CHAPITRE IV

Conduite diverse de Jésus entre les Nazaréens formalistes et les publicains repentants et les pauvres.

Jésus répandit son enseignement dans plusieurs petites villes ; après quoi il vint pour le sabbat à Jezraël, bourgade composée de divers groupes de maisons, séparés par des jardins et des édifices tombés en ruines. Il y avait, en cet endroit de scrupuleux observateurs de la loi juive, appelés Nazaréens : ils faisaient certains vœux pour un temps plus ou moins long et pratiquaient diverses abstinences. Ils possédaient une grande école et plusieurs maisons. Les jeunes gens vivaient en commun dans un bâtiment, les jeunes filles dans un autre. Les personnes mariées s’engageaient aussi, pour un temps assez long, à la continence : alors les hommes passaient la nuit dans une maison placée auprès de celle des jeunes gens, et les femmes dans la maison des jeunes filles. Toute cette population portait des vêtements gris et blancs. Ils laissaient croître leurs cheveux, jusqu’à ce que leur vœu fût accompli ; alors ils les coupaient et les brûlaient en sacrifice. Ils offraient aussi des colombes, et chacun pouvait se charger d’accomplir le vœu d’un autre.

Jésus enseigna le jour du sabbat : il parla du baptême de Jean. Il s’étendit sur les mérites de la piété ; mais, ajouta-t-il, l’exagération a son danger ; les voies du salut sont diverses ; les gens pieux, en se tenant trop à part, s’exposent à devenir une secte, et l’on ne doit pas mépriser les pauvres frères, qui ont besoin d’être aidés par les plus forts, pour se perfectionner. Cet enseignement était nécessaire aux Nazaréens, car il y avait, aux extrémités de la ville, des Juifs qui entretenaient un commerce intime avec les païens, et qui n’étaient ni avertis, ni dirigés, parce que les Nazaréens se tenaient à part. Jésus visita ces gens dans leurs maisons ; il les instruisit et leur parla du baptême.

Je vis le Sauveur à un repas qui lui fut donné par des Nazaréens. Il fut question de la circoncision et de ce qu’elle était relativement au baptême. C’était la première fois que j’entendais Jésus parler du signe de l’alliance entre Dieu et Abraham ; mais je ne saurais répéter fidèlement ses paroles. Le sens était que ce signe avait une raison d’être, qui cesserait, lorsque le peuple de Dieu ne serait plus engendré selon la chair de la souche d’Abraham, mais spirituellement par le baptême du Saint-Esprit. Plus tard, beaucoup de Nazaréens se firent chrétiens ; mais ils étaient si fortement attachés au judaïsme, qu’ils voulurent unir la loi juive au christianisme, et tombèrent ainsi dans l’hérésie.

Jésus quitta Jezraël et, après avoir marché quelque temps vers l’orient, il tourna au nord, du côté de Nazareth, en côtoyant la montagne qui s’élève entre ces deux villes ; il s’arrêta à deux lieues de Jezraël, au milieu d’une rangée de maisons bâties des deux côtés de la route, et habitées par des publicains : une grille les séparait de la rue dont elle fermait l’entrée et la sortie. Les publicains qui demeuraient dans cette enceinte étaient riches et tenaient à ferme plusieurs douanes, qu’ils louaient ensuite à des préposés subalternes. Il y avait là aussi quelques pauvres Juifs, mais ils se tenaient sous des tentes et assez loin des habitations principales.

La voie commerciale entre la Syrie, l’Arabie, Sidon et l’Égypte traversait ce lieu. On transportait par là, sur des chameaux et sur des ânes, d’énormes ballots de soie blanche, de belles étoffes blanches aussi ou bariolées, de longues bandes épaisses et tressées dont on faisait des tapis. Dès que les chameaux et leurs conducteurs étaient entrés dans les douanes, on fermait l’enceinte, on déchargeait les ballots, et tout était visité. Il y avait un droit à payer, partie en marchandise, partie en argent.

