CHAPITRE XXIV

Diverses formes de la tentation. — Prières et jeûne de Jésus.

Le lendemain, le diable fit apparaître devant lui sept ou huit de ses disciples, qui, étant entrés l’un après l’autre dans la grotte, vinrent lui dire qu’Eustache leur avait fait connaître sa retraite, et qu’ils l’avaient cherché pleins d’inquiétude. Ils le conjurèrent de ne pas les laisser, de ne pas vouloir mourir de faim sur cette montagne. Ils ajoutaient que les bruits les plus étranges circulaient à son sujet, qu’il ne devait vraiment pas se laisser imputer tant de mauvaises choses. Au lieu de répondre, Jésus dit : « Retire-toi de moi, Satan, le temps n’est pas encore venu ». Alors le démon disparut.

Un autre jour, j’aperçus un vieillard, d’une faible complexion et d’un aspect vénérable, qui gravissait péniblement la pente escarpée de la montagne. Sa fatigue était telle que j’en avais pitié. Arrivé à la grotte, il tomba d’épuisement, sur le seuil, en poussant des gémissements. J’étais tentée de regretter que Jésus ne vînt pas à son secours ; mais il ne le regarda même pas.

Le vieillard, s’étant relevé lui-même, dit au Sauveur : « Je suis un Essénien du mont Carmel ; j’ai entendu parler de vous, et, quoique mourant, je me suis efforcé de vous chercher jusqu’ici ». Puis il le pria de vouloir bien le recevoir et s’entretenir avec lui des choses de Dieu, ajoutant que lui aussi savait ce que c’est que jeûner et prier, et que, quand deux personnes s’unissent dans la prière, l’édification est plus grande, etc. Jésus répondit de nouveau : « Arrière, Satan, le temps n’est pas encore venu ». Aussitôt je vis que c’était le démon, car, en s’éloignant et en s’évanouissant, il devint sombre et sa figure exprima une rage indicible. Alors il me sembla risible qu’il se fût jeté par terre et qu’il eût été réduit à se relever tout seul.

Satan ne connaissait pas la divinité du Christ, qu’il regardait seulement comme un prophète. Il avait remarqué sa sainteté dès sa jeunesse, et aussi la sainteté de sa mère, qu’il n’avait jamais induite en aucune tentation : car il n’y avait en elle aucune faiblesse par où il pût la séduire. Quoiqu’elle fût la plus belle des vierges, on ne lui avait jamais vu de prétendants, si ce n’est à l’époque où Dieu manifesta sa volonté dans le Temple, au moyen de la branche fleurie, et où elle fut forcée de prendre un époux. Quant au Sauveur, le malin esprit était trompé, parce qu’il n’avait pas, à l’égard de ses disciples, la même sévérité que les pharisiens, touchant divers usages de peu d’importance ; et que certaines irrégularités de leur part causaient du scandale aux Juifs. C’est parce que Satan avait souvent remarqué Jésus plein d’ardeur, qu’il avait conçu l’espoir de l’irriter en faisant apparaître devant lui ses disciples, qui semblaient l’avoir suivi contrairement à sa volonté. Puis l’ayant vu plein de mansuétude, il avait cherché à l’émouvoir par l’aspect d’un vieillard pieux et défaillant, afin de trouver ainsi le moyen d’entrer en discussion avec lui.

Les jours suivants, je vis Jésus prosterné dans la grotte, la face contre terre. Il pria aussi agenouillé et debout, et je vis des anges entrer et sortir. J’aperçus, en effet, près de la grotte, une nuée lumineuse, dans laquelle je vis se dessiner comme des visages. Il en sortit des anges qui avaient la forme humaine. Ils allèrent à Jésus, le fortifièrent et le consolèrent.

Une autre fois, comme Jésus était dans la grotte, couché sur le côté, je vis entrer l’Essénien Eliud qui s’approcha de lui. C’était une nouvelle ruse du tentateur, qui avait dû apprendre que, tout récemment, la croix avait été offerte au Sauveur ; car il lui dit qu’il avait su, par révélation, quelles terribles souffrances l’attendaient, et qu’il avait bien senti qu’elles seraient au-dessus de ses forces. Il ajouta qu’il n’était vraiment pas en état de jeûner quarante jours ; aussi, poussé par l’affection, il avait voulu le voir une dernière fois : il venait même le prier de lui permettre de partager sa solitude, et de se charger d’une partie du vœu qu’il avait fait. Jésus, sans faire la moindre attention à tout cela, se releva, tendit les mains au ciel, et dit : « Mon Père, délivrez-moi de cette tentation ! » A l’instant Satan disparut, plein de rage.

Jésus se mit alors à genoux pour prier. Bientôt je vis venir à lui trois jeunes gens, qui l’avaient suivi lorsqu’il avait quitté Nazareth pour la première fois, et qui l’avaient ensuite abandonné. Ils s’approchèrent timidement du Sauveur, se prosternèrent à ses pieds, et implorèrent leur pardon, sans lequel ils ne pourraient obtenir, disaient-ils, un instant de repos. Ils le conjurèrent d’avoir pitié d’eux, de les admettre de nouveau auprès de lui, et de leur permettre même d’expier leur faute en partageant son jeûne. Ils promirent d’être désormais ses plus fidèles disciples. Ils se lamentaient ainsi, avec de grands cris. Jésus leva les mains au ciel, invoqua Dieu, et aussitôt ils disparurent.

