CHAPITRE XVI

Entrevues successives d’Hérode, des pharisiens, des publicains, des soldats, des envoyés du sanhédrin avec Jean-Baptiste.

Deux semaines environ s’étaient écoulées depuis que Jean s’était rendu célèbre par ses prédications et son baptême, lorsque des messagers d’Hérode se présentèrent devant lui ; ils arrivaient de Callirhoé, localité située au levant de la mer Morte, dans une contrée où il y a beaucoup de sources et de bains d’eau thermale, Hérode, qui y habitait un château, faisait inviter Jean à le visiter. Jean répondit qu’il n’en avait point le loisir, et que, si Hérode tenait à lui parler, il pouvait venir lui-même le trouver. Je vis alors Hérode en route, avec une escorte de soldats, sur un char à roues basses, et assis sur un siège élevé d’où il pouvait tout apercevoir de loin ; il s’arrêta dans une petite ville, située à cinq lieues au sud d’Ainon ; il fit appeler Jean, qui s’y rendit. Hérode seul, sans suite, alla le rejoindre dans la pauvre auberge où il était entré. Ils eurent un entretien dont je ne me rappelle rien, sinon qu’Hérode lui demanda pourquoi il demeurait à Ainon dans un si misérable gîte ; il lui offrit de lui faire bâtir une maison ; mais Jean répondit que cela n’était pas nécessaire, qu’il avait ce qu’il lui fallait, et qu’il faisait la volonté d’un plus grand que lui. Jean se tint à une certaine distance d’Hérode, ne le regarda point, lui parla peu, mais avec dignité et autorité.

Plusieurs prêtres vinrent aussi vers Jean des contrées voisines et de Jérusalem, disant : « Qui es-tu ? qui t’a envoyé ? qu’enseignes-tu ? » et lui faisant encore d’autres questions. Je l’entendis répondre avec sévérité : il leur annonça la venue prochaine du Messie, et les accusa d’hypocrisie et d’endurcissement.

Bientôt il y eut affluence de pharisiens et de scribes, accourant de Nazareth, d’Hébron et de Jérusalem vers Jean, pour l’interroger sur sa mission. Ils avaient aussi un grief à lui reprocher : c’était de s’être établi de sa propre autorité au lieu où il baptisait.

Beaucoup de publicains étaient venus aussi ; il les avait baptisés, et avait fortement parlé à leur conscience. Parmi eux était le publicain Lévi, surnommé plus tard Matthieu, issu d’un premier mariage d’Alphée, époux de Marie de Cléophas. Il fut très touché, se recueillit et changea de vie. Jean réprimanda fortement tous ces publicains, en renvoya beaucoup, mais il en baptisa aussi un grand nombre.

Les soldats de la garde d’Hérode, qui se trouvaient à Callirhoé, vinrent lui dire qu’ils voulaient se faire baptiser par Jean. Ce n’était chez eux qu’un calcul : ils cherchaient par là à s’attirer plus de considération parmi le peuple. Hérode leur répondit qu’il n’était pas nécessaire de recevoir le baptême de Jean, et que, puisqu’il ne faisait pas de miracles, on n’était pas autorisé à lui attribuer une mission. Il leur permit du reste de consulter à Jérusalem. Ils allèrent donc dans cette ville, et s’adressèrent aux chefs de trois sectes différentes. Ils furent reçus par ces chefs dans la cour du tribunal où Pierre renia le Seigneur. On y rendait ce jour-là la justice, et il y avait beaucoup de monde assemblé. Les prêtres leur dirent d’un ton moqueur qu’ils pouvaient faire comme ils l’entendraient, parce que c’était une chose tout à fait indifférente. Une trentaine de ces soldats se rendirent néanmoins auprès de Jean, qui les réprimanda fortement, comme s’ils eussent été incorrigibles. Aussi n’en baptisa-t-il qu’un petit nombre dans lesquels il trouva quelques bonnes dispositions. Il m’a été montré qu’à cette époque les dispositions des hommes étaient, à peu près, ce qu’elles sont aujourd’hui.

La foule à Ainon était considérable, et pendant plusieurs jours Jean, au lieu de baptiser, se borna à prêcher avec beaucoup d’ardeur et de force. Des Juifs, des Samaritains et des païens accouraient de tous côtés ; ils se tenaient sur les collines et sur les chaussées, les uns à l’abri, d’autres en plein air, autour de l’endroit où enseignait Jean. Après l’avoir entendu prêcher et avoir reçu le baptême, ils se retiraient.