Les publicains formaient une sorte d’association, et partageaient entre eux ce qu’ils pouvaient gagner légalement ou par fraude. Ils vivaient dans l’aisance, et ne se refusaient aucun bien-être. Leurs maisons étaient entourées de cours, de jardins et de murs : ils me rappelaient nos riches cultivateurs, à l’exception néanmoins qu’ils vivaient isolés, n’ayant de rapport qu’entre eux.

Jésus et ses compagnons furent bien reçus de tous ces publicains. Il alla successivement chez les uns et les autres, et il enseigna dans leur école. Il leur reprocha surtout d’exiger plus des voyageurs que les droits ne prescrivaient. Ils en eurent de la confusion, et ils ne pouvaient comprendre d’où il savait cela. Ils accueillaient les enseignements du Sauveur avec plus d’humilité que les autres Juifs. Il les exhorta à recevoir le baptême.

Jésus quitta les publicains ; il avait passé la nuit précédente à les instruire. Plusieurs d’entre eux voulaient lui faire des présents, mais il n’accepta rien. D’autres et en grand nombre, voulaient le suivre au baptême : ils partirent avec lui. Le Sauveur traversa, dès le jour de son départ, le pays de Dothaïm ; il arriva devant la maison où, à son retour de Nazareth, il avait calmé les démoniaques et les aliénés. Ces malheureux l’appelèrent à grands cris et demandèrent avec violence à sortir. Jésus ordonna aux surveillants de les laisser partir, ajoutant qu’il répondait de toutes les conséquences. On leur rendit donc la liberté et, tous, étant guéris, le suivirent.

Le soir il arriva à Kisloth, ville très voisine du Thabor et habitée par les pharisiens. Ils avaient entendu parler de lui, et se scandalisèrent de voir à sa suite des publicains qu’ils regardaient comme des malfaiteurs, des possédés, connus comme tels, et des gens de toute sorte. Notre-Seigneur enseigna dans l’école et parla du baptême de Jean. Il dit à ses compagnons, qu’avant de le suivre ils devaient bien examiner s’ils se sentaient la force d’aller jusqu’au terme, ajoutant qu’il ne fallait pas croire que son chemin fût un chemin commode. Il leur parla beaucoup en paraboles. Il disait que, quand un homme se dispose à bâtir une maison, il doit savoir si le propriétaire du sol voudra le permettre : ils devraient donc avant tout expier leurs péchés et faire pénitence. De même, quand un homme veut bâtir une tour, il doit d’abord calculer la dépense. Il donna beaucoup d’autres enseignements, qui ne plurent pas aux pharisiens ; aussi ne l’écoutaient-ils même pas, et ils se contentaient de l’espionner. Ils convinrent entre eux de lui donner un repas, pour mieux observer ce qu’il dirait.

Ils le lui préparèrent dans une salle publique : on y voyait trois tables éclairées par des lampes ; Jésus était assis à celle du milieu parmi les pharisiens ; les deux autres tables étaient occupées par ceux qui l’accompagnaient.

Dans cette ville, il existait une ancienne coutume qui prescrivait d’inviter les pauvres à sa table, quand on y recevait des étrangers ; aussi Jésus demanda-t-il aux pharisiens, dès qu’il fut dans la salle du festin, pourquoi les pauvres n’assistaient pas au repas, et s’ils n’en avaient pas le droit. Les pharisiens répondirent, non sans embarras, que depuis longtemps cela ne se faisait plus. En effet, à Kisloth, les pauvres, très nombreux du reste, étaient fort négligés. Le Sauveur envoya trois de ses disciples, Arastaria et Cocharia, fils de Maraha, et Klata, fils de la veuve Séba, pour les convier au festin. Les pharisiens en furent irrités, et cette circonstance fit beaucoup de sensation dans la ville. Plusieurs pauvres étaient déjà couchés quand on les alla chercher, et dormaient : les disciples les firent lever. Je vis, à cette occasion, toute espèce de scènes joyeuses. A leur arrivée, Jésus et ses disciples les reçurent et les servirent C'est ainsi que le Sauveur commençait à accomplir littéralement la prophétie de Marie dans son cantique : « Il a rassasié ceux qui avaient faim, et renvoyé les riches les mains vides. » C'était une figure de ce qui allait bientôt se passer au banquet spirituel des sacrements, où les pauvres et les humbles allaient être admis, de préférence aux riches orgueilleux. . Puis le Sauveur fit une instruction touchante. Les pharisiens étaient pleins de dépit, mais ils étaient forcés de se taire ; Jésus avait le droit pour lui, et le peuple s’en réjouissait. Quand les pauvres se furent rassasiés, ils retournèrent chez eux chargés d’une part de mets pour leur famille. Jésus avait béni le festin et prié avec ces bonnes gens ; il les avait exhortés à se faire baptiser par le Précurseur.

