Les bergers conduisirent aussi Jésus par les différents chemins qu’avait suivis sa mère ; il connaissait tous ces lieux mieux que ceux qui les lui indiquaient, tellement qu’ils s’écrièrent, pleins d’étonnement : « Seigneur, vous êtes un prophète et un fils pieux, puisque vous reconnaissez les voies de votre bienheureuse mère et suivez la trace de ses pas. »

Je vois les disciples, ils se répandent dans toute la contrée, annoncent le Messie, exhortent au baptême et à la pénitence ceux qui ne sont pas encore baptisés ; ils en attirent un grand nombre aux lieux où Jésus leur a dit qu’il enseignerait. Le Sauveur, de son côté, fait de longues excursions dans le pays et souvent, pendant la nuit, je l’aperçois monter seul sur les collines pour y prier, en sorte que tout le voyage est utilisé. J’ai entendu les disciples s’inquiéter de la vie austère de Jésus, de son habitude d’aller nu-pieds, de ses jeûnes et de ses veilles nocturnes, dans une saison qui est froide et humide. Ils l’engagèrent à ménager un peu son corps ; mais, tout en accueillant avec bonté leurs recommandations, il continua à vivre comme auparavant.

Un matin, au point du jour, je vis Jésus, avec ses disciples, descendre dans la vallée des Bergers. Les bergers qui demeuraient là connaissaient d’avance son arrivée. Ils avaient tous reçu le baptême de Jean, et plusieurs d’entre eux avaient été avertis, par des songes et des visions, de l’approche du Seigneur. C’est pourquoi quelques-uns veillaient, le regard toujours fixé sur l’endroit par où il devait arriver. Lorsqu’il descendit dans la vallée, il leur apparut tout entouré de lumière ; car plusieurs de ces gens simples étaient favorisés de grâces extraordinaires. Ils sonnèrent aussitôt du cor pour réveiller et appeler ceux qui demeuraient au loin. C’était leur signal dans toutes les circonstances un peu importantes. Tous accoururent au-devant du Seigneur et se prosternèrent la face contre terre. Ils le saluèrent avec des passages de psaumes qui annoncent l’avènement du Sauveur, et célébrent la reconnaissance d’Israël pour l’accomplissement des promesses. Jésus leur parla très affectueusement et leur vanta le bonheur de leur condition. Il les enseigna çà et là dans leurs cabanes, qui bordaient toute la large vallée des prairies, leur racontant des paraboles tirées surtout de la vie pastorale.

Il vint ensuite avec eux à travers la vallée, jusqu’à la tour des Bergers. Il leur parla de la visite qu’il leur faisait en ce moment, à eux qui l’avaient salué dans son berceau, et qui s’étaient montrés charitables envers ses parents. Il les instruisit par des paraboles, dans lesquelles il était question du pasteur et du troupeau, disant que lui aussi serait un pasteur, qui réunirait son troupeau pour lui donner ses soins et sa direction jusqu’à la consommation des siècles.

Les bergers lui racontèrent l’apparition des anges et l’histoire de la sainte famille et de l’Enfant ; ils dirent qu’eux aussi avaient vu l’image de l’Enfant dans un astre, au-dessus de la grotte de la crèche. Ils l’entretinrent des rois mages qui avaient vu la tour des Bergers dans les astres, ainsi que des dons de toute espèce qu’ils avaient faits en se retirant. Il y avait encore là plusieurs vieillards qui, dans leur jeunesse, avaient visité la crèche ; ils racontèrent à Jésus tout ce qu’ils avaient vu à cette époque.

Le jour suivant, les bergers conduisirent le Sauveur et ses disciples, chez les fils des trois chefs des bergers auxquels les anges étaient apparus d’abord, lors de la naissance de Jésus. Les tombeaux de ces chefs se trouvaient tout près de leurs maisons, situées à une lieue de la grotte de la crèche. Les trois fils de ces bergers déjà d’un âge mûr, se trouvaient là. Leur famille exerçait une certaine autorité sur les autres bergers, comme les trois rois sur leurs compatriotes. Ils accueillirent Jésus avec beaucoup de joie et d’humilité, et le conduisirent aux tombeaux de leurs pères. C’était un ensemble de grottes, creusées dans un côteau planté de vigne. Ils ouvrirent à Jésus les portes de la grotte sépulcrale, et je vis les corps ensevelis avec leur visage noirâtre.