Le lendemain, comme je regardais Jésus qui priait à genoux dans la grotte, je vis Satan, revêtu d’une robe resplendissante, arriver à travers les airs et planer près de l’endroit où le rocher était coupé à pic. De ce côté, il n’y a pas d’entrée dans la grotte, mais seulement quelques fissures. Jésus ne regarda pas Satan qui voulait faire l’ange. Celui-ci vola alors à l’entrée de la grotte et dit : Je suis envoyé par ton Père pour te consoler. Jésus ne le regarda pas. Alors il reparut à une des ouvertures de la grotte, du côté où elle est tout à fait inaccessible et dit à Jésus qu’il devait reconnaître en lui un ange, à la manière dont il planait au-dessus du rocher. Mais Jésus ne tourna pas les yeux de son côté. Alors Satan entra en fureur, et fit semblant de vouloir le saisir avec ses griffes, à travers l’ouverture ; son aspect devint horrible et il disparut, sans que Jésus l’ait regardé !

Jésus continua ensuite à prier dans la grotte, tantôt couché, tantôt à genoux, tantôt debout. Durant presque toute cette nuit, j’ai prié aussi, agenouillée à côté de lui. Ce fut une affreuse nuit, il faisait si mauvais et si froid sur cette montagne ! il y avait un orage si violent, accompagné d’une si grande pluie, mêlée d’une grêle si épouvantable ! Je vis, durant cette tempête, la dépravation du monde entier, et aussi ma propre perversité. Je vis le triste état de l’Église, et la corruption qui devait ravager le clergé lui-même. Je vis l’abondance de grâces et les moyens innombrables de salut dont Jésus nous a comblés, et je sentis tout ce qu’il avait déjà conquis pour nous, par son pénible jeûne dans le désert. J’étais brisée, foudroyée de douleur, et en même temps, j’éprouvais pour Jésus une compassion qui me déchirait l’âme. Au milieu de toutes ces douleurs, succombant à ma faiblesse, je ne pouvais m’empêcher de me faire de temps en temps cette question : « Pourquoi Jésus ne me dit-il rien ? Pourquoi ne me dit-il pas : Lève-toi ! » car je me croyais incapable d’endurer toutes ces souffrances. J’étais près de défaillir, lorsqu’il m’adressa ce seul mot : Patience ! et je me sentis soulagée. Je restai encore quelque temps à genoux, souffrant toujours de la froide et âpre température du désert.

Jésus a les pieds nus, il porte sa robe ordinaire, mais il n’a pas de ceinture ; la sienne est par terre, avec son manteau et deux poches comme en portent les Juifs. Quelquefois il s’appuie sur son manteau. Il se prive de toute nourriture, de toute boisson. Il souffre souvent de la faim, et alors les anges le réconfortent. Je vois descendre sur lui comme une nuée légère, et une sorte de rosée coule dans sa bouche.

Les quarante jours dans le désert, ainsi que les quarante années qu’y ont passé les Israélites, sont un nombre mystique et qui fait allusion à quelque chose que j’ai oublié. Chaque jour Jésus accomplissait une nouvelle œuvre par sa prière ; chaque jour il conquérait pour nous de nouvelles grâces : sans ces œuvres, ces prières et ces victoires de Jésus, jamais nos victoires sur les tentations n’auraient pu être méritoires Les théologiens enseignent en effet que Jésus-Christ nous a mérité, par chacune de ses actions, la grâce spéciale pour l'imiter dans chacune des nôtres et la rendre méritoire à son tour. .

Un autre jour, j’aperçus un vieillard, sous les traits d’un ancien ermite du mont Sinaï, qui se dirigeait vers la grotte de Jésus. Il y montait avec beaucoup de peine, le corps à moitié nu et couvert seulement d’une peau de bête. Sa barbe vénérable cachait un air hypocrite et moqueur. Il dit à Jésus qu’un Essénien du mont Carmel lui avait parlé de son baptême, de sa sagesse, de ses miracles et du jeûne rigoureux qu’il accomplissait en ce moment. Il avait donc entrepris ce long voyage pour avoir le bonheur de le voir : il voulait s’entretenir avec lui, d’autant plus qu’ayant une longue expérience de la mortification, il pensait devoir l’engager à s’arrêter là, car il en avait fait assez. De plus, il s’offrait à accomplir une partie de ce qu’il s’était imposé. Il parla longtemps dans le même sens. Enfin Jésus regarda de côté et dit : « Retire-toi de moi, Satan ! » Alors je vis Satan se transformer en ténèbres, et, sous la forme d’un globe noirâtre, rouler à grand bruit jusqu’au pied de la montagne.