Sur ces entrefaites, une longue délibération sur Jean-Baptiste eut lieu dans le grand conseil, à Jérusalem. Neuf hommes furent envoyés par lui par trois autorités. Anne choisit Joseph d’Arimathie, le fils aîné de Siméon, et un prêtre chargé de l’inspection des victimes ; le conseil députa trois de ses membres ; on envoya aussi trois simples particuliers. Ils étaient chargés de demander à Jean qui il était, et de le convoquer à Jérusalem, attendu qu’il était tenu de se présenter au Temple, s’il avait une mission véritable. On le blâmait de se vêtir d’une façon si étrange, et surtout de baptiser des Juifs, tandis qu’ordinairement on ne baptisait que les païens. Quelques-uns croyaient qu’il était Élie ressuscité d’entre les morts.

Au moment où les envoyés de Jérusalem arrivèrent près de Jean, il était occupé à baptiser. Ils demandèrent à être entendus aussitôt, mais il leur dit d’attendre qu’il eût fini. Ils lui remontrèrent alors qu’il n’agissait que de sa propre autorité, qu’il aurait dû se présenter à Jérusalem, et qu’il devait ne pas s’habiller d’une manière si choquante. Il leur répondit vertement et en peu de mots, et ils se retirèrent. Joseph d’Arimathie et le fils de Siméon restèrent seuls auprès de Jean, et lui demandèrent le baptême. Plusieurs personnes qu’il n’avait pas voulu baptiser coururent auprès des envoyés, pour se plaindre de sa prétendue injustice.

Les futurs apôtres, après avoir reçu le baptême, retournèrent dans leur pays, où ils parlaient beaucoup de Jean, tout en faisant plus d’attention à Jésus ; car ils commençaient à soupçonner que ce pouvait bien être lui que le Précurseur annonçait.

Une nuit, pendant que Jean-Baptiste se reposait dans sa cabane, je vis un ange s’approcher de lui et lui dire qu’il eût à se rendre de l’autre côté du Jourdain, vers Jéricho, parce que Celui qui devait venir était proche, et que son devoir était de l’annoncer.

Je vis alors Jean et ses disciples abattre leurs cabanes, près d’Ainon, et suivre, en descendant pendant quelques heures, la rive orientale du Jourdain ; puis, après avoir rencontré un village, traverser le fleuve et remonter un peu le long de l’autre bord.

Bientôt, de Jérusalem, des pharisiens et des saducéens furent envoyés à Jean, qui avait été informé par l’ange de leur arrivée. Ils dépêchèrent un courrier pour le prier de venir au-devant d’eux, dans un endroit voisin de sa demeure. Jean, tout en continuant à baptiser et à enseigner, refusa, disant qu’ils pouvaient venir jusqu’à lui. Ils vinrent donc eux-mêmes, mais Jean continua son œuvre, sans faire attention à eux. Après avoir écouté sa prédication, ils se retirèrent. Quand il eut fini d’instruire, il leur fit dire qu’il les attendait, et leur donna rendez-vous sous une tente que ses disciples avaient dressée.

Jean était accompagné de ses disciples et de beaucoup d’autres personnes ; les envoyés de Jérusalem lui firent une série de questions, commençant par lui demander s’il était ceci ou cela. Il répondit constamment non. Puis ils l’interrogèrent sur ce qu’il était cet homme dont on parlait tant. Il y avait, disaient-ils, d’anciennes prophéties, et à cette heure le bruit se répandait que le Messie était déjà venu. Jean répondit que quelqu’un qu’ils méconnaissaient avait paru au milieu d’eux. Bien que lui-même ne l’eût jamais vu, il lui avait ordonné, et dès avant sa naissance, de préparer sa voie et de le baptiser ; il ajouta que dans trois semaines il viendrait à lui pour se faire baptiser. « Quant à vous, leur dit-il d’un ton sévère, vous n’êtes venus qu’à dessein d’espionner. » Ils lui répondirent qu’ils savaient maintenant qui il était ; qu’il baptisait sans mission ; qu’il n’était qu’un hypocrite malpropre, etc. ; puis ils s’éloignèrent.

Peu après, le grand conseil de Jérusalem lui délégua vingt personnes de toute profession. On y remarquait des prêtres ; ils étaient coiffés de bonnets, avaient de larges ceintures et de longues bandes suspendues au bras. Ils dirent à Jean qu’ils étaient députés par le grand conseil tout entier, afin de lui intimer l’ordre de comparaître devant lui, pour s’expliquer sur ses œuvres s’il désobéissait au grand conseil, ce serait, ajoutaient-ils, la preuve qu’il n’avait pas de mission. Jean leur répondit que bientôt Celui qui l’avait envoyé viendrait vers lui, et qu’ils n’avaient qu’à l’attendre. Il désigna clairement le Sauveur, disant qu’il était né à Bethléem, qu’il avait été élevé à Nazareth, qu’il s’était enfui en Égypte, etc. En entendant ces paroles, ils l’accusèrent d’être en connivence secrète avec Jésus, et de communiquer avec lui à l’aide de messagers. Jean répondit qu’il ne pouvait pas montrer à leurs yeux aveuglés les messagers invisibles qu’ils s’envoyaient l’un à l’autre. Enfin je vis les députés quitter Jean ; ils étaient très mécontents.

