CHAPITRE XIX
Inauguration solennelle de la vie publique de Jésus-Christ comme Messie par son baptême.
Jésus devança Lazare de deux heures, au lieu où Jean baptisait : au point du jour, et au moment où il était en quelque sorte au terme du voyage, il rencontra une foule de gens qui allaient au baptême ; il fit route avec eux. Bien qu’ils ne le connussent pas, ils le considéraient avec attention, car il y avait en lui quelque chose qui les frappait. À leur arrivée, il faisait grand jour. Une vraie foule écoutait Jean qui prêchait, avec beaucoup de feu, sur l’approche du Messie, sur la pénitence et sur la fin prochaine de son ministère. Jésus se tenait au milieu de ses auditeurs. Jean sentit qu’il était là ; il le vit, et fut rempli d’une joie et d’un zèle indicibles ; il n’interrompit cependant point sa prédication, et se mit ensuite à conférer le baptême.
Il avait déjà baptisé plusieurs personnes, et il était environ dix heures, lorsque Jésus, mêlé à la foule des pénitents, descendit à son tour à la fontaine baptismale. Jean s’inclina devant lui et dit : « C’est moi qui dois être baptisé par vous, et vous venez à moi ! » Jésus lui répondit : « Laisse maintenant, car c’est ainsi qu’il convient que nous accomplissions toute justice ; que tu me baptises et que je sois baptisé par toi. » Il lui dit aussi : « Tu recevras le baptême du Saint-Esprit et du sang. » Alors Jean le pria de le suivre à l’île. Jésus répondit qu’il le ferait, mais à la condition qu’on portât dans l’autre bassin de l’eau dont tous avaient été baptisés ; que tous ceux qui se trouvaient auprès de lui fussent aussi baptisés là, et que l’arbre auquel il se tiendrait fût transplanté, après son baptême, au lieu où Jean baptisait ordinairement, afin que tous pussent s’en servir comme lui.
Le Sauveur, accompagné de Jean et de ses deux disciples, André et Saturnin, vint donc à l’île en passant sur le pont ; il entra dans une petite tente établie au côté oriental de la fontaine baptismale pour qu’on pût s’y déshabiller. Les disciples de Jésus le suivirent sur l’île, mais une grande multitude se pressait sur le rivage, jusqu’au bout du pont. Lazare était un de ceux qui se trouvaient le plus en avant.
La fontaine baptismale occupait la partie centrale d’une grande excavation, entourée d’un talus à huit côtés, dont la pente était douce et facile. Un rebord de pierres également octogone régnait autour du réservoir, qui communiquait avec le Jourdain par cinq conduits placés sous terre. L’eau faisait d’abord le tour du rebord extérieur, et entrait ensuite par les cinq coupures dans la fontaine elle-même, du milieu de laquelle, à côté de la pierre triangulaire, s’élevait l’arbre à la tigée élancée, couronnée d’un verdoyant feuillage.
Cependant les neuf disciples de Jésus, qui l’avaient constamment suivi dans les derniers temps, étaient descendus avec lui à la fontaine et se tenaient sur le bord. Jésus ôta, dans la tente, son manteau, sa ceinture et une tunique de laine jaunâtre. En sortant de la tente, il n’était revêtu que d’une chemise brune tissée, qu’il enleva en la tirant par-dessus la tête. Il conserva seulement autour des reins une bande de linge qui enveloppait aussi les jambes. Saturnin avait reçu tous ses vêtements, qu’il donna à garder à Lazare, toujours debout à l’extrémité du pont.
Alors Jésus descendit dans la fontaine, où l’eau lui vint jusqu’à la poitrine. De la main gauche, il se tenait à l’arbre ; sa main droite était posée sur sa poitrine. L’extrémité de la bandelette qui entourait ses reins flottait sur l’eau. Jean était debout, au bord méridional du bassin, ayant à la main une écuelle, avec un large rebord marqué de trois rainures ; il se baissa, prit de l’eau et la répandit en trois filets sur la tête du Seigneur. Un filet tomba sur le derrière de la tête, un autre sur le milieu, et le troisième sur le front et le visage. Autant que je puis m’en souvenir, Jean, en donnant le baptême, prononçait des paroles comme celles-ci : « Que Jéhova, par les chérubins et les séraphins, répande sur toi sa bénédiction, la sagesse, l’intelligence et la force. » Je ne sais pas bien, cependant, si ce furent exactement ces trois derniers mots ; mais c’étaient trois dons qui renfermaient tout ce qui est nécessaire à l’homme pour rapporter au Seigneur un esprit, une âme et un corps régénérés.