Je me demandai ensuite comment il avait pu ignorer si longtemps la divinité de Jésus-Christ, et je reçus là-dessus de beaux et admirables éclaircissements, que malheureusement j’ai oubliés. Je vis clairement qu’il était utile et nécessaire pour les hommes, que ni Satan ni eux n’en eussent connaissance : ils devaient apprendre à croire. Je me rappelle cependant que le Seigneur me dit : « L’homme ne savait pas que le serpent qui le séduisait était Satan ; c’est pourquoi Satan ne devait pas savoir non plus que celui qui rachetait l’homme fût Dieu ». Je vis, en outre, que Satan ne connut la divinité du Christ qu’au moment où le Seigneur délivra les âmes des limbes.

J’aperçus ensuite des anges ; ils firent passer, sous les yeux du Sauveur, de nombreux tableaux représentant l’ingratitude, le doute, la moquerie, l’insulte, la trahison, le reniement des hommes ; enfin toutes les injures que ses ennemis et ses amis devaient lui faire endurer jusqu’à sa mort et même après. Ils lui montrèrent aussi tout ce qui, de ses efforts et de ses peines, devait être en pure perte. Puis, pour le consoler, ils lui firent voir tout ce qui était et serait gagné.

Le lendemain, Jésus était profondément triste et abattu, à la vue des peines et de l’inutilité de ses efforts pour le salut de tant d’âmes. Il commençait à souffrir beaucoup de la faim, et encore plus de la soif. Je le vis parfois fortifié par les anges, mais jamais mangeant ni buvant. Il ne paraissait pas sensiblement amaigri, mais il était devenu très pâle. Il ne sortait jamais de la grotte.

Un jour je vis Satan venir à lui. Il avait pris les traits d’un ancien ermite, et il lui dit : « J’ai bien faim, je vous prie de me donner des fruits qui sont sur la montagne, devant la grotte, car je ne me permettrais pas d’en cueillir sans le consentement du maître (il faisait semblant de prendre Jésus pour le propriétaire) ; puis nous nous assiérons ensemble pour parler de choses édifiantes ». Il y avait, à quelque distance, sur le côté opposé de la grotte, des figues, une espèce de noix et des baies. Jésus lui répondit : « Retire-toi de moi ! toi qui es menteur depuis le commencement des siècles, et ne touche pas à ces fruits ». Alors j’aperçus l’ermite transformé en une petite figure noire ; il s’enfuit pardessus la montagne, en exhalant une vapeur sombre et une odeur infecte.

En ce même jour je vis André : il était triste et inquiet de ce que Jésus demeurait si longtemps au désert. Il était agité, et avait des doutes à combattre au sujet de son retour. Il alla s’en entretenir chez un frère ou demi-frère, qui fut ensuite disciple de Jésus, mais qu’il ne faut pas confondre avec Pierre Le jour où la sœur fit cette communication était celui de la fête de Saint André. C'est ce qui explique pourquoi sa vue intérieure se porte sur cet apôtre, qu'elle voit aussi dans un état de tentation. Nous devons tous partager plus ou moins les épreuves de Jésus. .

Satan vint encore vers Jésus, sous la forme d’un voyageur. Il lui demanda s’il ne voulait pas manger de ces beaux raisins que l’on voyait dans le voisinage et qui désaltéraient si bien. Jésus ne répondit rien, et ne tourna même pas les yeux de son côté. Puis il le tenta de la même manière, en lui parlant d’une source. Le lendemain, il se présenta de nouveau au Sauveur ; il avait pris la forme d’un habile faiseur de tours ; il venait à lui, disait-il, comme à un sage, pour lui montrer que lui aussi savait faire quelque chose d’extraordinaire. Il le pria donc de regarder dans une machine suspendue à son bras et qui ressemblait à une boule, ou plutôt à une cage d’oiseau. Jésus ne lui accorda pas un seul regard, et pénétra plus avant, dans la grotte. Satan disparut dès que le Sauveur lui eut tourné le dos. Je vis ce qu’il y avait à voir dans la boîte. Elle offrait aux yeux un paysage délicieux, qui représentait un jardin de plaisance, plein de beaux ombrages, de sources fraîches, d’arbres chargés de fruits et de raisins magnifiques. Tout cela semblait si rapproché, que l’on croyait le toucher, et il s’y faisait sans cesse des transformations de plus en plus séduisantes.

Par ce nouveau stratagème, le démon voulait interrompre le jeûne de Jésus, qu’il voyait chaque jour souffrir davantage de la faim et de la soif. Il ne savait plus à quel artifice recourir. Il connaissait les prédictions qui le concernaient, et il sentait que Jésus avait pouvoir sur lui, mais il ignorait qu’il fût le Messie, le Dieu-Homme que rien ne pouvait empêcher d’accomplir son œuvre. Il lui était impossible de le penser, parce qu’il le voyait jeûner, subir les tentations, avoir faim, endurer des souffrances, et agir en tout comme un homme ordinaire. Aveuglé à cet égard autant que les pharisiens, il le considérait cependant comme un saint homme, mais qu’il pouvait au moins tenter, et peut-être faire faillir.