CHAPITRE XX
Jésus visite d’abord les lieux où Marie s’est arrêtée pendant son voyage à Bethléem.
Après avoir quitté Luz, Jésus traversa le désert et se dirigea, avec ses disciples, vers le midi. Pendant ce voyage, je vis une fois le Sauveur et les disciples ; ils marchaient entre deux rangées de dattiers, et, comme ils hésitaient à ramasser les fruits tombés par terre, Jésus leur dit qu’ils pouvaient en manger, que dorénavant ils ne devaient pas se montrer trop minutieux, mais chercher la perfection dans la pureté de leur âme, et de leurs discours, et non la faire consister dans ce qui entre dans la bouche.
Le Sauveur arriva bientôt dans un village appelé Ensemès. Les habitants vinrent au-devant de lui, car déjà l’arrivée du nouveau prophète leur avait été annoncée. Ils le saluèrent et se prosternèrent devant lui ; Jésus leur fit un accueil plein de bonté. Les gens les plus considérables voulurent l’amener chez eux ; mais les pharisiens le conduisirent à l’école. Ils étaient bien disposés, et se réjouissaient d’avoir un prophète au milieu d’eux ; mais lorsqu’ils surent, par les disciples, que Jésus était le fils de Joseph, charpentier de Nazareth, ils trouvèrent en lui bien des choses à reprendre. Le Sauveur ayant enseigné sur le baptême, ils lui demandèrent si son baptême était meilleur que celui de Jean. Jésus répéta ce que Jean avait dit de son baptême et de celui du Messie, ajoutant que ceux qui méprisaient le baptême du Précurseur n’estimeraient pas davantage celui du Messie. Il ne dit cependant jamais : « C’est moi, » mais il s’exprima toujours à la troisième personne, de même qu’il s’appelle le Fils de l’homme dans l’Évangile. Il prit un léger repas, dans une des maisons où il avait été invité ; puis, avant de se livrer au repos, il pria avec ses disciples.
Le jour suivant, Jésus partit d’Ensemès, toujours accompagné des siens, et entra dans la Judée, en passant le torrent de Cédron. Il prend constamment les chemins de traverse ; il veut, je crois, visiter les villages situés dans un certain rayon autour du lieu où Jean baptise, et suivre les vallées dans lesquelles s’est arrêtée Marie pendant son voyage à Bethléem. Il verra aussi cette dernière ville et les lieux où la sainte Vierge a passé une nuit pendant sa fuite en Égypte. Il enseignera et guérira partout sur sa route, et à son retour il passera devant le lieu du baptême.
Le temps est assez froid ; je découvre de la gelée blanche dans les vallées profondes ; mais, du côté exposé au soleil, tout est vert et riant. Les arbres sont chargés de fruits, dont le Seigneur et ses disciples mangent, chemin faisant.
Jésus, à l’heure qu’il est, se détourne des villes, parce que partout on s’entretient de son baptême, de ce qui s’y est passé, et des paroles de Jean-Baptiste. A Jérusalem même, il n’est pas question d’autre chose. Jésus veut, après son retour du désert, placer en Galilée le centre de ses excursions. Il ne traverse maintenant cette contrée que dans le désir charitable de déterminer encore quelques âmes à se rendre au baptême. Il n’a pas toujours avec lui tous ses disciples à la fois. Souvent deux seulement l’accompagnent ; les autres se dispersent dans des maisons de bergers, isolées et écartées de leur chemin, et cherchent à éclairer ces bonnes gens ; car tous ont une si haute opinion de Jean, qu’ils regardent Jésus comme un de ses aides, et l’appellent le Coopérateur. Les disciples leur font connaître la descente du Saint-Esprit, leur parlent de la voix qui s’est fait entendre pendant le baptême. Ils leur disent que Jean lui-même a déclaré qu’il n’est que celui qui prépare les voies du Seigneur, et que c’est pour cela aussi qu’il a frayé la route avec tant de zèle et d’ardeur. Alors les bergers et les tisserands, qui habitent en grand nombre ces vallées, viennent à Jésus, écoutent les instructions qu’il donne sous les arbres et les hangars, puis ils se prosternent devant lui : il les bénit et les exhorte.
Pendant ce voyage, le Seigneur expliqua aussi à ses disciples que ces paroles de son Père céleste : « C’est mon Fils bien-aimé, » étaient dites de tous ceux qui auraient reçu dignement le baptême du Saint-Esprit.
Ce jour-là, Jésus arriva, avant midi, à la maison où la sainte Vierge avait été si mal reçue, et il y enseigna la foule qui s’y était rassemblée. Le maître de cette maison était un vieillard grossier qui refusa de recevoir le Seigneur : il se comporta avec la brutalité de certains paysans de nos jours, qui aiment à dire : « Est-ce que j’ai besoin de cela ? je paie mes dîmes et je vais à l’église, » et au demeurant veulent vivre à leur guise. Les gens de cette maison disaient aussi : « Est-ce que nous avons besoin de cela ? Nous avons notre loi que Dieu lui-même a donnée à Moïse ; elle nous suffit. » Alors Jésus leur parla de l’hospitalité et de la miséricorde que tous les patriarches tenaient en honneur, et leur demanda comment ils auraient pu être mis en possession de la bénédiction d’Abraham, si celui-ci eût repoussé les anges qui l’apportaient ? Le Seigneur leur dit encore en parabole : « Que celui qui avait rebuté la mère portant son enfant dans son sein, lorsque, épuisée de fatigue, elle frappait à sa porte ; celui qui s’était moqué du mari qui cherchait un gîte hospitalier repoussait aussi le fils et le salut qu’il apportait. » Il dit cela si clairement, que ses paroles frappèrent comme d’un coup de foudre le cœur de cet homme, et que les plus anciens des assistants en furent stupéfaits ; car, sans nommer ni lui-même, ni sa mère, ni Joseph, il avait raconté en parabole tout ce qui s’était passé.
