CHAPITRE VII
Jésus confond des savants dans la synagogue de Nazareth et refuse des jeunes gens qui s’offrent à lui pour disciples.
Deux pharisiens de Nazareth vinrent alors à Jésus, pour l’inviter à se rendre, avec eux, dans l’école de la ville : ils disaient qu’on leur avait tant parlé de son enseignement dans le pays, qu’ils désiraient, eux aussi, entendre ses explications sur les prophètes. Jésus les suivit. Ils le conduisirent dans une maison où plusieurs pharisiens étaient réunis. Ceux-ci furent très bienveillants pour lui. Ils écoutèrent avec un vif intérêt les belles paraboles qu’il leur raconta ; ils prirent grand plaisir à son enseignement, et le conduisirent dans la synagogue, où une multitude d’auditeurs l’attendaient. Là le Sauveur parla de Moïse, et expliqua les prophéties touchant le Messie. Comme les pharisiens soupçonnèrent qu’il entendait parler de lui-même, ils furent fort scandalisés. Toutefois ils lui donnèrent un repas chez l’un d’eux.
Le lendemain, Jésus instruisit un grand nombre de publicains qui allaient au baptême. Il enseigna de nouveau dans la synagogue, il parla du grain de froment qui doit mourir. Les pharisiens se scandalisèrent une seconde fois : ils répétèrent que Jésus n’était que le fils de Joseph le charpentier, et lui reprochèrent surtout ses rapports avec les publicains et les pécheurs.
Ils lui parlèrent en outre des Esséniens, les traitant d’hypocrites qui ne vivaient pas selon la loi. Mais Jésus leur déclara qu’ils observaient la loi mieux qu’eux-mêmes ne l’observaient et que le reproche d’hypocrisie retombait sur eux seuls. Un de leurs griefs contre lui était sa facilité à se laisser approcher par des enfants et à les bénir. En effet, entrait-il dans la synagogue, ou en sortait-il, une foule de femmes lui présentaient leurs enfants, le priant de les bénir. Les bénédictions étaient fort en usage chez les Esséniens, c’est pourquoi les pharisiens récriminèrent à ce sujet. Lorsque Jésus demeurait encore à Nazareth, il s’occupait beaucoup des enfants, qui se calmaient et cessaient de pleurer quand il les bénissait. Les mères, se souvenant de cela, et voulant voir s’il n’était pas devenu plus fier, lui amenaient leurs enfants. J’en vis qui avaient des convulsions et qui poussaient de grands cris ; mais aussitôt que Jésus les eut bénis, ils se tranquillisèrent. Je vis sortir de quelques-uns comme une noire vapeur. Il mettait la main sur la tête des enfants et les bénissait à la manière des patriarches, en portant la main de la tête et des deux épaules jusqu’à la poitrine.
Il se trouvait à ce moment deux familles riches à Nazareth ; elles avaient trois fils qui dans leur première jeunesse, avaient eu des rapports avec Jésus : ces jeunes gens étaient intelligents et savants. Leurs parents, après avoir assisté à l’instruction de Jésus, et à qui d’ailleurs on avait beaucoup vanté sa sagesse, convinrent avec eux qu’ils iraient l’entendre, et qu’ensuite ils lui offriraient de l’argent pour qu’il leur permît de voyager avec lui et de participer à sa science. Ils avaient la bonhomie d’estimer assez leur fils pour s’imaginer que Jésus dût leur servir de précepteur. Les jeunes gens se rendirent donc à la synagogue, où, sur l’invitation des pharisiens, tous les hommes savants de Nazareth s’étaient rassemblés. Les pharisiens voulaient mettre Jésus à l’épreuve de toute manière. Il s’y trouvait, entre autres, un docteur de la loi et un médecin, grand et gros homme à longue barbe, portant une ceinture particulière, avec un insigne à l’épaule. En entrant dans l’école, Jésus guérit deux enfants lépreux. Pendant qu’il y enseignait, il fut plusieurs fois interrompu par les savants, qui lui posèrent force questions épineuses ; mais il les réduisit tous au silence, par la sagesse de ses réponses. Il résolut, en particulier, celles du docteur de la loi, par des citations tirées, avec une admirable perspicacité, de la loi de Moïse. Il condamna d’une manière absolue le divorce, disant que le mariage ne pouvait être dissous ; que, si le mari était dans l’impossibilité morale de vivre avec sa femme, il lui était permis de se séparer d’elle, mais qu’ils demeuraient toujours une seule chair et n’avaient plus la puissance de se remarier. Cela déplut extrêmement aux Juifs. Le médecin lui demanda s’il savait distinguer les tempéraments secs ou humides, s’il pouvait dire sous quelles planètes étaient nés tels ou tels hommes, et quelles herbes il fallait donner aux uns ou aux autres ; enfin de quelle manière était construit le corps humain. Jésus lui répondit avec une profonde sagesse ; il parla de la complexion de quelques-uns des auditeurs, de leurs maladies et des remèdes propres à les guérir ; il dit sur le corps humain des choses entièrement inconnues au médecin. Il parla de l’influence de l’âme sur le corps, et dit qu’il y a des maladies qui ne peuvent être guéries que par la prière et la pénitence, et d’autres qui ont besoin du secours de la médecine. Ses discours furent si pleins de sagesse et d’éloquence, que le médecin, étonné, s’avoua vaincu, et déclara au Sauveur qu’il n’avait jamais connu d’homme aussi savant que lui. Jésus décrivit ensuite le corps humain avec ses membres, ses veines, ses nerfs et ses intestins ; il fit connaître leur destination et leurs rapports réciproques avec une exactitude si merveilleuse et des vues si supérieures, que le médecin se fit tout humble devant lui. Il y avait aussi là un astronome, et Jésus parla du cours des astres, de leur action les uns sur les autres, de leurs influences diverses, des comètes et des constellations. À un autre des auditeurs il dit des choses très profondes sur l’architecture. Il parla aussi du commerce, et à la fin il blâma sévèrement les modes et le luxe venus d’Athènes. Il dit que ces choses étaient d’autant plus dangereuses qu’on ne les regardait pas comme des péchés, et qu’on n’en faisait pas pénitence.