Ils firent aussi voir au Sauveur leur trésor. C’étaient des barres d’or pur, enveloppées dans des pièces d’étoffe précieuse brochée d’or, que les trois rois avaient données à leurs pères, et qu’ils avaient cachées dans le caveau. Ils demandèrent à Jésus s’il voulait qu’ils offrissent tous ces trésors au Temple ; mais il leur dit de les garder pour l’Église, qui allait remplacer le Temple. Il leur annonça aussi qu’un jour on élèverait une église au-dessus du caveau (ce qui fut réalisé par sainte Hélène). A partir de cette colline, on voyait se développer jusqu’à Gaza un vignoble où se trouvait le cimetière commun des bergers.

Ils conduisirent ensuite le Seigneur à la grotte de la Nativité, située à une lieue de là. Ils traversèrent une vallée charmante, que longeaient trois sentiers séparés par des groupes d’arbres fruitiers Cette vigne, où reposent les restes des bergers fidèles qui avaient été les prémices de la nouvelle Église, rappelle involontairement la vigne élue et fidèle qui représente l'Église dans nos saintes lettres. — Trois sentiers riches en fruits d'œuvres saintes et de mérites y mènent aussi au sanctuaire intime de Jésus : ce sont la foi, l'espérance et l'amour. . Ils s’entretenaient en chemin du cantique des anges ; et toutes ces scènes me furent de nouveau rappelées. Les bergers accompagnèrent le Sauveur à la grotte de la crèche ; ils l’avaient transformée en oratoire ; afin que personne ne foulât plus ce sol sacré, ils avaient environné d’une grille le lieu même de la crèche. Autour de la grotte, ils avaient creusé des cellules dans le rocher, comme dans un cloître. Les parois et le sol étaient ornés de tapis donnés par les Mages.

Ce fut un vendredi au soir, à l’ouverture du sabbat, que les bergers arrivèrent avec Jésus à la grotte de la crèche. Des lampes avaient été allumées Jésus leur montra l’endroit où il était né ; ils ne le connaissaient pas ; il leur fit une instruction, et tous célébrèrent ensemble le sabbat Cette visite de Jésus aux bergers et à la crèche, immédiatement après son baptême, forme un rapprochement touchant entre sa naissance et le saint baptême, qui est la naissance du chrétien. Les premiers enseignements du Sauveur, après l'inauguration solennelle de sa vie publique, sont encore pour ces bergers et ces pauvres, qui les premiers avaient été admis à le reconnaître dans son berceau. .

Pendant ce temps-là, Jésus passait très souvent les nuits sur les collines, seul et en prière. En quittant les bergers, il annonça à ses disciples que son intention était d’aller, sans eux, visiter des gens qui l’avaient reçu avec charité, lors de la fuite en Égypte. Il y avait chez eux des malades à guérir et un pécheur à ramener. Aucun des lieux visités par ses saints parents ne devait être sans bénédiction. Il voulait rechercher et conduire dans la voie du salut tous ceux qui s’étaient montrés hospitaliers envers eux. Leur hospitalité et leur charité avaient été une participation à l’œuvre du salut, et devaient l’être toujours. De même qu’il visitait tous ceux qui s’étaient montrés bons pour lui et ses parents, ainsi son Père céleste n’oublierait-il aucun de ceux qui auraient fait du bien au moindre de leurs frères. Il ordonna ensuite à ses disciples de l’attendre un des jours suivants, près d’une grotte dans le voisinage d’une ville de la tribu d’Ephraïm.

