CHAPITRE X

Jésus reçu à Béthanie par Lazare son ami.

Jésus arriva à Béthanie dans la nuit. Le château de Béthanie appartenait à Marthe ; mais Lazare aimait à y demeurer, et ils y vivaient en commun. Ils attendaient Jésus, pour lequel ils avaient préparé un festin où plusieurs hôtes étaient conviés. Chez Marthe se trouvaient Séraphia (Véronique), Marie mère de Marc et une femme âgée venue de Jérusalem.. Cette femme avait quitté le Temple, à l’époque où Marie y était entrée ; mais elle y serait volontiers restée, si elle n’avait pas reçu d’en haut l’ordre de se marier. Chez Lazare se trouvaient Nicomède, Jean Marc, un des fils de Siméon, et un vieillard appelé Obed, frère ou neveu de la prophétesse Anne. Tous étaient devenus amis de Jésus, soit par l’intermédiaire de Jean-Baptiste, soit par des relations de famille, soit enfin à cause des prophéties de Siméon et d’Anne.

Nicomède était un homme sérieux, observateur profond ; il fondait des espérances sur Jésus. Tous avaient reçu le baptême de Jean, et s’étaient rendus à Béthanie sur l’invitation de Lazare. Plus tard Nicomède se mit au service de Jésus, mais toujours en secret.

Lazare avait envoyé des serviteurs au-devant de Jésus ; ils le rencontrèrent à une demi-lieue de Béthanie. L’un d’eux, aussi fidèle qu’âgé, et qui plus tard devint son disciple, se prosterna à ses pieds, disant : « Je suis le serviteur de Lazare ; si je trouve grâce devant vous, mon Seigneur, veuillez me suivre chez lui. » Jésus lui dit de se relever et le suivit. Il se montra très bienveillant à l’égard de cet homme, tout en conservant sa dignité. Charme inexprimable ! on aimait l’homme et l’on sentait le Dieu. Le serviteur le conduisit dans le vestibule du château près d’une fontaine, lui lava les pieds et lui mit d’autres sandales ; tout était préparé pour le recevoir. Lazare vint ensuite avec ses amis, lui apportant quelques rafraîchissements. Jésus embrassa Lazare et salua les convives en leur donnant la main. Tous le servirent avec empressement et l’accompagnèrent dans la maison. Lazare le conduisit d’abord dans l’appartement de Marthe. Les femmes qui étaient là, enveloppées de leurs voiles, se prosternèrent devant lui ; Jésus les releva, et dit à Marthe que sa mère viendrait chez elle pour attendre son retour du baptême.

Ils passèrent de là chez Lazare, où un repas était servi. Jésus commença par prier et bénir tous les mets. Il était très sérieux, et même un peu triste. À table il dit aux convives que des temps difficiles approchaient, qu’il allait entrer dans une voie rude qui aboutirait pour lui à de grandes douleurs. Il les exhorta à la persévérance ; car, s’ils voulaient être ses amis, ils devaient participer à ses souffrances. Ses paroles les touchèrent jusqu’aux larmes ; mais, ignorant qu’il était Dieu, ils ne le comprirent qu’imparfaitement.

