desseins de Dieu. La consolation est portée par les anges ministres de sa grâce, et nous vient directement des mérites de Jésus, qui a fait de ses propres peines la source de tous nos biens spirituels. .