Le Sauveur partit dans la nuit avec ses disciples. Plusieurs de ses compagnons l’avaient quitté, les uns parce qu’ils étaient mécontents de ses avertissements, les autres pour se rendre au baptême. Pendant ce voyage nocturne, je vis parfois Jésus s’entretenir avec ses disciples, parfois s’en éloigner. Bientôt je l’aperçus dans un village nommé Kimki ; il y rassembla les bergers dans une auberge, et les enseigna. Le sabbat était proche. Le soir, des prêtres de la secte des pharisiens, et dont quelques-uns étaient de Nazareth, vinrent rejoindre le Sauveur. L’instruction que fit Jésus eut pour objet le baptême et la prochaine venue du Messie. Les pharisiens se montrèrent très opposés au Sauveur ; ils cherchèrent à le rabaisser, et mirent en avant sa naissance obscure.

Le jour suivant, Jésus leur raconta plusieurs paraboles : il demanda un grain de sénevé ; on le lui apporta : alors il dit, en montrant un poirier qui se trouvait là, que, s’ils avaient de la foi comme un grain de sénevé, ils pourraient dire à cet arbre de se transplanter dans la mer, et qu’il leur obéirait. Les pharisiens se moquèrent de son enseignement, qu’ils tenaient pour absurde. Mais les gens qui se trouvaient sur tout le chemin qu’il avait parcouru ces jours-là l’admiraient : « Il nous rappelle, disaient-ils, tout ce que nos ancêtres nous ont transmis des derniers prophètes ; mais il y a en lui une douceur beaucoup plus grande. »

Le Sauveur logea chez de pauvres gens ; la maîtresse de son modeste gîte était hydropique ; il eut pitié d’elle, et la guérit, en mettant la main sur sa tête. Délivrée de son mal, elle servit à table. Jésus lui défendit de parler de sa guérison, jusqu’à ce qu’il fût revenu du baptême. Elle lui demanda pourquoi elle ne l’annoncerait pas partout ; et il répondit : « Si vous voulez en parler, vous deviendrez muette. » Elle le devint en effet, et elle ne recouvra la parole qu’au retour du Sauveur.

