CHAPITRE XXI
Jésus montré par Jean-Baptiste pendant que le sanhédrin le calomnie à Jérusalem.
Le matin, à la première heure du jour, Jésus partit avec ses disciples, accompagné en outre d’une foule de gens qui, ici même, s’étaient joints à lui ; il se dirigea vers le Jourdain, dont il était éloigné d’environ trois lieues. Du bassin baptismal de Jean on dominait les deux rives du fleuve, qui coule vers le midi, dans une belle et fertile vallée d’une lieue de largeur ; le coup d’œil était magnifique.
Déjà le Sauveur avait dépassé la pierre de l’Arche d’alliance, et, à un quart de lieue de la cabane où, à ce moment même, le Précurseur enseignait, il traversa une vallée dont l’ouverture laissait apercevoir Jean dans le lointain. Jésus ne fut que quelques minutes en vue du Précurseur. Mais Jean, saisi aussitôt de l’Esprit, montra Jésus du doigt, s’écriant : « Voici l’Agneau de Dieu, voici Celui qui ôte le péché du monde. » Jésus poursuivit sa marche ; un groupe de disciples le précédait et un autre le suivait. Après eux venait la troupe qui s’était tout récemment réunie à lui Cette scène renferme un symbole évident de l'Église tant ancienne que nouvelle. Jésus passe entre les deux troupes qui l'accompagnent : il est le centre des deux peuples, l'ancien et le nouveau. La deuxième troupe se compose de deux groupes de disciples, tout comme l'Église nouvelle est formée des Juifs et des Gentils. Enfin, Jean qui montre le Sauveur représente tout l'ordre prophétique et apostolique dont la mission est de faire reconnaître Jésus-Christ. . C’était le commencement du jour. Les paroles de Jean furent entendues d’un grand nombre de personnes ; beaucoup d’entre elles s’élancèrent du côté du vallon ; mais Jésus était déjà loin, et ils ne purent le suivre que de leurs acclamations D'après les indications de la sœur, ce jour-là était le 11 tisri ou le second jour de la fête des Expiations, pendant laquelle on chassait dans le désert le bouc émissaire, chargé par le grand prêtre des malédictions qu'il voulait détourner de dessus le peuple. La coïncidence de cette cérémonie avec les paroles de Jean : « Voici l'Agneau de Dieu qui porte les péchés du monde », sert particulièrement à les expliquer. Lorsque Jean, le plus grand des prophètes, montre l'Agneau de Dieu, c'est comme si l'Ancien Testament tout entier, avec ses figures et ses rites symboliques, se tournait vers Jésus pour désigner et saluer en lui la grande victime qu'il avait attendue et préparée. .
Ils retournèrent alors vers Jean et lui dirent qu’une multitude d’adhérents suivaient Jésus. Ils avaient aussi entendu dire que ses disciples s’étaient mis à baptiser. Qu’allait-il arriver de tout cela ? Jean leur répéta encore une fois qu’il allait bientôt quitter ce lieu et céder la place à Jésus, car il n’était que le précurseur, l’humble serviteur du maître. Cela plaisait peu à ses disciples, qui, en général, étaient un peu jaloux de ceux du Sauveur.
Jésus cependant, tournant au nord-ouest et laissant à droite Jéricho, s’en alla à Galgala, qui en est à deux lieues. Pendant ce trajet, il s’arrêta en divers endroits ; les enfants le suivaient, chantant des cantiques de louange, ou bien ils couraient chez leurs parents pour les prévenir de sa venue.
Jésus, avant d’entrer dans la ville, s’arrêta dans un lieu sacré, où l’on avait coutume de conduire les prophètes et les docteurs célèbres. C’était là que Josué avait fait connaître aux enfants d’Israël le secret qui lui avait été confié par Moïse mourant. Il consistait en six malédictions et six bénédictions. La colline entourée d’un mur, où les Israélites furent circoncis, n’était pas loin.
A ce moment, j’eus une vision de la mort de Moïse. Il expira sur une petite colline escarpée, située au centre des montagnes de Nébo, entre l’Arabie et Moab. Le camp des Israélites s’étendait à une grande distance à l’entour. Il la gravit, accompagné de Josué et d’Éléazar. Je crois qu’il eut une vision que les autres ne virent pas. Il donna à Josué un rouleau où étaient écrites six malédictions et six bénédictions, qu’il devait faire connaître au peuple lorsqu’il serait entré dans la terre promise ; puis il les embrassa, et leur dit de s’éloigner et de ne pas regarder en arrière. Il se mit alors à genoux, les bras étendus, et tomba sur le côté : il était mort. Soudain la terre s’entr’ouvrit pour recevoir sa dépouille mortelle, et se referma aussitôt. A son retour, Josué lut au peuple les bénédictions et les malédictions que Moïse lui avait communiquées sur cette montagne Le passage du Sauveur en cet endroit annonçait l'heure prochaine de l'ensevelissement de la loi promulguée par Moïse et l'abolition de la circoncision, que remplacerait le baptême, nouvellement institué. Tous les pas de Notre-Seigneur ont eu leur signification. .
