CHAPITRE XXII
Nouvel entretien du Sauveur avec Marie la Silencieuse.
Après avoir traversé Sukkot, Jésus se rendit à Béthanie. Lazare vint à sa rencontre, et l’accompagna jusqu’à sa maison, où plusieurs de ses amis de Jérusalem l’attendaient. C’était Nicodème, Joseph d’Arimathie, Obed fils de Véronique, Jean-Marc et Simon le Lépreux, pharisien de Béthanie. Jésus fit une instruction qui eut pour objet le baptême de Jean et celui du Messie. Ils s’entretint aussi avec les femmes, dans l’ancien appartement de Madeleine, d’où l’on apercevait le chemin de Jérusalem. Le Sauveur désira voir Marie la Silencieuse ; Lazare la lui amena, et aussitôt il s’éloigna, ainsi que les autres femmes, qui se retirèrent dans le vestibule.
La conduite de Marie fut tout autre que la première fois qu’elle fut présentée au Sauveur : je la vis se prosterner à ses pieds et les lui baiser. Jésus se laissa faire, puis il la releva en lui donnant la main. Bientôt elle prit la parole, et les yeux levés vers le ciel, elle dit, d’une manière très simple et très naturelle, les choses les plus profondes et les plus merveilleuses. Elle parla de Dieu, de son Fils et de son royaume, comme une jeune fille de village parlerait du père de son seigneur et de l’héritage qu’il devrait lui laisser. Son discours était tout entier prophétique. Elle parla des dettes énormes que des serviteurs et des servantes infidèles avaient contractées par leur mauvaise administration ; elle dit que, maintenant, le Père avait envoyé son Fils pour rétablir l’ordre et tout acquitter ; mais elle ajouta qu’il devait être mal accueilli, mourir dans d’incommensurables souffrances, que ce ne serait qu’au prix de son sang qu’il rachèterait son royaume et libérerait les serviteurs, afin qu’ils puissent redevenir les enfants de son Père. Elle disait tout cela, avec autant de clarté et de naturel que s’il se fût agi d’une chose qui se passât sous ses yeux : elle s’en réjouissait, puis elle s’attristait à la pensée qu’elle était une servante inutile et que le Fils du Père miséricordieux aurait une tâche si douloureuse à remplir. Elle gémissait aussi de l’aveuglement des serviteurs, qui ne voulaient pas comprendre ce qui se passait ; c’était cependant bien naturel et de toute nécessité. Elle parla ensuite de la résurrection : elle dit que le Fils irait aussi vers les serviteurs retenus dans la prison souterraine, pour les consoler et les délivrer après les avoir rachetés ; qu’enfin il retournerait auprès de son Père, et que tous ceux qui ne le reconnaîtraient pas pour leur Sauveur, et qui persisteraient dans leur dépravation, seraient jetés dans le feu, quand il reviendrait pour juger les hommes. Elle parla ensuite de la mort et de la résurrection de Lazare. « Il quitte la terre, dit-elle, et l’on pleure autour de lui, comme s’il ne devait jamais revenir : mais le Fils le rappelle, et il travaille à la vigne ». Puis elle parla de Madeleine, disant : « La jeune fille est dans l’affreux désert où étaient les enfants d’Israël, à la mauvaise place qui est si sombre et que le pied de l’homme n’a jamais foulée ; mais elle en sortira pour aller dans un autre désert, où elle réparera tout par la pénitence ».
Marie la Silencieuse parlait d’elle-même comme d’une captive. Son corps lui était une prison. Cette vie n’était pas la vie pour elle : aussi désirait-elle ardemment retourner dans sa véritable patrie. Tout lui semblait étroit sur la terre, et nul ne la comprenait. Elle se résignait cependant à rester en ce monde : elle voulait tout endurer avec patience, car assurément elle était indigne d’un meilleur sort.
Jésus lui parla avec amour, la consola et lui dit : « Tu retourneras dans la patrie après la Pâque, lorsque je reviendrai ici. » Ensuite, elle se mit à genoux, et il lui donna sa bénédiction en lui imposant les mains.
C’était une bien sainte âme que Marie la Silencieuse, mais qui n’était ni connue, ni appréciée ; sa vie était tout absorbée dans ses visions touchant l’œuvre de la Rédemption, que personne ne prévoyait, mais qu’elle comprenait d’une manière toute naïve. Lorsque le Sauveur lui fit connaître l’époque où elle mourrait, il l’assura qu’alors elle sortirait de sa prison pour entrer dans sa demeure ; puis, prenant pitié d’elle, il fit une onction sur son corps, en vue de sa sépulture, pour remplacer l’embaumement dont elle devait être privée, étant tenue pour idiote. On voit par là que la dignité du corps est plus grande qu’il ne le paraît à beaucoup de gens.