CHAPITRE XXIII

Jésus au désert. — Il a des visions de sa passion.

Jésus avait dit à ses amis qu’il voulait se retirer dans la solitude, pour se préparer à accomplir sa pénible mission ; mais il ne leur parla point du jeûne qu’il avait dessein de s’imposer. Il avait quitté Béthanie accompagné de Lazare ; bientôt il le congédia et continua sa route seul et nu-pieds. Il s’avança vers le Jourdain par des chemins détournés. A une lieue de Jéricho, il gravit une montagne du haut de laquelle la vue était très étendue. Cette montagne, en partie couverte de buissons, en partie nue, sauvage et escarpée, porte aujourd’hui le nom de montagne de la Quarantaine. Elle a trois crêtes à son sommet, et renferme trois grottes placées l’une au-dessus de l’autre. Jésus entra dans la grotte supérieure, derrière laquelle s’ouvraient les sombres profondeurs d’un précipice : toute la montagne était sillonnée de crevasses pleines de péril et d’horreur Elie aussi était resté longtemps caché en ce lieu, et même il avait agrandi l’une des grottes ; de là il se rendait au milieu du peuple pour prophétiser, sans que personne sût d’où il sortait. C’était au pied de cette montagne qu’était situé le camp des Israélites, lorsqu’ils firent le tour de Jéricho, au son des trompettes en portant l’Arche d’alliance.

Ces paroles de l’Écriture : « Il fut conduit au désert par l’Esprit », veulent dire que le Saint-Esprit, qui était descendu sur lui, en tant que par l’humanité de Jésus se soumit à l’action de Dieu sur elle, le poussa à s’enfoncer dans le désert pour s’y préparer, comme homme, sous le regard de son Père céleste, aux souffrances auxquelles il était destiné.

Je vis dans la grotte Jésus, à genoux et les bras étendus, prier son Père de le fortifier et de le consoler dans toutes les douleurs qui l’attendaient. Ses souffrances lui furent montrées d’avance, et il demanda la grâce nécessaire pour subir chacune d’elles. J’eus cette vision durant près de trois heures : elle renfermait tant de choses, qu’il me semblait qu’elle avait duré pour moi une année entière.

Je vis des représentations de toutes les peines, de toutes les souffrances de Jésus jusqu’à sa mort. Je l’entendis implorer son Père, et je vis qu’il recevait, pour chacune d’elles, la force, la consolation, et tout ce qui pouvait rendre ses douleurs méritoires. J’aperçus aussi une nuée blanche et lumineuse descendant sur lui. Elle était grande comme une église ; puis, après chacune de ses prières, je vis des figures incorporelles qui vinrent à lui ; elles prenaient la forme humaine quand elles l’avaient atteint : alors elles lui rendaient hommage, et chacune lui apportait une consolation et une promesse. Je ne saurais exprimer tout ce que je vis et comment je le vis. Jésus conquit pour nous, au désert, tout ce que nous pouvons obtenir de consolations, d’encouragements, de secours et de victoires dans les tentations ; tout ce qui donne de la force et de la valeur à nos combats, à nos triomphes, à nos mortifications et à nos jeûnes ; il offrit là à Dieu le Père ses œuvres et ses douleurs futures, pour faire le mérite des prières, des sacrifices et des luttes spirituelles de tous ceux qui croiraient en lui. Je vis le riche trésor qu’il amassait ainsi pour l’Église, et qu’elle ouvre au temps du carême. Je remarquai que, pendant sa prière, Jésus avait une sueur de sang, et dans cette vision, j’en eus moi-même la tête et la poitrine tout inondées.

A l’aube du jour, le Sauveur descendit de la montagne et se dirigea vers le Jourdain, entre Galgala et le lieu où Jean donnait le baptême. Il traversa, sur une poutre, le fleuve, qui, dans cet endroit, était resserré et profond. Sur la rive orientale, il laissa à droite Béthabara, pour s’engager dans les montagnes par le désert. Puis il traversa une vallée où les enfants d’Israël avaient défait Sehon, roi des Amorrhéens. Dans cette bataille les Israélites étaient trois contre seize, mais il se fit un prodige en leur faveur. Un bruit effrayant fut entendu par les Amorrhéens et les frappa de stupeur.

