CHAPITRE XI

Entretien de Jésus avec Marie la Silencieuse.

Jésus, accompagné de Lazare, alla visiter les saintes femmes, et Marthe le conduisit chez sa sœur Marie la Silencieuse, avec laquelle il voulait avoir un entretien. Jésus resta dans le jardin de Marie, et Marthe alla chercher sa sœur. Au milieu du jardin, qui était fort agréable, s’élevait un grand dattier tout entouré de plantes aromatiques. Il s’y trouvait aussi un bassin ombragé par un pavillon, et au milieu de la fontaine était placé un siège en pierre auquel conduisait un petit pont de bois, et d’où la vue se reposait agréablement sur l’eau. Marthe dit à sa sœur de venir dans la cour, où quelqu’un la demandait. Elle obéit aussitôt, mit son voile et descendit dans le jardin ; alors Marthe la quitta. Elle était grande et belle, et avait environ trente ans : elle contemplait presque continuellement le ciel, et si parfois elle tournait les yeux vers Jésus, ce n’était que vaguement, comme si elle eût regardé dans le lointain. Elle ne disait jamais « je », mais « tu », quand elle parlait d’elle-même ; il semblait qu’elle s’adressait à quelque personne placée devant elle. Elle ne se prosterna pas devant Jésus, qui lui adressa le premier la parole. Ils se promenèrent dans le jardin, l’un à côté de l’autre ; mais vraiment on ne saurait dire qu’ils s’entretenaient ensemble. Marie, toujours les yeux au ciel, parlait des choses célestes, comme si elle les eût vues. Jésus, de même, parlait de son Père et avec son Père. Marie se tournait souvent à demi vers lui, mais sans arrêter sur lui ses regards. Leurs discours ressemblaient bien moins à une conversation qu’à des prières et des cantiques, à des méditations sur des mystères. Marie ne paraissait pas avoir conscience de sa vie terrestre ; son âme était dans un autre monde.

Les yeux levés vers le ciel, elle parlait de l’Incarnation du Verbe, comme si elle l’avait vue se traiter dans le conseil de la très sainte Trinité. Je ne saurais répéter ses paroles naïves et toutefois pleines de grandeur. Elle disait, comme si la chose se fût passée sous ses yeux : « Le Père a dit à son Fils qu’il doit descendre sur la terre et prendre un corps dans le sein de la Vierge. » Puis elle exprimait la joie qui éclatait au milieu des anges, à l’ordre qui fut donné à Gabriel de se rendre auprès de Marie. Elle voyait les chœurs des anges descendre à la suite de Gabriel, et leur parlait comme un enfant parlerait à une procession défilant devant lui, exprimant sa joie à la vue de la beauté de ses rangs, de l’ordre et de la piété qui y régnaient. Puis elle voyait l’intérieur de la cellule de la sainte Vierge. Elle témoignait à Marie son désir ardent qu’elle accueillît le message de l’ange. Elle dit ses réflexions naïves sur l’hésitation de Marie à donner son consentement : « Tu avais fait vœu de rester vierge, dit-elle à Marie ; mais, si tu avais refusé de devenir mère du Seigneur, comment aurait-on fait ? Aurait-on pu trouver une autre Marie ? Israël, pauvre orphelin ! tu aurais eu longtemps encore à soupirer ! » Elle se livra ensuite à la joie de ce que la Vierge avait consenti, et la combla d’éloges ; puis elle parla de la naissance de Jésus, s’adressant à l’enfant lui-même et lui dit, entre autres passages des prophètes qu’elle mêlait à ses discours : « Tu mangeras du beurre et du miel. » Elle parla des prophéties d’Anne et de Siméon. Enfin elle dit : « Maintenant tu vas commencer ta mission pénible et douloureuse, etc. » Elle parlait toujours comme si elle eût été seule, quoique sachant le Seigneur auprès d’elle, et il semblait, à l’entendre, qu’il fût aussi éloigné que tous les faits qu’elle racontait. Jésus l’interrompit, de temps en temps, par des oraisons et des actions de grâces, glorifiant Dieu et priant pour les hommes. C’était touchant et admirable à l’entendre.

Jésus l’ayant quittée, elle rentra dans son calme profond et revint à sa chambre. De retour auprès de Lazare et de Marthe, Jésus leur dit : « Elle n’est nullement insensée, mais son âme n’est pas dans ce monde, elle ne voit rien de ce qui est terrestre, et le monde ne la comprend point : elle est heureuse, car elle ne pêche pas. »

Marie la Silencieuse, entièrement absorbée dans la contemplation des choses divines, ignorait ce qui se passait autour d’elle. Jamais, devant personne, elle n’avait parlé comme auprès de Jésus. Elle se taisait avec tous, non point par orgueil ni par excès de réserve, mais parce qu’elle ne voyait personne en rapport avec le seul objet de ses pensées : la rédemption et les choses célestes. Parfois des amis de la maison, gens pieux et doctes, lui adressaient la parole ; alors elle répondait quelques mots tout à fait incompréhensibles pour eux. Ses réponses ne se rapportaient point à leurs questions, mais uniquement au monde de ses visions, qui restait caché aux savants. Toute sa famille la regardait comme idiote, et sa vie était solitaire, ainsi qu’elle devait l’être en quelque sorte, car son âme n’habitait pas la terre. Elle cultivait son jardin et s’occupait de travaux à l’aiguille à l’usage du Temple, avec beaucoup d’adresse, mais sans jamais sortir de son recueillement et de sa contemplation. Elle avait assurément une certaine nature d’afflictions à endurer pour les péchés d’autrui : car souvent son âme était oppressée, comme si le monde entier eût pesé sur elle. Elle mangeait peu et toujours seule. Lorsque son frère et ses sœurs se furent mis à la suite de Jésus, elle mourut de douleur à la vue de ses immenses souffrances, qui lui furent surnaturellement révélées Marie la Silencieuse paraît être un type de la vie contemplative et de sa mission de prières et de souffrances pour le salut des hommes. L'entretien de Jésus avec elle nous montre que le Christ est à la fois la lumière et le terme de toute la contemplation de l'ancienne comme de la nouvelle loi. .

Marthe parla enfin au Sauveur de Madeleine, et du profond chagrin qu’elle leur causait. Jésus la consola en l’assurant qu’elle se convertirait ; cependant il lui dit qu’il ne fallait pas se lasser de prier pour elle et de l’exhorter à changer de vie.