CHAPITRE XII
Jésus à Béthanie, avec sa mère et ses amis. Impression qu’il fait sur ces derniers.
Je vis la très sainte Vierge arriver chez Marthe, accompagnée de Jeanne Chusa, de Léa, de Marie Salomé et de Marie Cléophas. Dès qu’elles furent annoncées, Marthe, Séraphia, Marie mère de Marc, et Suzanne allèrent les recevoir, dans la salle située à l’entrée du château. Après s’être souhaité la bienvenue, on leur lava les pieds ; elles changèrent de vêtements, prirent une légère réfection, puis se rendirent dans l’habitation de Marthe. Le Sauveur et ses amis vinrent aussitôt les saluer. Jésus prit la très sainte Vierge à part ; il s’entretint avec elle et lui dit ouvertement, quoique avec douceur, que sa mission allait commencer, qu’il se rendait au baptême de Jean ; qu’à son retour il passerait quelque temps avec elle, dans les environs de Samarie, mais qu’ensuite il irait dans le désert, pour y rester quarante jours. À ce seul mot de désert, l’âme de Marie fut toute contristée ; elle pria avec insistance Jésus de ne pas s’en aller dans cet affreux séjour ; elle craignait qu’il n’y manquât de tout, même de nourriture. Le Sauveur lui répondit que, désormais, elle ne devait plus chercher à le retenir par des inquiétudes humaines ; qu’il ferait ce qu’il avait à faire ; qu’il allait entrer dans un chemin pénible ; que ceux qui le suivraient partageraient ses souffrances ; qu’elle devait, tout d’abord, faire le sacrifice de tous ses sentiments personnels ; qu’il l’aimerait comme auparavant, mais qu’il appartenait désormais à l’humanité ; qu’elle avait à accomplir ce qu’il lui dirait, et que son Père céleste la récompenserait de sa soumission : le moment était venu, ajouta-t-il, où, comme l’avait prédit Siméon, un glaive de douleur percerait son âme. Marie était très sérieuse et profondément attristée, et cependant elle se montra pleine de force et de résignation à la volonté de Dieu, tant son fils lui avait montré d’onction et de tendresse !
Le soir, il y eut encore un grand repas dans la maison de Lazare. Simon et quelques autres pharisiens y avaient été conviés. Les femmes, placées dans une salle voisine de celle du festin, n’étaient séparées des hommes que par une grille, en sorte qu’elles pouvaient entendre les enseignements de Jésus.
Il parla de la foi, de l’espérance et de la charité : « Ceux qui vont me suivre, ajouta-t-il, n’ont pas à regarder en arrière, mais à faire tout ce que je leur prescrirai, à supporter les souffrances qui les assailliront ; pour moi, je ne les abandonnerai point. » Il parla de nouveau des persécutions auxquelles il serait en butte, disant qu’il serait poursuivi, maltraité, et que ses amis pâtiraient tous avec lui. Ceux-ci l’écoutèrent avec surprise et émotion : ils ne comprenaient pas cependant de quelles souffrances il parlait ; leur foi manquait de simplicité : ils s’imaginaient que les expressions du Sauveur cachaient un sens prophétique, et qu’il ne fallait pas les prendre à la lettre. Du reste, il s’exprima avec une sorte de réserve, tellement que les pharisiens eux-mêmes ne furent pas choqués de ses paroles.
Après le repas, Jésus prit un peu de repos ; puis il se dirigea avec Lazare seul vers Jéricho, pour se rendre au baptême. Un serviteur les précédait avec un flambeau. Après une demi-heure de marche, ils arrivèrent à une auberge qui appartenait à Lazare, et où, plus tard, les disciples séjournèrent souvent. Jésus ôta en ce lieu ses sandales, et marcha dès lors pieds nus. Lazare fut saisi de compassion, car le chemin était rocailleux ; il le pria donc de ne pas se déchausser ainsi ; mais Jésus lui répondit : « Ne t’inquiète pas ; je sais ce qu’il faut que je fasse. » Ils s’avancèrent dès lors dans le désert. La pitié que me causait Notre-Seigneur me faisait pleurer à chaudes larmes.
Les amis de Lazare, Nicodème, le fils de Siméon, et Jean-Marc, n’avaient guère conversé avec Jésus, mais entre eux et à part ; ils exprimaient la profonde admiration que leur inspiraient son maintien, ses discours et sa personne tout entière ; ils s’écriaient : « Quel homme ! on n’en a jamais vu et l’on n’en verra jamais de semblable : quelle gravité, quelle douceur, quelle sagesse, quelle perspicacité et quelle simplicité ! Sans comprendre entièrement ses paroles, on y croit parce qu’il les a dites. On ne peut le regarder en face, il semble lire dans les âmes. Quelle beauté, quel air majestueux, quelle rapidité dans les mouvements, sans rien de précipité ! quelle grâce dans les gestes, quelle force à supporter les fatigues ! Il arrive sans lassitude et repart à son heure : quel homme il est devenu ! » Mais nul d’entre eux ne soupçonnait que celui dont ils parlaient ainsi était le Fils de Dieu, Dieu lui-même !