Jésus arriva ensuite sur des montagnes tout à fait sauvages, où l’air était beaucoup plus âpre que sur le mont situé près de Jéricho. C’était le lieu où il devait accomplir son jeûne de quarante jours. Je l’y ai vu en prière et découvrant, dans toute leur étendue, les souffrances cruelles qui l’attendaient. Satan ne s’est pas encore approché du Sauveur, dont la divinité et la mission lui sont tout à fait cachées. Il n’a compris ces paroles : « C’est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis mes complaisances », que comme s’il se fût agi d’un homme, d’un prophète. Cependant les tourments intérieurs commencent à assaillir l’âme de Jésus. Sa première tentation est dans cette pensée : « Ce peuple est trop dépravé : dois-je souffrir tout cela pour lui, sans pouvoir accomplir entièrement mon œuvre ? » Mais sa charité et sa miséricorde infinies triomphèrent de ce premier assaut, dont la cause fut l’aspect de ses incommensurables souffrances.

Pendant que Jésus, à genoux, priait sans relâche et parlait à son Père, je vis se présenter, aux regards de son âme, tous les péchés du monde entier, depuis la chute du premier homme jusqu’à la consommation des siècles. Tout cela s’appesantit sur lui, comme un immense amas de nuées d’orage : il vit tout ce qu’il aurait à souffrir pour ces crimes, ce qui serait gagné et ce qui serait perdu.

Je vis Satan alentour s’approcher furtivement de l’entrée de la grotte et y faire du bruit. Il avait pris les traits d’un des fils des trois veuves que Jésus aimait tout particulièrement. Il pensait que le Sauveur s’irriterait, en voyant qu’un de ses disciples l’avait suivi, malgré sa défense. C’était une supposition ridicule, absurde et digne de Satan. Jésus ne le regarda même point. Le tentateur scruta des yeux la grotte et fit mille mensonges au sujet de Jean-Baptiste, disant, entre autres choses, qu’il était très mécontent d’apprendre que Jésus avait fait baptiser en différents lieux, sans avoir aucune mission pour cela.

Un autre jour, je vis Jésus couché, la face contre terre ; je restai longtemps auprès de lui, contemplant ses pieds, qui étaient à découvert jusqu’aux chevilles : ils étaient rouges et blessés par les âpres sentiers du désert où il avait marché sans chaussure. Je le vis prier, tantôt à genoux, tantôt prosterné. Je pouvais tout voir, car il était entouré de lumière. Soudain il se fit un bruit dans le ciel ; une grande clarté pénétra dans la grotte, et avec elle une multitude d’anges portant différents objets. Je me sentis tellement saisie et oppressée par la crainte, qu’il me sembla, pour ainsi dire, pénétrer dans le rocher, qui cédait devant moi.

Je vis les anges se prosterner devant Jésus, lui rendre leurs hommages et, après avoir obtenu de lui la permission de remplir leur mission, lui demander si c’était toujours sa volonté de souffrir en tant qu’homme pour ses frères, comme au jour où, descendant du ciel, il s’était incarné dans le sein de la Vierge. Jésus ayant agréé de nouveau le calice d’amertume, les anges dressèrent, en sa présence, une grande croix dont ils avaient apporté séparément les diverses parties. Cette croix était faite de quatre morceaux, comme les pressoirs qui me sont montrés en vision. Je crois avoir vu environ vingt-cinq anges, dont cinq portaient la partie inférieure de la croix, trois le bras droit, trois l’appui de bois pour les pieds, trois une échelle ; d’autres enfin un panier avec des cordes et des outils, une lance, un roseau, des verges, des fouets, une couronne d’épines, des clous et aussi les vêtements de dérision qu’on devait substituer aux siens : en un mot tous les instruments de la passion.

La croix, qui était creuse et s’ouvrait, était pleine d’innombrables instruments de supplice. Au centre, à l’endroit où l’on devait percer le cœur de Jésus, j’en vis qui représentaient toutes les tortures imaginables. La seule couleur de la croix causait une douloureuse émotion : elle était d’un rouge de sang. Chacune de ses parties offrait, en outre, à l’œil une teinte particulière, représentant la peine spéciale qui devait y être endurée ; et de toutes ensemble partaient des rayons qui venaient converger au cœur. Le Sauveur eut aussi sous les yeux la vue de tous les hommes qui devaient lui faire endurer le plus fréquemment des souffrances cachées, comme les pharisiens avec leur malice, le traître Judas, les Juifs cruellement insensibles à sa mort pleine de douleur et d’ignominie. Les anges faisaient passer tout cela, sous les yeux de Jésus, avec un respect et une solennité indicibles. Pendant cette représentation de sa passion, je vis Jésus pleurer avec les anges.