CHAPITRE V
Entretiens de Jésus avec l’Essénien Eliud à Nazareth.
Il était tard quand Jésus arriva avec ses cinq disciples devant Nazareth, qui n’était cependant qu’à une petite lieue des habitations des bergers.
Nazareth avait cinq portes. A un quart d’heure à peine, s’élevait une montagne escarpée, d’où les Nazaréens précipitaient souvent des criminels, et d’où plus tard ils voulurent précipiter Jésus. Au pied de cette montagne, se trouvaient quelques cabanes. C’est là que Jésus ordonna à ses disciples de se chercher un logement ; quant à lui, il se retira dans l’une d’elles pour y passer la nuit. Ils furent accueillis par les habitants, qui leur donnèrent à chacun un morceau de pain et de l’eau pour se laver les pieds.
C’étaient des Esséniens amis de la sainte famille. Ils demeuraient là, sous des voûtes et de vieux murs en ruines, au milieu de petits jardins. Il y avait des hommes et quelques femmes vivant séparés et dans le célibat. Les hommes portaient de longs vêtements blancs, et les femmes des manteaux. Ils avaient autrefois résidé dans la vallée de Zabulon, près du château d’Hérode, et ils étaient venus dans ce lieu par amitié pour la sainte famille.
L’Essénien auquel Jésus demanda l’hospitalité était le fils d’un frère de Zacharie et se nommait Eliud : c’était un vieillard à longue barbe, veuf et menant une vie très retirée, avec sa fille, qui prenait soin de lui. Ils fréquentaient la synagogue de Nazareth. Comme ils étaient très attachés à la sainte famille, Marie, lors de son départ, leur avait confié la garde de sa maison.
Le lendemain matin, les cinq disciples se rendirent à Nazareth, pour visiter leurs parents et leurs amis ; mais le Sauveur resta avec son hôte ; ils prièrent ensemble et eurent des entretiens très intimes. Eliud, homme simple et pieux, était initié à plusieurs mystères.
Je vis la sainte Vierge et Marie, fille de Cléophas ; elles vinrent, dès le matin, trouver Jésus. Le Sauveur tendit la main à sa mère : il était toujours très affectueux envers elle, mais, en même temps, il se montrait grave et calme. Marie était remplie d’inquiétude ; elle le pria de ne pas aller à Nazareth, où une grande irritation régnait à son sujet. Les pharisiens de cette ville l’ayant entendu dans la synagogue de Kimki, de retour chez eux, avaient excité contre lui les esprits. Jésus lui dit qu’il voulait attendre chez Eliud les personnes qui devaient aller avec lui au baptême de Jean ; que dès leur arrivée il traverserait Nazareth. Ce jour-là, il s’entretint longuement avec Marie, qui revint deux ou trois fois. Il lui dit, entre autres choses, qu’il irait trois fois célébrer la Pâque à Jérusalem, et que la dernière fois elle serait très affligée.
Pendant toute cette journée, Jésus s’entretint très confidentiellement avec son hôte, mais je ne puis malheureusement me rappeler toutes les choses que j’entendis. Eliud l’interrogea sur sa mission, et Jésus lui dévoila tout. Il lui dit qu’il était le Messie, et lui parla de sa généalogie humaine et du mystère de l’arche d’alliance. Je lui entendis expliquer comment l’objet sacré avait été porté dans l’arche, au moment du déluge, et comment il s’était transmis de génération en génération. Jésus dit aussi entre autre choses, que Marie en naissant était elle-même devenue l’arche d’alliance du mystère.
Eliud cependant parcourait divers écrits, et montrait du doigt plusieurs passages des prophètes que Jésus lui interprétait. Il demanda alors à Jésus pourquoi il n’était pas venu plus tôt ; le Sauveur lui répondit qu’il ne pouvait naître que d’une femme conçue comme tous les hommes l’auraient été, sans la chute originelle, et que depuis Adam et Eve il ne s’était rencontré, pour cette œuvre, aucun couple d’époux qui fût aussi pur qu’Anne et Joachim. Il lui fit aussi comprendre tout ce qui avait empêché et retardé l’avènement du salut. Jésus lui dit encore que sa chair s’était formée du germe béni que Dieu avait tiré d’Adam avant sa chute, que ce germe de bénédiction, afin que tout Israël y coopérât, avait dû se transmettre à travers beaucoup de générations, et que souvent il avait été retiré, lorsque les vases s’étaient ternis.
Je vis, en effet, à cette occasion, les patriarches transmettre, au moment de leur mort, cette bénédiction à leurs premiers-nés, par une cérémonie sacramentelle ; je vis que le pain et le breuvage de la sainte coupe qu’Abraham avait reçue de l’ange qui lui promit Isaac, étaient une figure du très saint sacrement de la nouvelle alliance, et communiquaient la force pour coopérer à la formation de la chair et du sang du Messie. Je vis tous les ancêtres de Jésus recevoir ce sacrement, pour coopérer à l’incarnation de Dieu, et enfin Jésus faire, de la chair et du sang reçus de ses ancêtres, un sacrement plus sublime pour consommer l’union des hommes avec Dieu Le très saint Sacrement aurait ainsi existé en préparation dès le commencement. Dieu aurait tiré d'Adam, non seulement Eve, mais encore un autre élément sacramentel auquel il unit la bénédiction et qui fut la source des grâces pour l'ancien peuple, et surtout la préparation de la chair et du sang de Jésus-Christ, instruments sacrés de toute bénédiction. .
