CHAPITRE XV
Portrait de Jean-Baptiste. — Il prépare même matériellement les voies du Seigneur. — Rapports du lieu où Jean baptise avec l’histoire de l’Ancien Testament.
Après que la fontaine baptismale fut terminée, je vis Jean sortir du désert et retourner au milieu des hommes. Sa seule présence produisait une impression merveilleuse : sa taille était élevée ; il était fort et nerveux, quoique amaigri par le jeûne et les macérations. On admirait sa simplicité, sa candeur, son maintien grave et noble jusqu’à la majesté. Il avait le teint brun, le visage décharné, les joues creuses, les cheveux bouclés, d’un brun rougeâtre, et la barbe courte. Son vêtement consistait en une sorte de drap qui l’enveloppait et tombait jusqu’aux genoux, et en un manteau grossier, de couleur brune, fait de trois morceaux. Il tenait à la main un bâton recourbé comme une houlette.
Jean adressait la parole à tout le monde, sans distinction de personnes ; mais il ne parlait que d’une seule chose : de la pénitence et de la prochaine venue du Seigneur. Tous s’étonnaient et devenaient sérieux à son aspect. Sa voix, perçante comme un glaive, était à la fois claire, forte et agréable. Il traitait tous les hommes comme des enfants. Partout il allait droit devant lui ; rien ne pouvait le détourner de sa voie, il ne se souciait de rien, il n’avait besoin de rien.
Je le vis parcourir les bois et les déserts, creuser la terre, rouler des pierres, arracher des arbres, construire des retraites, rassembler autour de lui les hommes, et même les aller chercher dans leurs cabanes, pour les associer à ses travaux. Tous le regardaient avec étonnement et admiration. Il ne s’arrêtait longtemps nulle part ; il allait sans cesse d’un lieu à un autre. Après avoir côtoyé la mer de Galilée, il suivit la vallée du Jourdain, en passant devant Tarichée et Salem ; ensuite il se rendit, par le désert, jusque vers Béthel, où il s’approcha de Jérusalem, sur laquelle il jeta un regard plein de tristesse ; il gémit sur cette ville, mais n’y entra jamais. Grave, austère, inspiré, tout entier à sa mission, il criait sans cesse : « Préparez-vous et faites pénitence, le Sauveur vient ! » Il arriva enfin dans sa patrie ; il y vint par le val des bergers. Son père et sa mère étaient morts. Quelques jeunes gens, ses parents du côté de Zacharie, furent ses premiers disciples. La sainte Vierge, qui sortait peu de chez elle depuis la mort de saint Joseph, ne le vit pas quand il passa par Bethsaïde, Capharnaüm et Nazareth ; mais des hommes de sa famille accueillirent ses exhortations et l’accompagnèrent quelque temps.
Dans les trois mois qui précédèrent le baptême du Sauveur, Jean parcourut deux fois le pays, annonçant partout Celui qui devait venir après lui. Il agissait avec une fermeté et une énergie extraordinaires, mais il n’avait pas le calme de Jésus ; ses mouvements étaient plus rapides, sans être brusques. Il enseignait dans les écoles, dans les maisons particulières, ou bien il rassemblait le peuple autour de lui, dans les rues et sur les places. Les prêtres et les magistrats l’arrêtaient quelquefois pour lui demander en vertu de quelle autorité il faisait ces choses ; mais, à peine l’avaient-ils considéré, que surpris et émerveillés, ils le laissaient continuer son œuvre.
