CHAPITRE VI

Courses et nouveaux entretiens de Notre-Seigneur avec Eliud.

Jésus quitta Nazareth avec Eliud, pour se diriger vers le midi. En traversant la vallée d’Esdrelon, ils arrivèrent à une bourgade et ils entrèrent dans une auberge. Les habitants de ce lieu se montrèrent indifférents, sans être hostiles. Comme ils étaient partisans des pharisiens, ils se souciaient peu d’Eliud. Jésus dit aux chefs de la synagogue qu’il voulait y enseigner. Ils répondirent qu’on n’avait pas coutume de le permettre aux étrangers. Jésus alors leur déclara qu’il avait mission pour cela ; il entra dans l’école, et il fit une instruction sur le baptême de Jean et sur le Messie, dont le royaume ne devait pas être de ce monde, et qui ne se montrerait pas avec une pompe mondaine. Il se fit donner des rouleaux écrits, et expliqua plusieurs passages des prophètes.

Je fus singulièrement touchée de la conversation intime que le Sauveur eut ensuite avec Eliud : ce bon vieillard connaissait sa mission, son origine surnaturelle ; il y croyait ; cependant il ne paraissait pas soupçonner que c’était Dieu lui-même. Pendant leur voyage, Eliud raconta à Jésus, avec une grande simplicité, beaucoup de faits de son enfance ; entre autres choses, des détails relatifs à son séjour en Égypte ; il les tenait de la prophétesse Anne, à qui la très sainte Vierge les avait donnés à son retour. Jésus, de son côté, apprit à Éliud des circonstances qu’il ignorait ; ses récits étaient accompagnés d’explications pleines de profondeur. Mais tout cela se passait naturellement et en toute simplicité : c’était l’entretien d’un bon vieillard avec un digne jeune homme aimé de lui.

Le Sauveur parla aussi à Éliud du voyage qu’il devait faire pour recevoir le baptême de Jean. Rendez-vous était donné, avec plusieurs personnes, dans le désert, près d’Ophra. Quant à lui, il souhaitait se rendre seul à Béthanie, pour visiter Lazare et causer avec lui.

Lazare, comme je l’ai déjà dit, avait trois sœurs : Marthe, l’aînée, et deux autres appelées Marie ; Marie, dite Marie-Madeleine, était la plus jeune des trois ; la cadette, Marie, vivait tout à fait isolée ; elle ne parlait que rarement ; on l’appelait la Silencieuse, et l’on était tenté de la croire idiote. Jésus dit à Éliud que Marthe était bonne et pieuse, et qu’elle le suivrait ainsi que son frère. Il dit de l’idiote : « Celle-là avait beaucoup d’esprit et d’intelligence, mais c’est par miséricorde que ces facultés lui ont été enlevées. Elle n’est pas faite pour le monde, sa vie est tout intérieure, et elle ne pèche pas : si je m’entretenais avec elle, elle comprendrait les mystères les plus profonds. Elle mourra avant peu de temps : quant à Lazare et à ses deux autres sœurs, ils me suivront et donneront tout pour l’Église. Marie-Madeleine est égarée, mais elle se convertira et surpassera Marthe, etc. » Éliud parla au Sauveur de Jean-Baptiste, son cousin : il ne l’avait jamais vu, et n’était pas encore baptisé.