Avant de quitter ce pays, Jésus enseigna encore dans la synagogue, malgré le mauvais vouloir que lui témoignaient les pharisiens. Il parla du Messie. « Vous vous attendez, dit-il, à le voir venir avec tout l’éclat d’une pompe mondaine ; mais il est déjà venu ; il va paraître dans la pauvreté ; il rendra témoignage à la vérité, et recevra plus de blâme que de louange, car il veut que toute justice soit accomplie, etc. Ne souffrez pas que l’on vous sépare de lui, de peur que vous ne périssiez, comme ont péri ces enfants de Noé, qui le raillaient, pendant qu’il se fatiguait à construire l’arche où ils auraient pu trouver tous leur salut, tandis qu’il n’y eut de sauvés que ceux qui, croyant en sa parole, entrèrent dans l’arche. » Puis, regardant ses disciples, il leur dit : « Ne vous séparez pas de moi comme Loth se sépara d’Abraham ; il cherchait les meilleurs pâturages, et il vint à Sodome et à Gomorrhe. Ne cherchez pas la gloire du monde, que le feu du ciel consume, afin que vous ne soyez pas changés en statues de sel. Restez avec moi dans toutes les tribulations, je vous viendrai toujours en aide, etc. » Les pharisiens s’irritaient de plus en plus ; ils disaient : « Que leur promet-il donc ? puisqu’il n’a rien lui-même ! N’est-il pas de Nazareth, le fils de Joseph et de Marie ? » Il dit alors, sans s’expliquer positivement, que celui dont il était le fils l’annoncerait. Là-dessus, ils s’écrièrent : « Pourquoi parles-tu du Messie, ici et partout où tu vas enseigner ? Crois-tu que nous devions penser que tu le donnes pour le Messie ? » Jésus répondit : « Oui, vous le pensez. » Il y eut alors un grand tumulte dans la synagogue ; les pharisiens éteignirent les lampes ; Jésus et ses disciples quittèrent le village pendant la nuit, et, prenant la grande route, ils poursuivirent leur voyage. Je les vis dormir sous un arbre ; puis j’aperçus des gens qui se joignirent à Jésus ; ils l’avaient attendu sur la route. Il se dirigea avec eux vers des bergers, qui habitaient ces lieux pendant le temps des pâturages ; ils y étaient seuls, sans leurs femmes.

A la nouvelle de l’approche du Sauveur, plusieurs d’entre eux allèrent à sa rencontre ; d’autres tuèrent des oiseaux et firent du feu pour préparer un repas. Ils reçurent le Sauveur et ceux qui le suivaient dans une salle d’hôtellerie, isolée en quelque sorte par un mur qui se trouvait devant le foyer. Un banc de gazon, dont le dossier se composait de branches vertes tressées ensemble, régnait autour de cette salle. Quand tous furent réunis, ils étaient environ au nombre de vingt. Les bergers lavèrent les pieds de leurs hôtes ; mais, pour Notre-Seigneur, ils se servirent d’un bassin à part. Il avait demandé qu’on lui donnât un peu plus d’eau qu’il n’était d’usage et que cette eau fût conservée. Au moment de se mettre à table, les bergers parurent un peu agités, Jésus leur demanda ce qui les inquiétait, et s’il ne leur manquait pas quelques-uns d’entre eux. Ils avouèrent que deux des leurs étaient atteints de la lèpre. « Nous avons craint, ajoutèrent-ils, que ce ne fût la lèpre impure, et nous les avons cachés, car peut-être ne seriez-vous pas venu chez nous si vous l’aviez su. » Le Sauveur ordonna de les amener, et les envoya chercher par ses disciples. Les lépreux, soutenus chacun par deux hommes, arrivèrent, enveloppés dans des draps de la tête aux pieds, de manière qu’ils avaient peine à marcher ; Jésus les exhorta, leur disant que leur lèpre n’était pas venue de l’intérieur, mais par suite de contagion extérieure : je compris qu’ils n’avaient pas péché par méchanceté, mais par la séduction d’autrui. Il ordonna de les laver avec l’eau de son bain de pieds. A peine l’eut-on fait, que les croûtes de la lèpre tombèrent, laissant seulement après elles des marques à la peau. Il leur défendit sévèrement de parler de leur guérison, jusqu’à son retour du baptême.

Il leur fit ensuite une instruction, touchant le baptême de Jean et la prochaine venue du Messie. Alors ils lui demandèrent, en toute simplicité, lequel ils devaient suivre de lui ou de Jean ; quel était le plus grand des deux. Jésus leur répondit que le plus grand était celui qui servait avec la plus parfaite humilité, et qui, par charité, faisait le plus complet sacrifice de lui-même. Il les exhorta aussi à se rendre au baptême. Le Sauveur leur parla ensuite de la difficulté qu’il y avait à le suivre, puis il les congédia et partit avec ses cinq disciples. Quant aux autres, il leur donna rendez-vous dans le désert, non loin de Jéricho. Plusieurs d’entre eux l’abandonnèrent tout à fait ; d’autres se rendirent vers Jean ; d’autres enfin retournèrent chez eux, pour se préparer au baptême.