Au sortir de la fontaine, André et Saturnin, placés auprès de la pierre triangulaire, à la droite du Précurseur, enveloppèrent le Sauveur d’un linge, avec lequel il s’essuya ; puis ils le revêtirent d’une longue robe baptismale de couleur blanche ; et lorsqu’il fut monté sur la pierre rouge triangulaire qui se trouvait à droite dans le bassin, ils lui imposèrent la main sur les épaules, pendant que Jean la lui imposait sur la tête.
La cérémonie terminée et au moment où ils allaient remonter les degrés, la voix de Dieu se fit entendre au-dessus de Jésus, qui se tenait, seul, en prière, sur la pierre. Il se fit dans le ciel un bruit semblable au tonnerre ; tous les assistants tressaillirent et levèrent les yeux en haut : une nuée blanche et lumineuse descendit, et au-dessus de Jésus parut une figure ailée, resplendissante, qui l’inonda d’un torrent de lumière. Je vis le ciel s’entr’ouvrir et le Père céleste apparaître sous sa forme accoutumée, et au milieu du bruit du tonnerre, j’entendis ces mots : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis mes complaisances À ce moment où Jésus-Christ inaugure la vie chrétienne par l'institution du baptême, pendant qu'il se confond avec les pécheurs, Dieu le Père le manifeste à tous comme son Fils et son envoyé. Les trois personnes divines apparaissent, car c'est en leur nom que le baptême doit être désormais administré. . »
Jésus était inondé de lumière, et l’on pouvait à peine le regarder : il était comme transparent et entouré d’une foule d’anges.
Je vis, à quelque distance, Satan se montrer au-dessus des eaux du Jourdain : il m’apparut sous une figure noire, comme un nuage ténébreux ; et je vis une fourmilière de serpents et d’autres bêtes noires et hideuses se presser et s’agiter autour de lui. Il semblait que, pendant cette descente du Saint-Esprit, tout ce qu’il y avait de mal, de péché et de venin dans le pays, eût pris des formes visibles et se fût absorbé comme dans sa source, en cet être ténébreux Le baptême est en effet la destruction du péché, la purification de notre nature, la séparation des ténèbres d'avec la lumière, du mal d'avec le bien. Cette belle scène fait visiblement allusion au fiat lux qui sépara la lumière des ténèbres, sur les eaux, à l'origine des choses : c'est qu'en effet Dieu envoyait ici son esprit sur les eaux pour "régénérer tout ce qu'il avait créé et renouveler la face de la terre." . Cet horrible spectacle rehaussait encore l’éclat inexprimable de la splendeur joyeuse dont le Seigneur et l’île entière étaient inondés. La sainte fontaine brillait jusqu’au fond, et tout était transfiguré : les quatre pierres sur lesquelles avait reposé l’arche d’alliance resplendissaient d’une lumière merveilleuse, et, sur les douze pierres où s’étaient placés les lévites, on voyait des anges en adoration ; car l’esprit de Dieu avait rendu témoignage, devant tous les hommes, à la pierre vivante et fondamentale, à la pierre angulaire de l’Église, pierre choisie et précieuse, sur laquelle nous devons être posés tous comme des pierres vivantes, pour former un édifice spirituel, un sacerdoce saint, afin de pouvoir offrir à Dieu un sacrifice agréable, par son Fils bien-aimé, en qui il a mis ses complaisances Remarquons toujours l'admirable correspondance des figures anciennes avec les mystères de la nouvelle loi. L'arche d'alliance avait ouvert aux Hébreux l'entrée de la terre promise, à travers les eaux du Jourdain : Jésus-Christ, véritable arche d'alliance du Nouveau Testament, nous ouvre l'entrée de l'Église à travers les eaux du baptême. C'est sur la pierre où l'Arche sainte s'était reposée au milieu du Jourdain qu'il veut recevoir le baptême, lui la véritable pierre angulaire de l'édifice dont les figures de l'ancienne loi n'étaient que l'humble fondement. .
Jésus remonta ensuite les degrés, et entra dans la tente, à côté de la fontaine, où, Saturnin lui ayant apporté ses habits, il s’en revêtit. De là, il se rendit, entouré de ses disciples, vers le milieu de l’île. Alors Jean, ravi de joie, se mit à parler au peuple et à rendre témoignage de Jésus, déclarant qu’il était le Fils de Dieu et le Messie promis. Il énuméra les promesses faites aux patriarches et aux prophètes, et déclara qu’elles étaient désormais accomplies ; il parla de ce qu’il avait vu, de la voix de Dieu que tous avaient entendue, et ajouta qu’il se retirerait dès que Jésus reviendrait ; il rappela que l’arche d’alliance, lorsque Israël était entré dans la terre promise, avait reposé au lieu même où Celui qui allait mettre à l’alliance le sceau de sa perfection avait reçu le témoignage du Dieu tout-puissant, son Père. Il exhorta tout le monde à aller désormais à lui, et finit en remerciant Dieu de ce bienheureux jour, où l’attente d’Israël avait été remplie.