Je vis donc Jésus arriver seul à la frontière du territoire d’Hérode, et se diriger vers le désert, près d’Anim, à deux lieues de la mer Morte, à travers une contrée sauvage, quoique assez fertile. On y apercevait beaucoup de chameaux qui paissaient. Jésus entra dans une auberge, destinée aux voyageurs qui traversaient le désert. Cet endroit avait été le dernier du territoire d’Hérode, où la sainte famille avait séjourné dans sa fuite en Égypte. Les gens qui demeuraient là, quoique de vrais brigands, avaient pourtant bien accueilli la sainte famille. Jésus demanda l’hospitalité dans la maison même où Joseph et Marie l’avaient reçue quand ils le transportaient avec eux ; Ruben, le maître de cette habitation et âgé d’environ cinquante ans, s’y trouvait déjà à cette époque.

Jésus lui ayant adressé la parole et l’ayant regardé, un éclair de ses yeux pénétra le cœur de cet homme et le bouleversa tout entier. Les paroles et la salutation de Jésus furent comme une bénédiction, et il lui répondit tout ému : « Seigneur, c’est comme si la terre promise venait avec vous dans ma maison. » Jésus lui dit que, s’il avait foi à la promesse et n’en rejetait point l’accomplissement, il aurait aussi son héritage en la terre de promission. Il parla ensuite des bonnes œuvres et de leurs fruits, ajoutant qu’il venait à lui pour lui annoncer le salut, parce que trente ans auparavant, sa mère et son père nourricier, étant en fuite, avaient été bien accueillis dans sa demeure ; que cette bonne œuvre, comme toute action bonne ou mauvaise, portait son fruit. Alors cet homme, profondément touché, se jeta la face contre terre en disant : « Seigneur, comment peut-il se faire que vous entriez dans la maison d’un misérable réprouvé comme moi ? » Jésus lui répondit qu’il était venu pour appeler les pécheurs et les purifier. Cependant cet homme ne cessait de s’accuser d’avoir gravement offensé Dieu, ajoutant que tous les gens de cette contrée étaient de grands pécheurs. Puis il raconta à Jésus que ses petits-enfants étaient malades et dans un état pitoyable. Le Seigneur lui répondit que, s’il croyait en lui et voulait se faire baptiser, il rendrait la santé à ses petits-enfants. Ruben lava les pieds à Jésus, et lui servit tout ce qu’il avait.

Sur ces entrefaites ses voisins arrivèrent ; il leur dit qui était Jésus et leur répéta sa promesse. Puis il conduisit Jésus auprès de ses petits-enfants malades. Ils étaient ou lépreux ou perclus. Le Seigneur leur commanda de se lever, et ils furent guéris. Il alla aussi voir des femmes, qui étaient sujettes à des pertes de sang, et il prescrivit, qu’on leur préparât un bain. On mit, sous une tente, un grand vase plein d’eau, dans lequel Jésus versa un peu de l’eau baptismale du Jourdain qu’il portait dans un flacon, à son côté, sous sa longue robe. Le Sauveur ayant béni l’eau, les malades s’y lavèrent : tous furent guéris et rendirent grâce au Seigneur. Bien qu’il ne les baptisât pas, cette ablution fut pour eux comme un ondoiement ; Jésus engagea tous les gens de ce pays à se rendre au Jourdain pour se faire baptiser.

Ils lui demandèrent si le Jourdain avait une vertu particulière ; et il leur répondit que le cours de ce fleuve avait été mesuré et fixé, et que tous les lieux de Terre-Sainte avaient été désignés par son Père céleste avant d’être habités, et même avant leur existence. Il dit là-dessus des choses admirables qui me sont sorties de la mémoire. Jésus traita aussi du mariage, recommanda la chasteté et la continence, et attribua à leurs unions illicites la démoralisation de la population et l’état misérable de leurs enfants : il leur expliqua la funeste influence que les péchés des parents exercent sur les enfants, et indiqua, comme moyens d’arrêter le mal, la renaissance par le baptême, la pénitence et la satisfaction.