Je continuai à apercevoir, de tous côtés, un nombre considérable de païens et de Juifs qui allaient trouver Jean. Hérode aussi envoyait souvent des émissaires, pour se faire rendre compte de ses enseignements.

En ce moment, je vis toutes choses beaucoup mieux arrangées, dans le lieu où se confère le baptême. Jean et ses disciples y ont élevé une grande tente ; ils y donnent leurs soins aux malades ou aux pèlerins fatigués. J’y ai entendu chanter en particulier un psaume sur le passage des enfants d’Israël à travers la mer Rouge C'est probablement le psaume CXIII : In exitu Israel de Ægypto, qui allait bientôt recevoir son accomplissement, par l'entrée des vrais Israélites dans la terre promise de l'Église, à travers les eaux du baptême. . Il s’établit, peu à peu, en cet endroit, comme une petite ville de cabanes et de tentes, couvertes soit avec des peaux, soit avec des joncs. Je n’ai pas vu de Galiléens auprès de Jean, si ce n’est ceux qui sont devenus plus tard disciples de Jésus. C’est pour cette raison que Jésus, dans ses courses en Galilée, exhorte si vivement les habitants à se rendre au baptême de Jean.

À peu de distance des eaux dans lesquelles baptisait Jean, se trouvait le lieu où il enseignait, lieu cher aux Juifs par les souvenirs qui s’y rattachaient. Je le vis entouré de murs, auxquels s’appuyaient des cabanes couvertes de joncs. Au milieu de cet enclos, se trouvait une grande pierre oblongue, sur l’emplacement même où les Israélites, après le passage du Jourdain, avaient déposé l’arche d’alliance, puis célébré une fête d’actions de grâces. Une tente couverte de roseaux avait été dressée par Jean au-dessus de cette pierre, au pied de laquelle était sa chaire à prêcher En prêchant la pénitence, Jean-Baptiste préparait les cœurs à la foi en Jésus-Christ, véritable pierre angulaire sur laquelle repose tout l'édifice surnaturel. . Il y enseignait ses nombreux disciples, au moment où Hérode vint à lui, mais il ne voulut point se déranger pour le recevoir.

Hérode désirait épouser Hérodiade, la femme de son frère ; celle-ci l’avait rejoint à Jérusalem, avec sa fille Salomé, âgée de seize ans. Il était en lutte avec le sanhédrin, qui refusait de sanctionner ce mariage. Hérode, redoutant la voix publique et espérant apaiser le peuple par la décision d’un prophète, alla vers Jean ; il pensait que, pour s’attirer ses bonnes grâces, le Précurseur lui donnerait satisfaction. Je le vis donc, accompagné d’Hérodiade, de Salomé, de leurs femmes et d’une trentaine de personnes, se diriger du côté du Jourdain. Il était sur un char, ainsi que les princesses et leurs femmes. Il avait envoyé un messager à Jean, mais celui-ci ne voulait pas qu’il s’arrêtât au lieu du baptême, de peur que lui et ceux qui l’accompagnaient ne profanassent la sainte cérémonie. Il la suspendit donc, se rendit avec ses disciples à l’endroit où il avait coutume de prêcher, et blâma sévèrement le mariage qu’Hérode voulait contracter ; puis il dit qu’il lui fallait attendre Celui qui viendrait après lui ; qu’il ne baptiserait plus longtemps dans ce lieu, devant faire place à Celui dont il était le Précurseur.

Hérode, voyant bien que ses intentions étaient connues de Jean, n’alla pas jusqu’à lui, et lui fit remettre un gros rouleau qui contenait la justification de l’acte qu’il voulait accomplir. Il fallut le déposer devant lui, car il ne voulut pas le toucher, de peur de souiller sa main consacrée au baptême. Hérode se retira fort mécontent. Il résidait alors aux bains de Callirhoé, à quelques heures de l’endroit où Jean baptisait. Il avait laissé des gens de sa suite, pour persuader à Jean de sanctionner son mariage, mais ce fut en vain. Jean refusa nettement, et revint au lieu du baptême.