Ils arrivèrent ainsi à Endor, ville en partie ruinée et pleine de décombres. D’un côté cependant s’élevaient encore des édifices grands comme des palais. Il n’y avait pas de synagogue dans cet endroit ; il me semble que les hommes qui l’habitaient n’étaient pas de la race des Juifs. Jésus se rendit, avec Éliud, sur une vaste place, occupée en partie par trois édifices, contenant une quantité de petites chambres, bâties près d’un étang entouré d’une pelouse, et sur lequel flottaient des nacelles de baigneurs : c’était comme un établissement d’eaux minérales. Jésus entra avec Éliud dans un des édifices ; on lui lava les pieds et on l’hébergea. Il enseigna sur la place, au milieu de laquelle un siège élevé lui était préparé. Les femmes qui occupaient une des ailes vinrent se placer derrière les auditeurs. Les habitants de cette ville étaient au nombre d’environ quatre cents : c’étaient une sorte d’esclaves qui payaient un tribut sur les fruits qu’ils recueillaient. Ils s’étaient établis dans ce pays, à la suite d’une guerre : leur chef Sisara fut battu et ensuite tué par une femme (Juges, IV, 2). Sous David et Salomon, ils avaient dû travailler à extraire la pierre des carrières, pour la construction du Temple, et ils n’avaient pas cessé d’être employés à des travaux de ce genre. Le défunt roi Hérode s’était servi d’eux, pour faire bâtir un aqueduc long de plusieurs lieues, qui amenait l’eau à la montagne de Sion. Ils s’assistaient les uns les autres et étaient très charitables. Quoiqu’ils n’eussent aucun rapport avec les Juifs, il leur était néanmoins permis d’envoyer leurs enfants aux écoles de ces derniers ; mais ils ne le faisaient pas, tant ils étaient opprimés et méprisés. Jésus fut plein de compassion pour eux ; il vit même leurs malades.

Lorsqu’il enseigna, touchant le baptême et le Messie, il les exhorta à se faire baptiser. Ils lui dirent, avec une humble timidité, qu’ils ne pouvaient prétendre à une telle chose, qu’ils étaient expulsés de la société humaine. Alors Jésus les éclaira, en leur racontant la parabole de l’économe infidèle. Il raconta aussi la parabole du fils que son père envoie prendre possession de la vigne. Il s’en servait toujours à l’égard des païens délaissés de tous. Ces pauvres gens préparèrent à Jésus un repas en plein air ; le Sauveur y invita les indigents et les malades, et les servit à table avec Éliud. Ils en furent vivement émus. Le soir Jésus se rendit, avec Éliud, à la synagogue du faubourg ; ils y célébrèrent le sabbat et y passèrent la nuit.

Le lendemain, il retourna enseigner à Endor, car la distance n’excédait pas celle qu’il est permis de parcourir un jour de sabbat. Je crois que les habitants étaient Chananéens et du pays de Sichem. Ils avaient, dans une salle, une idole, cachée sous terre, qui, au moyen d’un ressort, sortait, tout à coup, du sol et se plaçait sur un autel élégamment orné ; elle leur venait de l’Égypte et était connue sous le nom d’Astarté. Dans son instruction, Jésus leur reprocha cette idolâtrie, qu’ils pratiquaient en secret.

L’après-midi, il se rendit encore, avec Éliud, à la synagogue pour la clôture du sabbat. Les Juifs étaient très mécontents de sa visite à Endor ; mais il leur reprocha sévèrement leur dureté, envers ces hommes délaissés, et les pria de se montrer plus charitables à leur égard, et de les conduire avec eux au baptême, car ses discours les avaient décidés à le recevoir. Après avoir entendu Jésus, l’irritation des Juifs se calma.

Vers le soir, le Sauveur retourna à Nazareth avec Éliud ; et, chemin faisant, ils continuèrent leurs entretiens. Éliud revint sur le voyage en Égypte, amené à en parler pour avoir demandé à Jésus, si son royaume ne s’étendrait pas jusqu’aux bonnes gens de ce pays, qui avaient été touchés par sa seule présence, quoiqu’il ne fût encore qu’un enfant.

Ici je fus assurée que ma vision, touchant un voyage fait par Jésus en Égypte, à travers l’Asie païenne, après la résurrection de Lazare, n’était pas un rêve : car le Sauveur dit à Éliud que partout où il avait semé, il irait, avant sa fin, recueillir les épis épars.

Éliud avait quelque connaissance de Melchisédech, ainsi que du pain et du vin bénits par lui ; mais il ne pouvait s’expliquer la nature de Jésus, et il lui demanda s’il n’était pas quelque chose comme Melchisédech. Jésus répondit : « Non ; Melchisédech devait préparer mon sacrifice, mais c’est moi-même qui serai la victime. »