Il leur rappela tout ce qu’ils avaient fait autrefois pour ses parents en fuite, et enseigna aux lieux mêmes où ils s’étaient reposés et restaurés. Le Sauveur leur présenta aussi toutes les actions qu’ils avaient faites, à cette époque, comme autant de figures prophétiques de leurs efforts actuels pour sortir du péché et entrer dans la grâce. Ils préparèrent au Seigneur un repas auquel ils mirent tous leurs soins. Quand Jésus quitta Anim, il fut accompagné de plusieurs habitants de cette localité. Vers le soir, il arriva près d’une ville, située sur les deux flancs d’une montagne.

Là ses compagnons, ayant pris congé de lui, il fit le tour d’un côté de la ville, et rencontra, dans un vallon, ses disciples auxquels il avait donné rendez-vous. Il les conduisit à une grotte spacieuse, située dans un lieu sauvage et d’un difficile accès. Ils y passèrent la nuit. C’était là que la sainte famille avait fait sa sixième station, lors de la fuite en Égypte.

Jésus raconta cette circonstance à ses disciples, qui allumèrent du feu, en faisant tourner rapidement un morceau de bois dans un autre. Jésus leur parla de la sainteté de ce lieu. Le prophète Samuel s’y était souvent réfugié pour prier ; David avait gardé aux alentours les troupeaux de son père ; il aimait à prier dans cette grotte ; il y reçut, par le ministère des anges, les ordres du Seigneur, et notamment l’ordre d’aller combattre Goliath.

Je vis de nouveau que la sainte famille en fuite arriva là dans un état de fatigue et d’accablement extrême ; la sainte Vierge en particulier était fort triste et pleurait ; ils y furent merveilleusement soulagés : une source jaillit inopinément, et une chèvre vint à eux et se laissa traire. Jésus entretint ses disciples des grandes souffrances qui les attendaient, eux et tous ceux qui voudraient le suivre. Il leur raconta les peines que sa sainte mère et lui avaient endurées, à l’endroit même où ils se trouvaient. Il dit enfin qu’on bâtirait un jour une église au-dessus de cette grotte, qu’il bénit comme pour la consacrer.

Le matin, Jésus quitta la grotte avec les siens et se dirigea du côté de Bethléem, en faisant le tour de la montagne et de la ville. Arrivés près de quelques maisons isolées, ils entrèrent dans une auberge où ils firent un léger repas et où on leur lava les pieds. Les gens de la maison étaient bons, mais fort curieux. Jésus leur parla de la pénitence, de l’approche du Messie et de ce qu’il y avait à faire pour le suivre. Ils lui demandèrent pourquoi sa mère avait entrepris le long voyage de Nazareth à Bethléem, tandis qu’elle était si bien chez elle. Jésus répondit par un enseignement sur la promesse, et dit qu’il avait dû naître à Bethléem, dans la pauvreté et parmi les bergers, parce qu’il était lui-même un pasteur chargé de réunir son troupeau : c’est pourquoi, aussitôt après le témoignage que lui avait rendu son Père céleste, il avait voulu visiter ces contrées habitées par des bergers.

Un peu plus loin, d’autres bergers lui posèrent avec une grande simplicité cette question : « Quel est le plus grand de vous ou de Jean ? — C’est, répondit le Sauveur, celui auquel Jean rend témoignage. » Et comme ils lui parlaient du zèle de Jean et de sa force, et le complimentaient lui-même sur la beauté parfaite et la vigueur de son corps, il leur répondit qu’avant quatre années ils ne trouveraient en lui ni beauté, ni éclat, et pourraient à peine le reconnaître, tant ce corps serait défiguré.

Il vanta ensuite le zèle et l’ardeur de Jean, qu’il compara au serviteur chargé de frapper à la porte de ceux qui dorment, avant l’arrivée du maître ; à l’ouvrier qui prépare le chemin, dans le désert, pour laisser passer le roi ; au torrent impétueux qui vient balayer et purifier le lit du fleuve.