Je m’étonne toujours de ce manque d’intelligence. Dans ma profonde conviction de la divinité de Jésus, je ne puis m’empêcher de me demander pourquoi ce que je vois si clairement ne leur a pas été montré. J’ai vu Dieu créer l’homme, tirer de lui et former la première femme qu’il lui donnait pour compagne ; j’ai vu la chute de tous deux, la promesse du Messie, la dispersion de l’humanité souillée par le péché ; j’ai vu les voies merveilleuses de Dieu destinées à préparer la venue de la sainte Vierge. J’ai vu la bénédiction par laquelle le Verbe s’est fait chair suivre son cours, comme une voie lumineuse, à travers toutes les générations des ancêtres de Marie : j’ai vu enfin le message transmis par l’ange à la sainte Vierge, et le rayon de la divinité qui pénétra en elle, quand elle conçut le Sauveur. Et après tout cela n’ai-je pas lieu de m’étonner, moi, indigne et misérable pécheresse, de ce qu’en présence même de Jésus ces saints personnages, ses contemporains, ses amis, qui l’aimaient et le vénéraient, aient pu s’imaginer que son royaume dût être un royaume de ce monde, et, tout en le reconnaissant pour le Messie promis, n’aient pas compris que c’était Dieu lui-même ? Jésus n’était pour eux que le fils de Joseph et de Marie ; personne ne soupçonnait que Marie fût vierge, car ils n’avaient aucune idée d’une conception surnaturelle et immaculée. Ils ignoraient même le mystère de l’arche d’alliance. Pour eux, c’était déjà beaucoup, c’était même un grand privilège de grâce que de le reconnaître et de l’aimer. Les pharisiens, malgré les prophéties de Siméon et d’Anne lors de sa présentation, et malgré surtout les merveilleuses réponses qu’il avait faites au Temple dans sa douzième année, étaient entièrement endurcis. Ils trouvaient sa famille trop obscure, trop pauvre, trop méprisable : il leur fallait un Messie glorieux. Lazare, Nicodème et beaucoup de ses disciples croyaient que la mission de Jésus était de s’emparer avec ses partisans de Jérusalem, d’affranchir les Juifs du joug des Romains et de rétablir le royaume de David ; mais ils n’exprimaient pas leur pensée : il en était alors ce qui en serait aujourd’hui : chacun tiendrait pour un Sauveur celui qui pourrait rendre à la patrie la liberté et le cher gouvernement des anciens jours. Ils ignoraient encore que le royaume du salut n’est pas de ce monde, du monde de l’expiation. Ils se réjouissaient à la pensée que c’en serait bientôt fait de l’omnipotence de tel ou tel oppresseur du peuple. Cependant ils n’osaient pas parler de cela à Jésus, parce qu’ils remarquaient, avec grande confusion, que ni sa conduite, ni ses paroles ne répondaient à leur attente.

Le repas achevé, ils entrèrent dans un oratoire où le Sauveur rendit des actions de grâces de ce que le temps de commencer sa mission était venu. Cette prière fut si touchante, que tous pleurèrent. Les femmes y assistaient, mais elles se tenaient à l’écart. Après que Jésus eut béni tous ceux qui l’accompagnaient, Lazare le conduisit dans le lieu où il devait se reposer. C’était une grande salle, autour de laquelle les hommes avaient leurs lits ; elle se partageait en compartiments, et était mieux disposée que dans les maisons ordinaires. Lazare alluma la lampe, se prosterna devant Jésus, reçut une seconde fois sa bénédiction et se retira.

Je n’aperçus point la sœur idiote de Lazare : elle se tenait cachée, et ne disait jamais un mot devant qui que ce fût ; mais, lorsqu’elle était seule dans sa chambre ou dans son jardin, elle parlait tout haut, s’adressant la parole à elle-même ou l’adressant aux objets dont elle était entourée, et qui lui semblaient vivants. Quand il y avait là quelqu’un, elle ne faisait pas un mouvement, se tenait les yeux baissés dans l’attitude d’une statue. Cependant elle saluait en s’inclinant et observait toutes les bienséances. Dans sa solitude, elle travaillait à ses vêtements, et faisait parfaitement toutes sortes d’ouvrages. Elle était très pieuse, néanmoins elle n’allait jamais à la synagogue, mais faisait chez elle ses prières. Je crois qu’elle avait des visions et s’entretenait avec des esprits. Elle avait une tendresse indicible pour ses frères et ses sœurs, surtout pour Madeleine. Telle était sa manière d’être depuis sa première jeunesse. Tout dans sa mise était décent, et il n’y avait rien qui indiquât la folie. Elle avait des femmes qui étaient constamment à ses ordres.

Madeleine menait grand train à Magdalum ; jusqu’à présent on n’a pas parlé d’elle devant Jésus.

Je vis Jésus entouré de Lazare et des amis venus de Jérusalem. Ils se promenaient dans les cours et les jardins du château ; mais le Sauveur n’entra pas à Béthanie. Tout en marchant, il enseignait avec la plus touchante gravité. Il était à la fois très affectueux et très digne ; jamais je n’ai entendu une parole inutile sortir de sa bouche. Tous le suivaient avec amour, quoique sa présence leur inspirât une crainte respectueuse. Lazare seul usait envers lui d’une douce familiarité.