CHAPITRE VIII

Notre-Seigneur guérit un lépreux et se transfigure devant Éliud.

Jésus quitta Nazareth, accompagné d’Éliud. Il se détourna de sa route pour aller à un endroit habité par des lépreux ; ils y arrivèrent, en effet, au point du jour. Éliud voulait empêcher Jésus d’y pénétrer, de peur qu’il ne contractât une souillure : il disait qu’il serait exclu du baptême, si Jean venait à savoir qu’il y fût entré, etc. Jésus lui répondit qu’il connaissait sa mission, qu’il irait là parce qu’il y avait un homme pieux qui désirait ardemment le voir. Ils eurent à traverser le torrent du Cison, dont l’eau, par l’autre rive, était conduite, par une rigole, dans un petit étang où se lavaient les lépreux ; ceux-ci habitaient, au bord de ce canal, des cabanes dispersées, sans autre société que celle de leurs surveillants.

Éliud resta en arrière, tandis que le Seigneur entra dans une cabane où l’un de ces malheureux était couché par terre, enveloppé de linges. C’était l’homme pieux dont avait parlé Jésus. Le Sauveur s’entretint avec lui. Le lépreux se mit sur son séant, et fut profondément touché de ce que le Seigneur était venu à lui. Jésus lui ordonna de se lever, et de se plonger dans une auge pleine d’eau qui se trouvait près de sa cabane. Dès qu’il y fut, Jésus étendit ses mains au-dessus de l’eau : alors cet homme fut délivré de sa lèpre. Il lui défendit de parler de sa guérison jusqu’à son retour du baptême. Le lépreux l’accompagna quelque temps, puis le Sauveur lui ordonna de le quitter, et se dirigea avec Éliud vers le midi, en passant par la vallée d’Esdrelon. Tantôt ils causaient, tantôt ils marchaient séparés, et semblaient prier et méditer. Jésus n’avait pas de bâton, il n’en portait jamais ; et il n’avait aux pieds que des sandales.

Je continuai de les voir ainsi poursuivre leur voyage, et j’eus, pendant qu’ils cheminaient, une vision merveilleuse. Éliud parlait à Jésus, qui marchait devant lui, de la beauté et de la conformation si parfaite de son corps. Jésus lui répondit : « Si tu revoyais ce corps dans deux ans, tu n’y trouverais ni beauté ni perfection, tant ils m’auront outragé et maltraité. » Éliud ne put pas comprendre ces paroles ; il pensait toujours qu’il devait bien se passer dix ans, ou peut-être vingt, avant que Jésus eût fondé son royaume : ce qui était tout naturel, puisqu’il se le représentait comme un royaume terrestre. Peu après, Jésus s’arrêta et dit à Éliud, qui le suivait tout pensif, d’approcher, parce qu’il voulait lui faire voir qui il était, ce qu’était son corps et quel état son royaume. Éliud se tint à quelques pas de Jésus, et le Seigneur leva les yeux au ciel en priant. Alors il en descendit une nuée qui les enveloppa tous deux, de sorte qu’on ne pouvait plus les apercevoir du dehors. Le ciel, s’entr’ouvrant, découvrit ses splendeurs, qui s’abaissèrent vers eux. Je vis en haut la Jérusalem céleste, la cité de Dieu, entourée de murs où brillaient toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; Dieu le Père m’apparut sous une forme lumineuse, et Jésus, participant à sa lumière, se montra dans son humanité, mais resplendissant et diaphane. D’abord Éliud, ravi en extase, regardait en haut, puis il se prosterna la face contre terre, jusqu’à ce que la lumière et toute l’apparition se fussent évanouies. Alors Jésus se remit en marche, et Éliud le suivit, silencieux et tout intimidé de ce qu’il avait vu. Cette vision ressemblait à la Transfiguration ; mais je ne vis pas Jésus élevé en l’air. Je ne crois pas qu’Éliud ait vécu jusqu’au crucifiement de Jésus. Le Seigneur s’entretenait plus intimement avec lui qu’avec les apôtres, car il était initié à beaucoup de secrets de sa famille, et il avait reçu de grandes lumières. Il était un des Esséniens les plus instruits, aussi fut-il très utile à la communauté Éliud semble être une personnification de l'esprit de sainteté produit par la loi ancienne dans les âmes d'élite, et qui, illuminé et consommé par la présence de Jésus, devait servir à lui rendre témoignage. , le Sauveur l’avait accueilli comme un ami intime, et lui avait accordé un grand pouvoir.

Je vis Jésus et Éliud arriver, au point du jour, dans un lieu où stationnaient des bergers. Ceux-ci avaient déjà quitté leurs cabanes et se trouvaient au milieu de leurs troupeaux ; ils allèrent à la rencontre de Jésus, qu’ils connaissaient, et se prosternèrent devant lui. Ils lui lavèrent les pieds ainsi qu’à Éliud, leur préparèrent une couche et mirent devant eux du pain et de petites coupes. Ils leur firent aussitôt offre des tourterelles, qui avaient leurs nids dans les cabanes et voltigeaient en grand nombre çà et là. Ce fut alors que Jésus se sépara d’Éliud, après lui avoir donné sa bénédiction, qu’il reçut à genoux. Les bergers étaient présents ; Jésus lui dit : « Attends en paix le terme de tes jours ; la route que j’ai à parcourir est trop pénible pour que tu puisses m’y suivre ; je te considère toutefois comme l’un des miens ; tu as déjà fait ta part du travail de la vigne, et tu seras récompensé dans mon royaume. » Depuis la vision, Éliud était silencieux et profondément ému. Il accompagna encore Jésus à quelque distance des cabanes des bergers, puis le Seigneur l’embrassa, et Éliud se sépara de lui avec une mâle émotion.