Jésus déclara simplement que Jean avait dit la vérité, ajoutant qu’il allait s’éloigner pendant quelque temps ; mais qu’ensuite tous les malades et les affligés pourraient venir à lui pour être consolés et guéris ; il les engagea à se préparer à son retour par la pénitence et les bonnes œuvres ; il dit aussi qu’il se mettrait en possession du royaume que son Père céleste lui avait donné. Jésus parlait en parabole, se comparant à un fils de roi qui, avant de prendre possession de son trône, se retire dans la solitude pour se recueillir, etc.
Quelques pharisiens, qui étaient au nombre de ses auditeurs, interprétaient ses paroles d’une manière ridicule. « Il n’est peut-être pas, disaient-ils, le fils du charpentier, mais l’enfant substitué de quelque roi, qui va rassembler ses partisans et s’emparer de Jérusalem. » Tout cela leur semblait étrange et même extravagant.
Jean continua, ce jour-là, à baptiser tous les assistants sur l’île, dans la fontaine baptismale de Jésus. La plupart des nouveaux baptisés devinrent plus tard disciples du Sauveur.
Bientôt le Seigneur s’éloigna avec ses neuf disciples et quelques autres, parmi lesquels se trouvaient Lazare, André et Saturnin ; sur son commandement, ils avaient rempli, pour l’emporter, une outre de l’eau du bassin dans lequel il avait été baptisé. Les assistants se jetèrent à ses pieds, et le supplièrent de retourner avec eux. Il leur promit de revenir et s’éloigna.
Arrivé à la ville de Luz, Jésus entra dans la synagogue et y fit un long discours où il expliqua le sens symbolique de beaucoup de passages de l’Écriture sainte. Il rappela que les enfants d’Israël, après avoir passé la mer Rouge, errèrent longtemps dans le désert, à cause de leurs péchés ; mais enfin, lorsqu’ils eurent traversé le Jourdain, ils entrèrent en possession de la terre promise. Il disait à ses auditeurs que cela n’était qu’une figure de ce qui allait maintenant arriver : car, s’ils restaient fidèles et observaient les commandements de Dieu, leur baptême dans le Jourdain les ferait entrer en possession de la véritable terre promise et de la cité de Dieu. Il voulait parler de la Jérusalem céleste. Mais eux s’imaginaient toujours qu’il avait en vue un royaume terrestre et l’affranchissement du joug des Romains. Il parla ensuite de l’arche d’alliance et de la sévérité de la loi ancienne, qui punissait de mort celui qui s’approchait seulement de l’arche pour la toucher : maintenant la loi allait être accomplie, et la grâce offerte dans la personne du Fils de l’homme. Le temps était enfin venu où l’ange allait ramener, dans la terre de promission, Tobie, si longtemps captif et opprimé, mais toujours néanmoins fidèle aux divins commandements. La veuve Judith avait tranché la tête à l’Assyrien Holopherne plongé dans l’ivresse ; elle avait délivré par là Béthulie sur le point de périr ; mais maintenant la vierge, qui avait été élevée dès le commencement, allait croître et grandir, et beaucoup de têtes orgueilleuses qui opprimaient Béthulie devaient tomber. Il désignait par là l’Église et sa victoire sur les princes de ce monde.
Jésus, en expliquant ces différents symboles, qui se réalisaient alors, ne disait jamais : « C’est moi, » mais il s’exprimait toujours à la troisième personne Jésus ne s'est manifesté que peu à peu en ce monde. Comme le soleil, que sa main conduit dans le firmament, il n'a voulu que peu à peu faire le jour dans les âmes. C'est qu'il est cette Sagesse divine « qui atteint ses fins avec force et dispose toutes choses avec suavité. » . Il dit en outre que celui qui voulait le suivre devait renoncer à tout ce qu’il possédait, et ne pas laisser son cœur s’appesantir dans les soins de cette vie ; car c’était chose plus importante d’être régénéré que de trouver de quoi vivre ; que s’ils renaissaient de l’eau et du Saint-Esprit, celui-là les nourrirait qui les aurait régénérés. Il ajouta que ceux qui voulaient le suivre devaient quitter les leurs et ne pas se marier, car ce n’était pas le temps des semailles, mais de la moisson. Il parla aussi du pain céleste. L’auditoire était pénétré d’admiration et de respect, mais il donnait à ses enseignements un sens terrestre et grossier.