Jésus parla aussi, avec Eliud, de la sainteté d’Anne et de Joachim, et de la conception surnaturelle de Marie, sous la porte Dorée. Il dit encore qu’il avait été réellement conçu de Marie selon la chair, mais sans la coopération de Joseph ; et que la conception de Marie provenait du germe de bénédiction qui, de l’arche d’alliance, était passé dans Joachim et Anne.
Il dit enfin que, pour racheter les hommes, il avait été envoyé, avec toute la faiblesse de la créature humaine, qu’il éprouvait tout ce qui lui était propre ; que, comme le serpent de Moïse dans le désert, il serait élevé sur la montagne du Calvaire, où le corps d’Adam avait été enseveli ; et que, par l’ingratitude des hommes, il aurait beaucoup de souffrances à endurer.
Eliud l’interrogeait toujours avec beaucoup de simplicité et de franchise ; il comprenait les paroles du Sauveur beaucoup mieux qu’aucun des futurs apôtres ne sut les comprendre ; il entendait le sens spirituel des choses, et cependant il ne pouvait se faire une idée de ce qui se préparait. Il demanda à Jésus où serait son royaume ; si ce serait à Jérusalem, à Jéricho, ou à Engaddi. Jésus répondit que là où il était, là était son royaume, que son royaume ne serait pas de ce monde.
Jésus expliqua aussi plusieurs passages de l’Écriture, où la lettre ne donne pas tout le sens spirituel et où les prophéties et les figures sensibles sont entendues trop matériellement.
Le vieillard parlait avec le Sauveur sans éprouver aucune gêne. Il lui raconta, comme s’il les eût ignorées, plusieurs choses de sa mère, et en fut écouté avec beaucoup de complaisance. Jésus parla aussi des parents de la très sainte Vierge ; il dit qu’aucune femme n’avait été plus chaste que sainte Anne, et que, si elle s’était remariée deux fois, après la mort de Joachim, elle l’avait fait par un ordre de Dieu : cette souche devant produire un nombre déterminé de rejetons.
Eliud rapporta quelques circonstances de la mort de sainte Anne, et j’en vis un tableau. Anne était dans une salle située sur le derrière de la maison, couchée sur un lit ; elle parlait avec beaucoup de vivacité et nullement comme une personne qui touche à sa dernière heure. Je la vis bénir ses plus jeunes filles et les autres personnes de la maison, qui se tenaient dans le vestibule ; Marie était à son chevet, et Jésus au pied de sa couche. Elle bénit Marie et demanda la bénédiction de Jésus, qui avait atteint l’âge d’homme et avait une barbe naissante. Je l’entendis quelque temps encore ; ses paroles étaient pleines de joie ; tout à coup elle leva les yeux au ciel, devint blanche comme la neige, et j’aperçus sur son front des gouttes semblables à des perles. Alors je m’écriai : « Ah ! elle se meurt, elle est morte ! »
Eliud énuméra ensuite les vertus de Marie dans le Temple, et je le vis de nouveau toute sa vie si modeste, si humble, si pieuse, telle qu’Eliud la rappelait au Seigneur. Ils s’entretinrent aussi de la conception du Messie, et Eliud rappela la visite de Marie à Élisabeth, etc., etc. Cet entretien si intime n’était interrompu que par la prière : je remarquai qu’Eliud témoignait au Sauveur du respect, mais qu’il se livrait avec lui à un enjouement naïf, et qu’il le traitait comme un homme élu, et non comme le Messie.
Le nombre des Esséniens qui habitaient contre la montagne s’élevait à vingt environ, y compris cinq ou six femmes, occupant ensemble une maison à part. Ils honoraient tous Eliud comme leur supérieur, et se rassemblaient, chaque jour, chez lui pour prier. Jésus prit, avec ce bon vieillard, un repas composé de fruits, de miel et de poisson ; mais il mangea bien peu.
L’éminence, au pied de laquelle demeuraient les Esséniens, n’était autre que la cime du mont où Nazareth est bâtie. La ville s’élève sur un de ses flancs, et en est séparée par un petit affaissement du sol ; du côté opposé, la pente couverte de verdure et de vignobles se termine brusquement à pic ; au pied de l’escarpement, on voyait des décombres, des immondices et des ossements. C’est de là que plus tard les pharisiens voulurent précipiter Jésus. La maison de Marie était située dans la ville, contre une colline, et plusieurs de ses parties semblaient des grottes creusées dans le roc.
Le soir, Jésus alla à Nazareth avec Eliud. En dehors de ses murs, à l’endroit où Joseph avait eu son atelier de charpentier, demeuraient d’honnêtes familles pauvres dont faisaient partie, pour la plupart, les compagnons d’enfance de Jésus. Eliud leur conduisit le Sauveur, et ils offrirent à leurs hôtes du pain et de l’eau ; à Nazareth l’eau était très bonne et très fraîche. Jésus s’assit au milieu d’eux, par terre, et les exhorta à aller au baptême du Précurseur. Ils étaient un peu timides avec lui, qu’autrefois ils regardaient comme leur pareil ; c’est que maintenant il leur était amené, avec de grands égards, par le vénérable Eliud, près duquel tous cherchaient des conseils et des consolations. Eux aussi avaient entendu parler du Messie, mais ils ne pouvaient s’imaginer que ce fût Jésus.