J’appris que les paroles de Jean : « Préparez la voie du Seigneur », n’étaient pas une simple figure, car je le vis commencer sa mission, en parcourant tous les lieux et tous les chemins par où passèrent plus tard Jésus et ses disciples. Il enlevait des broussailles et des pierres, et frayait des sentiers. Il plaçait des planches sur les ruisseaux, nettoyait leur lit, creusait des fontaines, disposait des sièges, des bancs et des berceaux de verdure. Je l’ai vu faire tous ces arrangements, en divers endroits où plus tard le Seigneur s’est reposé et a enseigné De même que Notre-Seigneur a prélude à son ministère de Sauveur par des guérisons et d'autres œuvres de charité corporelle, de même Jean-Baptiste prélude ici d'une manière même matérielle, en traçant et en réparant des chemins, à son rôle de précurseur de Jésus et de préparateur de ses voies. Nous voyons ainsi presque toujours, dans le plan de Dieu, les choses matérielles être en même temps la préparation et la figure prophétique des choses spirituelles. C'est là une des clefs de l'explication des Écritures : « Dieu a mis toutes choses dans sa sagesse. » . Ses travaux, son air grave, sa simplicité, son isolement et son extérieur grossier attiraient sur lui l’attention des gens de la campagne, auxquels il empruntait souvent les outils dont il avait besoin. Il les exhortait, sans ménagement et avec des supplications, à la pénitence, annonçant qu’il préparait la voie du Messie qui venait après lui. Souvent je le vis étendre la main du côté où Jésus se trouvait alors. Je ne les aperçus néanmoins jamais ensemble, bien que souvent ils fussent à peine séparés par une distance d’une heure de chemin. Je l’entendis une fois crier à ses auditeurs : « Je ne suis pas le Sauveur qui doit venir, mais un pauvre pionnier » ; puis, étendant la main et montrant un point de l’horizon, il ajouta : « Le Sauveur, il est là. »
Le cours d’eau où Jean baptisait forme comme un bras du Jourdain ; il est parfois si étroit, qu’on peut le franchir sans difficulté ; d’autres fois il est plus large. Il y a dans ses contours de petits étangs et des fontaines qui en tirent leur eau. Un de ces étangs, séparé du cours principal par une chaussée, est le lieu même où Jean baptisait ; il se trouve près d’Aïnon. Des conduits traversant la chaussée y amenaient l’eau du fleuve ou l’en faisaient sortir, selon qu’on voulait qu’elle montât ou se retirât ; une petite baie avait été creusée dans le rivage ; ses bords étaient dentelés, et entre deux de ses petits promontoires le néophyte, pour recevoir le baptême, se plongeait dans l’eau jusqu’à la ceinture, s’appuyant sur une barrière qui ceignait le rivage. Jean, debout sur l’un des deux promontoires, lui versait de l’eau sur la tête à plein vase, tandis qu’un homme déjà baptisé imposait une main sur son épaule. Jean avait usé de même à l’égard de celui-ci. Ceux qui se présentaient au baptême étaient enveloppés d’un linge blanc, qui ne laissait voir que les épaules. Jean revêtait, pour la cérémonie, une longue robe pareillement blanche.
Le Précurseur demeurait à Aïnon, dans une cabane, placée sur les débris d’un château écroulé, qui avait appartenu à Melchisédech, et où l’herbe poussait au milieu des ruines. J’ai vu plusieurs scènes qui se sont passées là, à une époque très ancienne, la seule chose que je me rappelle, c’est une vision qu’Abraham eut en ce même lieu, et à la suite de laquelle il y érigea deux pierres commémoratives : l’une était comme un autel, et l’autre formait une sorte de degré ou un escalier sur lequel il s’agenouillait. Sa vision me fut montrée : c’était la Cité de Dieu, la Jérusalem céleste, d’où descendaient des courants d’eau et de lumière qui se répandaient de tous les côtés. Il lui fut aussi recommandé de prier pour l’avènement de la Cité sainte. Cette vision eut lieu environ cinq ans avant que Melchisédech élevât ici son château. C’était à vrai dire une grande tente, avec des galeries et des escaliers, élevée sur des fondements en pierre d’une grande solidité.
C’était comme une hôtellerie gratuite et magnifique au bord de ces belles eaux, et où s’arrêtaient beaucoup de passants et d’étrangers. Peut-être Melchisédech, que j’ai toujours vu servir de conseiller et de guide aux peuples et aux tribus nomades d’alors, avait-il bâti ce château pour y enseigner ou pour y donner l’hospitalité ; mais il y avait dès lors quelque chose qui se rapportait au baptême. Ce lieu était aussi un point central d’où Melchisédech se rendait, soit auprès d’Abraham, soit à Jérusalem, soit ailleurs : il y réunissait des familles auxquelles il assignait de nouvelles résidences.
Melchisédech me sembla un jeune homme d’environ vingt-cinq ans. Il m’apparut à plusieurs époques, mais jamais plus âgé. Son extérieur tenait moins de l’homme que celui de Jésus. Sa tête était constamment découverte, et ses grands cheveux blonds descendaient derrière ses oreilles. Quand il était absent, je le supposais dans le paradis, parmi les anges. Je ne vis jamais près de lui, ni parents, ni prêtres. Dans tous ses actes, il semblait poser la pierre fondamentale d’une grâce future, attirer l’attention sur un lieu consacré, commencer une œuvre de haute importance.
Jacob aussi avait séjourné longtemps près d’Aïnon, avec ses troupeaux. La citerne de la fontaine baptismale existait déjà dès ce temps, et je vis Jacob occupé à la réparer. C’est ici qu’Élie divisa les eaux du fleuve avec son manteau, et qu’il le traversa. Élisée, qui l’accompagnait alors, renouvela en ce lieu le même miracle. C’est encore ici que les enfants d’Israël ont passé le fleuve Ces rapprochements nous montrent l'unité de toutes les figures en Jésus-Christ, et la profonde sagesse que Dieu a mise dans la préparation du mystère de la Rédemption. .