CHAPITRE XIII
Jean-Baptiste au désert. — Sa vie de prière et de pénitence.
Je vis Jean grandir au fond du désert et s’y mortifier de toute manière. Il dormait en plein air sur la roche nue, courait sur les cailloux ou à travers les chardons et les ronces, se flagellait avec des épines, se fatiguait à façonner les arbres et à briser les pierres, et passait de longues heures en prière et en contemplation. Je vis souvent des figures lumineuses autour de lui ; à l’âge de dix-sept ans, il visita secrètement la maison de ses parents : Zacharie était mort. Après cette visite, il pénétra plus avant que jamais dans le désert, toujours se dirigeant au nord-est. Il se rapprocha de la montagne des prophètes, et s’arrêta dans ce pays, où je vis, longtemps après, saint Jean l’Évangéliste séjourner et écrire sous de grands arbres. J’y remarquai de petits arbustes à baies et une herbe assez semblable au trèfle dont le Précurseur faisait sa nourriture. Il avait aussi pour aliment une sorte de miel sauvage que je le vis retirer du creux de certains arbres ; il y en avait là en abondance. Jean portait autour des reins la peau de mouton que je lui avais déjà vue dans son enfance. Ce fut son seul vêtement, jusqu’à ce qu’il se fît un manteau de poils de chameau. Il y avait, dans ce désert, des bêtes à laine qui l’approchaient familièrement, ainsi que des chameaux qui lui laissaient arracher les longs poils de leur cou. Je le vis en tresser le vêtement qu’il portait encore, lorsqu’il reparut parmi les hommes pour les baptiser. Je remarquai que, dans ce désert, ses pénitences devinrent de plus en plus rudes, et qu’il s’adonna à la prière avec une ardeur toujours croissante.
Il ne vit le Sauveur que trois fois, pendant toute sa vie : d’abord, lorsque la sainte famille, fuyant en Égypte, passa près de lui dans le désert. La seconde fois, lorsqu’il baptisa Jésus, et la troisième fois, lorsqu’il rendit témoignage de lui, au moment où il côtoyait le Jourdain. J’entendis le Sauveur louer, devant ses apôtres, le grand empire qu’avait Jean sur lui-même : il dit, qu’en le baptisant, il ne l’avait regardé qu’autant que la cérémonie l’exigeait, quoiqu’il brûlât du désir de le voir, et que son cœur fût prêt à être brisé par l’amour qu’il lui portait. Plus tard, il avait mieux aimé se retirer humblement devant lui, que de céder à son amour et de chercher à se rapprocher de sa personne sacrée.
Mais Jean voyait sans cesse le Seigneur en esprit. Il voyait Jésus comme le but de sa mission, comme la réalisation de sa vocation prophétique. Jésus n’était pas pour lui un contemporain : c’était le Rédempteur du monde, le Fils de Dieu fait homme, l’Éternel se manifestant dans le temps. C’est pourquoi la pensée de l’aborder familièrement ne pouvait même pénétrer dans son esprit. Du reste, Jean était étranger aux affaires de ce monde. Dès le sein de sa mère, il avait été initié aux choses éternelles, le Saint-Esprit ayant établi des rapports surnaturels entre lui et son Sauveur. Encore enfant, il avait été enlevé au contact des hommes ; son éducation s’était faite sous des influences célestes, et au sein de la nature vivifiée par l’esprit de Dieu. Il vécut seul au fond des déserts, ne sachant rien que son Rédempteur, jusqu’au jour où, naissant en quelque sorte à une nouvelle vie, il en sortit grave, enthousiaste, ardent et intrépide, pour accomplir son merveilleux ministère. La Judée est maintenant, pour lui, ce qu’était le désert autrefois. Comme dans le désert il vivait et parlait avec les sources, les rochers, les arbres et les animaux ; ainsi il vit et parle avec les hommes et les pêcheurs, sans penser à lui-même. Il ne voit et ne connaît que Jésus ; il ne parle que de lui. Il se résume ainsi : « Il vient ! Préparez la voie, faites pénitence, recevez le baptême ! Voici l’Agneau qui ôte le péché du monde ! » Dans le désert, Jean était pur et innocent comme un enfant dans le sein maternel ; il est sorti du désert pur et simple comme un enfant qui repose sur les bras de sa mère. Aussi le Seigneur disait-il plus tard aux apôtres : « Il est pur comme un ange ; jamais rien d’impur n’est entré dans sa bouche, jamais le moindre mensonge n’est sorti de ses lèvres ! »