CHAPITRE II
Notre-Seigneur parcourt le pays, et spécialement les lieux consacrés par le séjour des prophètes, pour préparer et inviter les hommes au baptême de Jean.
Un jour, entre Samarie et Nazareth, j’aperçus sous des arbres, près de la grande route, quatre hommes parmi lesquels il y avait de futurs disciples de Jésus ; ils attendaient le Sauveur, qui devait passer par là. Ils allèrent au-devant de lui, et lui racontèrent que Jean, qui venait de les baptiser, leur avait parlé de l’approche du Messie. « Jean, ajoutèrent-ils, n’a baptisé parmi les soldats qu’un petit nombre d’entre eux, il leur a parlé sévèrement, disant entre autres choses : “Autant vaudrait baptiser des pierres du Jourdain”. »
Le Seigneur se rendit ensuite vers le nord, le long de la mer de Galilée. Il parlait déjà plus clairement du Messie. En beaucoup d’endroits les possédés poussaient des cris derrière lui ; il délivra un malheureux démoniaque et enseigna dans les écoles. En poursuivant sa route, il rencontra six hommes qui venaient de recevoir le baptême de Jean, au nombre desquels était Lévi nommé plus tard Matthieu. Ces voyageurs pressentaient qu’il pouvait bien être celui dont Jean avait parlé, mais ils n’en étaient pas sûrs. Ils s’entretinrent avec lui de Jean, de Lazare et de ses sœurs, et en particulier de Magdeleine qui devait être possédée du démon. Ils suivirent Jésus et se montrèrent émerveillés de ses discours. Ceux qui se rendaient de Galilée vers Jean, pour être baptisés, rapportaient à ce dernier ce qu’ils savaient de Jésus et ce qu’ils en avaient entendu dire, tandis que ceux qui venaient d’Aïnon parlaient de Jean à Jésus.
Je vis Jésus entrer seul, dans une pêcherie entourée d’une haie ; elle était située auprès d’un lac sur lequel se trouvaient cinq barques. Les pêcheurs habitaient de petites cabanes sur le rivage. Pierre, à qui appartenait la pêcherie, se trouvait alors avec André dans l’une d’elles ; Zébédée, avec Jacques et Jean, ses fils et plusieurs autres personnes, étaient dans les barques. Le beau-père de Pierre et trois de ses fils occupaient celles du milieu.
Tout en causant avec André et ses compagnons, Jésus marchait toujours et suivait le chemin, bordé d’une haie, qui s’étendait entre les cabanes et le rivage. Je ne vis pas qu’il s’entretînt avec Pierre, du moins je sais qu’il n’était connu d’aucun. Il parla de Jean et de l’approche du Messie, et, avant de s’éloigner, il promit de revenir. À ce moment André était déjà baptisé par Jean et son disciple. Je vis ensuite Jésus quitter les bords du lac et se diriger vers le Liban, à cause des bruits qui couraient sur lui aux environs, et de l’agitation qui en résultait dans la contrée. Plusieurs regardaient Jean comme le Messie. Selon quelques-uns, Jean aurait vaguement désigné un autre que lui-même.
Le nombre de ceux qui accompagnaient Jésus s’élevait de six à douze ; il suivait pendant le voyage ; mais, quel qu’il fût, tous écoutaient Jésus avec joie, soupçonnant parfois qu’il devait être celui que Jean faisait entrevoir. Jésus n’avait alors aucun disciple, il était vraiment seul ; mais il semait, et en semant préparait les esprits. Je remarquai, dans toutes ces courses, plusieurs circonstances qui les faisaient ressembler à celles des prophètes, et surtout d’Élie Dans ce voyage qui précède son baptême, Notre-Seigneur, parcourt les lieux sanctifiés par les prophètes, pour inviter les hommes au baptême de Jean. Il semble ainsi montrer et toucher du doigt l'accomplissement des prophéties et des figures, et tout ramener à Jean, le plus grand des prophètes, lequel à son tour ne fait que montrer l'agneau de Dieu. .