Jésus, vers la colline de la Circoncision, enseigna en présence d’une foule considérable. Un bras du fleuve passait par là, et sur la rive qui s’élevait en terrasse, on avait disposé un emplacement pour se baigner ou faire ses ablutions. Au-dessus s’étendaient des pavillons, et tout autour des jardins de plaisance, des bosquets et du gazon. Saturnin, et je crois deux autres disciples de Jean, baptisèrent en ce même lieu. Dans une instruction sur le Saint-Esprit, le Sauveur parla de ses divers attributs et des signes auxquels on pouvait reconnaître qu’on l’avait reçu.
Le baptême de Jean n’était précédé que d’une exhortation générale à la pénitence, puis d’une déclaration de repentir, avec promesse de ne plus pécher ; mais au baptême de Jésus, il n’y avait pas seulement confession des péchés en général, chacun s’accusait en particulier et confessait ses vices dominants. Le Sauveur exhortait ensuite les néophytes à changer de vie ; souvent même il révélait en face leurs péchés à ceux qui, par orgueil ou par mauvaise honte, ne voulaient pas les avouer, afin de les porter ainsi à la contrition. Jésus parla de la circoncision qui avait été opérée en ce lieu même, disant que c’était pour cela qu’on y donnait maintenant le baptême, afin qu’il opérât la circoncision du cœur ; enfin il entretint ses auditeurs de l’accomplissement de la loi, etc. Ceux qui avaient été baptisés (ils étaient environ au nombre de trente) se retirèrent tout émus, tout heureux ; ils disaient : « Nous sentons bien, à présent, que nous avons reçu le Saint-Esprit. »
Jésus enseigna ensuite dans les écoles. Il parla aux jeunes filles de la chasteté et de la retenue, de la curiosité qu’on devait réprimer, et de la modestie dans les parures. Il dit qu’il fallait cacher sa chevelure et se voiler la tête dans le Temple et à l’école ; que Dieu et ses anges étaient présents dans les lieux consacrés, et que les anges eux-mêmes voilent leur visage.
Jésus fut surtout très affectueux envers les enfants : il les prit dans ses bras et les bénit ; eux, de leur côté, témoignaient beaucoup d’affection pour lui. Le peuple se montra en général très satisfait du Sauveur, et lorsqu’il quitta l’école, la foule qui l’entourait s’écria : « Que la promesse s’accomplisse, qu’elle reste auprès de nous, et qu’elle ne nous quitte pas ! »
Pendant ce même temps, il s’élevait à Jérusalem de grandes contestations relativement à Jésus, dont on entendait déjà beaucoup parler. Les prêtres et les pharisiens entretenaient partout des espions qui les tenaient au courant. Il y eut une longue délibération à son sujet dans le sanhédrin, tribunal composé de soixante et onze prêtres et docteurs. Ceux-ci nommèrent un comité de vingt personnes, et une enquête sérieuse fut commencée : les recherches qu’ils firent, dans les registres généalogiques, les forcèrent à avouer que Joseph et Marie étaient de la race de David, et la mère de Marie de celle d’Aron ; mais, disaient-ils, maintenant ces familles étaient déchues et tout à fait obscures ; et d’ailleurs Jésus courait avec des gens de rien ; il caressait même les esclaves, et se souillait par ses relations avec des publicains et des gentils. Ayant appris que tout dernièrement, non loin de Bethléem, le Sauveur s’était entretenu familièrement avec les Sichémites revenant du travail, ils présumaient qu’il avait peut-être le dessein d’exciter un soulèvement populaire. Quelques-uns prétendaient que Jésus était un enfant supposé, qui un jour se déclarerait le fils d’un roi : c’était une fausse interprétation de sa parabole. Comme il se retirait souvent dans la solitude et passait les nuits dans le désert, ils croyaient qu’il avait reçu une secrète instruction du diable. Parmi ces vingt personnes, on en comptait plusieurs qui connaissaient mieux Jésus, et qui, ayant été touchées de ses discours, s’étaient rangées au nombre de ses amis secrets ; mais ils s’abstenaient de contredire les autres, afin de pouvoir plus tard lui être utiles, ainsi qu’à ses disciples, auxquels souvent, dans la suite, ils envoyèrent des avertissements. La suprême décision des vingt (ainsi qualifiait-on leur opinion) finit par se répandre à Jérusalem : c’était que Jésus devait avoir été instruit par le diable.
Jean fut informé, par ses disciples, du baptême qui avait été conféré à Galgala : c’était, à leurs yeux, une usurpation de ses propres droits. Mais il protesta de nouveau, avec une profonde humilité, qu’il céderait bientôt la place à son Seigneur, dont il n’était que le précurseur et auquel il avait seulement préparé la voie : ses disciples néanmoins ne le comprirent pas.