La sagesse profonde qui éclatait dans les paroles de Jésus ravit ses auditeurs. Ils le pressèrent de rester dans leur ville, lui offrant une maison, avec toutes les autres choses dont il pourrait avoir besoin, et lui demandant aussi pourquoi il était allé s’établir à Capharnaüm avec sa mère. Il parla de sa vocation et de sa mission, dit qu’ils étaient allés à Capharnaüm parce qu’il voulait demeurer au centre du pays. Ils ne le comprirent pas, et furent fort mécontents de ce qu’il refusait de résider parmi eux. Ils tenaient leurs offres pour très avantageuses, et ce qu’il disait de sa vocation et de sa mission, pour des marques d’orgueil.
Les trois jeunes gens désiraient lui parler en particulier ; mais il ne voulut les entendre qu’en présence de ses disciples, alors au nombre de neuf, et, comme ils s’en montraient tout chagrins, Jésus insista pour qu’il y eût des témoins de leur entretien. Alors ils lui exposèrent modestement et humblement leur désir d’être reçus au nombre de ses disciples. « Nos parents, ajoutèrent-ils, vous donneront de l’argent ; quant à nous, nous vous accompagnerons, nous vous servirons et vous assisterons dans vos travaux ». Je vis que Jésus regrettait de ne pouvoir accorder ce qu’ils demandaient, non seulement à cause d’eux-mêmes, mais aussi à cause de ses disciples, incapables encore de comprendre les motifs qui le faisaient agir. « Celui, répondit-il, qui donne de l’argent pour obtenir quelque chose veut en tirer un avantage temporel ; mais celui qui a la volonté de me suivre doit renoncer à tous les biens de ce monde, et même abandonner parents et amis. » Il dit aussi que ses disciples ne prendraient pas de femmes. Ils furent très découragés de ces paroles, et lui objectèrent qu’il y avait cependant des gens mariés parmi les Esséniens. Jésus répliqua qu’ils ne manquaient pas à leur devoir en se conformant à leurs règles, mais que son enseignement avait pour but d’accomplir ce qu’ils n’avaient fait que préparer. Il les congédia, en les engageant à réfléchir sérieusement. Ses disciples étaient effrayés de ce que Jésus leur avait imposé des obligations si difficiles : ne pouvant pas le comprendre, ils en furent abattus. Il se rendit avec eux de Nazareth chez Éliud, et leur dit, en chemin, qu’ils ne devaient pas perdre courage ; qu’il avait eu de graves raisons pour agir comme il avait fait avec ces jeunes gens ; qu’ils ne viendraient jamais à lui ou n’y viendraient que bien tard ; quant à eux, ils n’avaient qu’à le suivre en paix et sans inquiétude, etc. Ils arrivèrent ainsi à la maison d’Éliud.
Je ne crois pas que le Sauveur revienne de nouveau voir Éliud, car il y a beaucoup de rumeurs et d’agitation à Nazareth. Les habitants sont fort irrités de ce qu’il n’a pas voulu s’y fixer. « C’est sans aucun doute, disaient-ils, un homme remarquable et de beaucoup d’esprit, à qui ses voyages ont appris bien des choses, mais il est trop fier pour le fils d’un charpentier. » Quant aux jeunes gens qui avaient voulu le suivre, je les vis retourner chez eux ; les parents se fâchèrent du refus du Sauveur, et tout le monde s’indigna contre lui.
Cependant ils revinrent le trouver chez Éliud, pour le prier encore une fois de les recevoir parmi ses disciples. Ils lui promirent de lui obéir en tout, comme des serviteurs, Jésus persista dans son refus ; mais il était affligé de ce que les jeunes gens ne pouvaient en comprendre les motifs. Il s’entretint ensuite, avec ses neuf disciples, de ceux qu’il venait de rejeter. « Ils ne pensent, dit-il, qu’à leurs intérêts, et sont bien loin de vouloir se dépouiller de tout par charité ; mais vous, vous ne demandez rien, c’est pourquoi vous recevrez beaucoup. » Après leur avoir dit d’autres choses non moins belles et profondes sur le baptême, il les pria de passer par Capharnaüm ; de prévenir sa mère qu’il allait au baptême, puis d’aller annoncer à Jean sa prochaine arrivée.