Le Sauveur, accompagné de dix personnes, arriva près d’une grande ville, située au bord de la Méditerranée, sur l’une des cimes du Liban, d’où la vue était d’une beauté incomparable. La ville paraissait, de là, toucher à la mer, bien qu’elle en fût éloignée de trois quarts de lieue. Elle était très grande et très bruyante ; du haut de la montagne elle faisait l’effet d’une immense flotte ; car sur ses toits en terrasse s’élevaient, comme des cordages et des mâts, une multitude de perches et d’échafaudages où flottaient suspendues des banderoles de diverses couleurs, à travers lesquelles on voyait s’agiter une fourmilière d’hommes, occupés à toutes sortes de travaux. Les alentours de la ville étaient très fertiles et tout couverts de fruits. Au pied de grands arbres il y avait des sièges ; on montait même sur plusieurs d’entre eux à l’aide d’échelles ; de nombreuses réunions pouvaient s’asseoir, pour des parties de plaisir, au milieu des branches, comme dans des maisons aériennes.
Cette ville était peuplée de païens et de Juifs, qui trafiquaient ensemble : Jésus y fut bien accueilli. Il prêcha sous les grands arbres ; il parla de Jean, de son baptême et de la pénitence ; il annonça, dans les écoles, la venue prochaine du Messie et la destruction des idoles. La reine Jézabel, qui persécuta Élie avec tant de rage, était de ce pays.
Jésus, ayant laissé ses compagnons à Sidon, se rendit seul à Sarepta, située au midi et plus éloignée de la mer ; il voulait s’y tenir quelque temps à l’écart pour prier. Cette ville est entourée d’un côté par des bois, et de l’autre par des vignes ; elle est ceinte de murailles épaisses. C’est là qu’Élie fut nourri par la veuve.
Depuis ce temps, il régnait, parmi les Juifs, une superstition qui finit même par être partagée par les païens : ils logeaient des veuves pieuses dans les murs de Sarepta, croyant par là se garantir de tout danger, et pouvoir impunément se livrer aux plus grands désordres. C’était alors des vieillards, et non des veuves, qu’ils logeaient dans les murs ; l’un d’eux reçut le Sauveur.
Ces saintes gens vivaient comme des ermites, adonnés à la méditation, à l’interprétation des prophéties, priant sans cesse pour l’avènement du Messie. Ils étaient pieux ; mais ils avaient plusieurs idées fausses, et, entre autres, celle que le Messie devait venir entouré d’une pompe mondaine. Jésus les instruisit à ce sujet, et leur parla du baptême de Jean. Il logea chez un vieillard, dans une maison établie dans la muraille. Il prêcha aussi dans la synagogue et enseigna les enfants. Il allait souvent prier seul dans la forêt voisine de Sarepta.
Je vis ensuite Jésus se rendre au nord-est de Sarepta, dans le voisinage du champ de bataille où Ézéchiel, ravi en esprit, vit des ossements de morts se rassembler dans une vaste plaine, puis se couvrir de nerfs et de chairs, et enfin recevoir d’un souffle venu d’en haut l’esprit et la vie. Il me fut expliqué que le rassemblement des os qui se recouvraient de chair était accompli, en ce moment, par le baptême et la prédication de Jean ; mais que la communication de l’esprit et de la vie le serait, par la rédemption de Jésus et la descente du Saint-Esprit. Jésus consola les habitants de ce lieu, qui étaient malheureux et découragés, et leur expliqua la vision d’Ézéchiel. Il exhortait les Juifs à ne pas se mêler avec les païens.
De là il se dirigea encore plus au nord, jusque dans un petit village que Jean avait habité, en sortant du désert, et où Noémi avait longtemps demeuré avec sa fille Ruth. Elle avait laissé un si bon souvenir, que les habitants du village parlaient encore d’elle. Le Seigneur y prêcha avec une grande animation. Mais le temps approche où il doit, par Samarie, descendre au midi pour son baptême. Cependant il ne cesse d’enseigner çà et là. Souvent je vois Notre-Seigneur accompagné, mais quelquefois aussi il voyage seul pendant la nuit. Il va maintenant nu-pieds, portant ses sandales, dont il se chausse avant d’entrer dans un lieu habité.