Alors le maître du logis se prosterna aux pieds de Jésus, le conjurant de vouloir bien entrer chez lui et d’y accepter un repas : car il devait être prophète pour savoir ce qui s’était passé trente ans auparavant. Mais le Sauveur n’accepta rien. Il continua à instruire les bergers ; il leur dit que toutes leurs actions étaient le type et le germe de leur conduite future Cette sentence du Sauveur explique comment la correspondance des figures anciennes avec les réalités qui en sont nées repose sur la nature même des choses. Les mœurs dures de cette famille furent la cause toute naturelle qui lui fit repousser le salut tout comme les mauvaises dispositions des Juifs, transmises de père en fils, devaient aboutir à leur faire rejeter Jésus-Christ. , que par le repentir et la pénitence ils pouvaient couper les racines du péché, et que l’homme qui se convertissait et renaissait par le baptême du Saint-Esprit porterait des fruits pour la vie éternelle.
Jésus continua sa marche à travers les vallées, et enseigna en différents endroits. Les possédés le poursuivirent de leurs cris, mais, à son commandement, ils devenaient silencieux.
Je vis ensuite Jésus arriver à une autre maison de bergers située sur une colline, et où la sainte Vierge avait aussi séjourné. Le maître du lieu possédait de nombreux troupeaux. On voyait, dans les vallées, de longues rangées de maisons, habitées par des gens qui faisaient des tentes. Ils travaillaient, les uns en face des autres, à de longues bandes d’étoffe suspendues en plein air. On apercevait aussi de nombreux troupeaux de moutons et beaucoup de gibier.
Jésus fut très bien accueilli. Les gens de la maison, les voisins et même les enfants accoururent au-devant de lui et se prosternèrent à ses pieds. La sainte Vierge et Joseph y avaient été reçus autrefois de la façon la plus bienveillante : cette habitation était actuellement occupée par deux jeunes gens, enfants de l’ancien maître du logis, qui vivait encore, et par un petit homme tout courbé de vieillesse et appuyé sur une houlette. Jésus accepta quelques aliments qui lui furent présentés ; c’étaient des fruits et de petits pains cuits sous la cendre. Ces gens étaient pieux et éclairés.
Ils conduisirent Jésus dans la chambre où la sainte Vierge avait passé la nuit. Ils l’avaient, depuis longtemps, transformée en oratoire. Les quatre angles avaient été coupés, de manière à donner à cette pièce la forme octogone. Une lampe était suspendue au centre ; une ouverture avait été ménagée au plafond ; je vis, devant la lampe, une table assez semblable à nos appuis de communion ; on pouvait s’y soutenir pour prier. Ce lieu avait toute l’apparence d’une chapelle. La vieillard y conduisit Jésus et lui montra l’endroit où avait reposé sa sainte mère ; il lui indiqua aussi où sa grand’mère, sainte Anne, avait dormi, lorsqu’elle vint visiter la sainte Vierge à Bethléem.
Ces braves gens avaient entendu raconter la naissance de Jésus, l’adoration des rois, les prophéties de Siméon et d’Anne, la fuite en Égypte et le merveilleux enseignement de Jésus au Temple. Ils avaient célébré plusieurs fois ces anniversaires par des prières dans leur oratoire, et, dès le commencement, ils avaient fidèlement cru, espéré et aimé.
Ils firent à Jésus des questions pleines de simplicité, et tout à fait à la manière des habitants de la campagne. — En voici quelques-unes :
« Que se passe-t-il donc maintenant ? Les grands personnages de Jérusalem disent que le Messie va venir en roi, pour relever le royaume de David et délivrer les Juifs du joug des Romains ; est-ce que cela aura lieu ? » Jésus leur expliqua la chose en parabole. C’était un fils de roi que son père avait envoyé prendre possession de son trône, restaurer le sanctuaire et retirer ses frères de l’esclavage ; il dit qu’on ne reconnaîtrait point ce fils, qu’au contraire on devait le persécuter et le maltraiter ; mais qu’il serait exalté et attirerait à lui, dans le royaume de son Père céleste, tous ceux qui observeraient ses commandements. Ceux qui interrogeaient ainsi le Sauveur étaient amis des bergers qui l’avaient visité dans la crèche ; c’est ce qui explique leurs bonnes dispositions.
Le Seigneur et ses disciples firent, dans les vallées, beaucoup d’excursions ; partout les bergers et les ouvriers se rassemblaient en foule autour d’eux. Jésus les enseignait par des comparaisons tirées de leurs travaux, leur recommandait le baptême et la pénitence, en leur annonçant l’approche du Messie et des jours de salut.
Pendant que Jésus enseignait ainsi, une réunion d’ouvriers venant de Sichar passa tout près de lui. Ils portaient des pelles, des pioches et de longues perches, et rentraient chez eux, après avoir fourni leur travail d’esclave pour la construction des édifices et des chemins publics. N’osant pas s’approcher des Juifs, ils écoutaient timidement à distance l’instruction de Jésus. Mais il les fit venir près de lui, et leur dit que son Père céleste appelait tous les hommes à lui par son ministère : il parla ensuite de l’égalité de tous ceux qui font pénitence et reçoivent le baptême. Ces pauvres gens furent très émus de sa bonté ; ils se jetèrent à ses pieds et le prièrent de se rendre aussi à Samarie, car c’était là qu’ils demeuraient. Le Sauveur leur répondit qu’il irait les visiter, mais qu’il devait auparavant se préparer à entrer dans le royaume que son Père céleste lui avait transmis.